Une femme pour poursuivre le combat des droits de l’homme

Amina Bouayache découvre le militantisme à dix-huit ans quand son mari est incarcéré.
Douze ans après, elle est trésorière à l’OMDH.
En avril 2006, elle en est présidente.

Elle a un air serein mais, dans ses yeux noirs, un regard doux et triste à la fois transparaît. Les stigmates d’une blessure enfouie ? Elle ne vous en parle jamais. On est tout d’abord frappé par sa vivacité, son caractère de femme à poigne. Amina Bouayache ne reste jamais les bras croisés, elle a toujours une tâche à réaliser, un problème à résoudre, un projet à échafauder.

Depuis le 2 avril, elle en a concrétisé un, de taille : elle est devenue présidente de l’Organisation marocaine des droits de l’homme (OMDH), à l’issue de son VIe congrès, tenu à Rabat. Jamais une femme marocaine n’avait accédé à ce poste. On voit de plus en plus de femmes chefs d’entreprise, députées, ministres, mais aucune à la tête d’une organisation de défense des droits de l’homme, d’un parti politique ou d’un syndicat ouvrier.

Un père avocat, une mère femme au foyer, Amina est la sixième d’une fratrie de 9 garçons et filles. Sa famille est originaire d’Al Hoceima, mais, elle, a vu le jour à Tétouan, en 1958. Elle ne se serait peut-être jamais investie dans le combat pour les droits de l’homme si son chemin n’avait croisé, alors qu’elle avait seize ans, celui d’un adolescent de son âge, Younès Moujahid, actuel secrétaire général du Syndicat national de la presse marocaine (SNPM). On est au début des années 1970. Amina n’avait aucune culture politique, mais Younès, lui, était un fervent militant de l’extrême gauche, membre actif dans le Mouvement marxiste-léniniste marocain. Amina le savait et appréhendait avec angoisse son arrestation. Cela ne les empêchera pas de se marier.

En janvier 1976, son mari tombe dans les filets de la police. Il sera condamné à dix ans de prison ferme, qu’il purgera avec ses camarades à la prison centrale de Kénitra. «A dix-huit ans, c’était la grande aventure pour moi, l’inconnu», se souvient Mme Bouayache. Et le début d’une traversée du désert qui durera toute une décennie. Amina s’accroche à sa grisaille, ne trouvant d’éclaircie que durant les courts instants que dure la visite hebdomadaire au prisonnier.

En 1979, Amina obtient son bac et s’installe à Rabat pour préparer une licence en économie. Mais aussi pour se rapprocher de son mari, incarcéré à Kénitra. Résolue à faire porter sa voix, elle se lance corps et âme dans le Mouvement des familles. C’est le début de son combat pour les droits de l’homme au Maroc, alors que les années de plomb pesaient encore de tout leur poids.
Elle a côtoyé tous les présidents de l’OMDH

D’abord au sein de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH), puis, à l’OMDH, créée en 1988. Sa première responsabilité dans le bureau était celle de trésorière. «A l’époque, c’était pour une femme une lourde responsabilité». C’est auprès d’Omar Azziman, Ali Oumlil, Khalid Naciri, Abdelaziz Bennani, puis Abdallah Oualladi, les cinq présidents qui se sont succédé à la tête de l’OMDH depuis sa création, qu’elle a fait ses premières armes. «Ce sont de grands calibres auprès desquels j’ai tellement appris. Ces personnes m’ont marquée par leur engagement sincère, leur assiduité, leur capacité de réflexion et d’analyse dans le domaine des droits de l’homme. C’est à eux que je dois mon élection à la présidence de cette organisation humanitaire».

Entre-temps Amina retrouve le bonheur familial et la joie de la vie à deux avec son mari, qui a été libéré. En 1998, elle quitte le Crédit agricole qu’elle avait intégré une fois sa licence décrochée et intègre le cabinet de Abderrahmane Youssoufi pour s’occuper de la communication. Elle gèle pratiquement toute activité au sein de l’OMDH. Impossible de cumuler en même temps cette lourde responsabilité et celle de militante au sein de l’organisation. Une parenthèse qui dura quatre ans et qui se referma avec le départ du premier ministre socialiste. Elle ne retournera pas à la banque, mais rejoindra le ministère de l’Emploi comme conseillère technique. Elle y travaille encore aujourd’hui.

Quelle appréciation porte Amina sur la situation actuelle en matière de droits de l’homme ? Les avancées sont considérables, répond-elle. Mais les priorités ont changé depuis son engagement à l’OMDH, en 1988. «Le grand dossier qui nous préoccupait à ce moment-là était celui des détenus politiques et des disparus». La défense aussi de quelques droits qui feraient sourire actuellement, mais qui étaient durs à obtenir à l’époque : comme celui d’avoir un passeport ou de pouvoir circuler et de voyager librement. Maintenant, deux grandes tâches attendent l’organisation qu’elle dirige, et le communiqué final du VIe congrès l’a bien précisé : tout d’abord, suivre le dossier des violations graves en essayant de résoudre les 66 cas de disparition non élucidés par l’IER, et, ensuite, la mise en œuvre des recommandations de cette instance. «Ce n’est pas le CCDH qui est habilité à le faire, puisqu’il n’a qu’un statut consultatif, mais c’est bien le gouvernement, comme pouvoir exécutif, qui doit s’atteler à leur application», remarque Amina.

Eau, école, habitat…, pour elle, ces revendications font partie intégrante des droits de l’homme
Une autre priorité, ajoute-t-elle : satisfaire les revendications ponctuelles de la population sur des problèmes concrets, car ils n’en constituent pas moins une violation des droits de l’homme. De l’eau, de l’électricité, l’habitat, l’école, comme le revendiquent plusieurs localités. Il s’agit de droits économiques, sociaux et culturels de la population, indissociables des droits de l’homme. Amina a du pain sur la planche

Des femmes chefs d’entreprise, députées, ministres, c’est devenu banal. Mais Amina Bouayache est la première à la tête d’une organisation des droits de l’homme.