Une aubaine pour les relations hispano-marocaines

L’arrivée des socialistes au pouvoir en Espagne met fin à
huit ans de relations tendues avec le Maroc.
D’ores et déjà, on a échangé des déclarations
de bonnes intentions.
Immigration, dossier du Sahara, des sujets sur lesquels la position espagnole
devrait s’assouplir au cours des mois à venir.

«Le vote espagnol du 14 mars n’est pas le triomphe des émotions en politique. Il traduit plutôt le contraire : une réaction morale face à l’utilisation outrancière du drame madrilène à des fins partisanes». Dans une déclaration au Monde, le 17 mars, Emmanuel Négrier, cher-cheur français au CNRS, analysait en ces termes la
leçon espagnole de démocratie.
Et de fait, le Parti populaire et son chef José Maria Aznar n’ont pas été renvoyés dans l’opposition à cause des attentats de Madrid. Ils ont d’abord été victimes de leur arrogance et de leur tentative de manipulation des esprits. Jusqu’au bout, ils ont tenté d’accréditer la piste de l’ETA, sans tenir compte de la possibilité d’une piste liée à Al Qaïda, craignant de raviver l’opposition massive des Espagnols à la guerre contre l’Irak et sa traduction en vote sanction à trois jours du scrutin législatif.
Le verdict des urnes a été sans appel. Les électeurs espagnols ont infligé une sévère défaite au Parti populaire de José Maria Aznar et de Mariano Rajoy, et ont plébiscité José Luis Rodriguez Zapatero, secrétaire général du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE).
Pour nous autres, Marocains, la victoire électorale des socialistes espagnols est une bonne nouvelle et une excellente opportunité pour l’instauration et la consolidation de bonnes relations entre les deux pays. D’autant plus que, durant les treize ans (1984-1996) du PSOE au pouvoir, sous la direction de Felipe Gonzalez, le Maroc a entretenu d’excellentes relations avec l’Espagne.

Le Maroc a montré ses bonnes dispositions
Interrogé sur ces relations, lors de sa première conférence de presse (lundi 15 mars), M. Zapatero a affirmé : «Les relations avec le Maroc seront pour moi une priorité de politique extérieure», avant d’ajouter : «Nous allons ouvrir une étape de bonnes relations (…). Nous sommes deux pays voisins liés par d’intenses relations historiques et des intérêts économiques et culturels. Il va de soi que nous avons besoin d’une bonne relation.»
Une bonne disposition d’esprit également manifestée du côté marocain. D’abord, sur le registre de l’émotion, une cérémonie religieuse œcuménique à la mémoire des victimes des attentats du 11 mars a été organisée à la Cathédrale Saint-Pierre, à Rabat, lundi 15 mars. Une cérémonie qui s’est déroulée en présence du ministre espagnol des Affaires étrangères, Ana Palacio, du Premier ministre, Driss Jettou, des membres de son gouvernement, des chefs de partis, de personnalités politiques et de la société civile, sans oublier le corps diplomatique accrédité à Rabat. Le lendemain, un sit-in de solidarité avec l’Espagne, a eu lieu à Casablanca devant le consulat d’Espagne, à l’appel de nombreuses associations de la société
civile.
Sur le registre de l’action, ensuite, la coopération des services de sécurité marocains avec leurs homologues ibériques, dans l’enquête sur les auteurs des attentats de Madrid, est qualifiée d’exemplaire par les responsables espagnols eux-mêmes.
Un tableau presque idyllique. Mais il ne faut pas se fier aux apparences. S’il est prouvé que les auteurs des attentats de Madrid étaient marocains et qu’ils étaient liés à Al Qaïda, l’image de nos concitoyens et des musulmans en Espagne se dégradera encore davantage. Et il ne s’agit pas seulement d’image. La suspicion à leur égard s’aggravera et risque de rendre encore plus hypothétique leur intégration dans la société espagnole. Du coup, ils peuvent légitimement craindre pour leur sécurité, leurs biens et leurs droits.
C’est pour ces raisons que l’éclaircie annoncée dans les relations hispano-marocaines par la victoire électorale de M. Zapatero incite à un optimisme teinté de prudence, tant les tensions et les crises à répétition ont émaillé les huit ans de pouvoir de José Maria Aznar (1996-2004).
Le chef de file de la droite espagnole péchait par arrogance non seulement vis-à-vis des siens, mais aussi vis-à-vis du Maroc… Au point où Mohamed Larbi Messari, hispaniste averti et membre de la direction du Parti de l’Istiqlal, n’hésitait pas à appeler, en pleine crise diplomatique entre les deux pays, à «décoloniser les relations hispano-marocaines» (cf. La Vie éco, du 23 novembre 2001). Larbi Benothman, spécialiste de l’Espagne et professeur à la Faculté de droit de l’Université Mohammed V-Agdal, enfonce le clou : «La politique marocaine de M. Aznar se ressourçait
dans une pensée archaïque, nostalgique du passé, voire coloniale».
Coloniale est bien le mot. Après la réélection de José Maria Aznar, en mars 2000, pour un second mandat de quatre ans à la tête du gouvernement espagnol, les relations entre l’Espagne et le Maroc allaient connaître une dégradation sans précédent depuis 1977. Prenant prétexte du refus des autorités marocaines de renouveler les accords de pêche en raison du risque d’épuisement de la ressource halieutique nationale, M. Aznar menaçait, en termes à peine voilés, le Maroc de mesures de rétorsion.

En huit ans, Aznar a détruit 20 ans de bonnes relations
Des menaces mises à exécution. Les exportations marocaines de tomates étaient interceptées et saccagées par des pêcheurs au chômage ou des agriculteurs en difficulté, sous l’œil indifférent des forces publiques. Notre pays était accusé de fermer les yeux, voire d’encourager par son inaction l’émigration clandestine vers la péninsule ibérique, via les pateras de la mort.
Par la suite, les provocations anti-marocaines relatives à son intégrité territoriale allaient se succéder avec, comme point culminant, l’organisation d’un pseudo-référendum sur «l’autodétermination du Sahara Occidental» au Parlement régional d’Andalousie.
La coupe était pleine. Le Maroc décida alors de rappeler Abdeslam Baraka, son ambassadeur à Madrid, pour consultations, le 28 octobre 2001. Un acte de protestation contre les provocations du gouvernement Aznar. Les choses ne se sont pas arrêtées là puisqu’en juillet 2002, la crise relative à l’ilôt Leïla-Perjil a failli mener les deux pays à une situation de non-retour.
Cette crise ultime, marquée par l’occupation militaire par l’armée espagnole de cet ilôt inhabité, situé à quelques centaines de mètres des côtes marocaines, a fait prendre conscience aux deux parties que les choses étaient allées trop loin. Grâce à de multiples médiations, les relations entre le Maroc et l’Espagne se sont légèrement réchauffées avec le retour de M. Baraka, à Madrid, le 2 février 2003, quinze mois après son rappel. Des relations demeurées toutefois empreintes de méfiance.
Aujourd’hui, avec le retour des socialistes au pouvoir à Madrid, on peut considérer que l’on revient de loin. «Je suis très optimiste quant à l’évolution de ces relations entre les deux pays après la victoire électorale de M. Zapatero», nous a déclaré M. Benothman.
Sur les deux questions les plus sensibles pour les deux pays : l’immigration clandestine pour l’Espagne, et le Sahara pour le Maroc, les déclarations de M. Zapatero ne peuvent qu’inciter à l’apaisement, avant de retrouver la confiance mutuelle qui avait caractérisé ces relations du temps de Felipe Gonzalez et de feu Hassan II.
Sur le Sahara, M. Zapatero a déclaré, lors de sa première conférence de presse, que son gouvernement privilégiera le respect de la légalité internationale. La probable nomination à la tête du ministère des Affaires étrangères de Miguel Angel Moratinos, ancien envoyé spécial de l’Union européenne au Moyen-Orient, un homme connu pour être un fin connaisseur du monde arabe et un ami du Maroc, ne pourra que contribuer à rendre aux relations entre les deux pays leur chaleur d’antan.
Sur le deuxième dossier, celui de l’immigration, M. Zapatero a annoncé qu’il était favorable à une immigration organisée et pour une révision de la loi sur les étrangers afin de mieux protéger les droits des migrants. Sur la base du respect mutuel, de la confiance retrouvée et des intérêts légitimes bien compris des deux parties, il est possible, grâce au dialogue, de négocier des solutions mutuellement profitables à deux pays condamnés par la géographie et l’histoire à vivre ensemble.
Une nouvelle équipe, dynamique, résolument européenne tout en étant attachée aux relations privilégiées avec le Maroc, arrive au pouvoir en Espagne. Une équipe menée par un chef de gouvernement de 43 ans. Une équipe à la tête d’un pays dont le PNB dépasse aujourd’hui celui du Canada ou de la Russie, et qui passe pour un modèle de participation et de maturité démocratiques.
Une opportunité historique s’offre à nous, saurons-nous la saisir ? Nous savons que l’instauration de bonnes relations entre le Maroc et l’Espagne dépend essentiellement des hommes qui la mettent en œuvre des deux côtés du détroit de Gibraltar. Mettrons-nous les hommes qu’il faut face à nos nouveaux partenaires espagnols ? Tel est le véritable défi que nous sommes appelés à relever