Un samedi soir avec les GUS

Surnommés «Croatia», «H’dia» ou encore «L’mzab»,
les Groupes urbains de sécurité ont très vite marqué l’imaginaire
marocain.
Entre insultes, dénigrement
et appels au secours, plongée dans le quotidien d’un GUS à Casablanca.

Samedi 29 juillet, district de Casa-Anfa, 10h55. Un début d’incendie est signalé dans un terrain vague sur le Boulevard Abdellatif Benkadour. A notre arrivée, une poignée d’agents a déjà circonscrit le terrain facilitant le travail aux pompiers. Les dégâts sont tellement minimes que l’origine de l’incendie ne sera pas recherchée.

11h15, direction la Corniche. En été, c’est une zone chaude, surtout les week-ends, lorsque la foule des vacanciers est rejointe par les Casaouis en goguette. Des voleurs, en vélomoteurs, ont même pensé à se doter de vestes à double revers pour les retourner une fois leur forfait accompli. La zone est plus calme en hiver, il faut dire que la carte casablancaise du crime évolue selon les saisons: l’hiver est période de cambriolages, et si les vols augmentent au mois de Ramadan et les infanticides au printemps avec la naissance des enfants de l’été précédent, la saison chaude est aussi celle des suicides, qui suivent souvent les résultats des examens de fin d’année scolaire.

15h05, une touriste se fait voler sa caméra. Le talkie-walkie, véritable cordon ombilical reliant la voiture à la salle de trafic, annonce qu’une touriste s’est fait voler sa caméra aux abords de la médina. Quelques instants plus tard, un suspect correspondant au signalement donné est appréhendé, mais pas de caméra sur lui. La voiture s’engage dans la médina, attirant des regards pleins de méfiance. Le quartier, à l’instar de ceux de Ben Msick, Sidi Bernoussi, Hay Mohammadi, ou encore Derb Soltane, est l’un des points chauds de la ville. La voiture s’arrête près du Bazar. Dans l’unique cellule du poste de police local, un clochard correspondant au signalement s’approche des barreaux. C’est un jeune d’une vingtaine d’années, le bras gauche couvert de cicatrices parallèles. Vingt ? Trente ? Il se les est visiblement infligées sous l’influence de psychotropes, explique-t-on. Quelques minutes plus tôt, lors de la confrontation avec la victime, cette dernière l’a reconnu, avant de faire machine arrière en le voyant pleurer. Pourtant, un court interrogatoire révèle qu’il a déjà effectué six séjours en prison, dont plusieurs pour vol. Il est désormais libre, enfin presque : en le fouillant, les GUS ont trouvé sur lui deux petites bouteilles d’eau minérale à l’aspect faussement inoffensif. Elles contiennent du diluant. La consommation de drogue sera retenue contre lui, mais il risque tout au plus une garde-à-vue, une amende et une ligne de plus sur son casier judiciaire.

17 h, port de Casablanca pour traquer les harragas. Depuis deux mois, ce district est géré par un mini-GUS d’une centaine de personnes. A l’instar des représentations diplomatiques, des abords des hôtels ou des locaux de la communauté israélite, il s’agit de l’un des points sensibles de la ville. Principal objectif ? Lutter contre la criminalité propre au port, gérer la sécurité, mais aussi et surtout agir contre les candidats à l’émigration clandestine. Ici, le mercredi et le samedi sont jours de hrig. En effet, c’est de là qu’appareillent les bateaux les plus prisés : le «Meknès» et l’«Aknoul», à destination de l’Espagne et de l’Italie. Toutefois, la forte présence policière, renforcée par les nouveaux scanners – et prochainement des GUS en «zodiac» -, a eu un effet fortement dissuasif. Désormais, contrairement à la centaine d’individus qui tentaient leur chance chaque jour, il arrive que la journée se passe sans tentative, mais c’est encore rare. S’ils sont moins nombreux, les harraga sont aussi plus ingénieux. Toutes les solutions sont bonnes pour entrer dans le port : escalader le mur le séparant du port de pêche, nager depuis la marina voisine, ou encore se cacher dans les trains de marchandises, celui des phosphates étant particulièrement apprécié, même s’il est arrivé d’en trouver au beau milieu d’un chargement de charbon… Une fois sur place, ils se cachent un jour, parfois deux, au milieu des containers. Beaucoup préfèrent attendre la dernière minute pour monter dans les bateaux. Une fois capturés, les clandestins se laissent faire gentiment. La plupart sont des mineurs. Au total, 49 tentatives seront enregistrées ce week-end.

18h55, jeunes, ivres et resquilleurs. La nuit approche, les problèmes deviennent plus fréquents et les appels plus pressants. Sur la côte, promeneurs et fêtards se mêlent aux derniers baigneurs. Vingt minutes plus tard, trois individus en état d’ivresse sont signalés à l’arrêt d’un bus. Des renforts sont demandés pour les maîtriser. Le temps d’arriver, un 4×4 Prado et une Peugeot Partner sont déjà sur les lieux. Le nombre d’uniformes paraît disproportionné face aux trois jeunes tout penauds assis sur le trottoir. Légèrement éméchés, deux d’entre eux avaient décidé de faire monter un mineur de leur derb dans le bus, sans payer. Face au refus du contrôleur, ils ont bloqué le véhicule, menaçant d’en casser les vitres à coups de pierres. Finalement, il n’y aura pas de poursuite contre eux cette fois, il s’agit juste de leur faire peur «une bonne fois pour toutes». Mais leurs sourires narquois, une fois sortis d’affaire, indiquent que c’est raté.

20h10, pointage à la préfecture de police. La circulation est devenue très dense entre-temps, mais l’embouteillage ne fait que commencer. Dans moins d’une heure, c’est une autre équipe qui prendra le relais. Si les effectifs demeurent les mêmes, la cadence s’accélère. Grande caractéristique du samedi soir: l’ivresse sur la voie publique. Aujourd’hui, ouverture oblige, la police est devenue plus tolérante. Elle concentrera son attention sur les cas présentant un danger quelconque. Les ruelles attenantes au boulevard Mohamed V, les galeries commerciales, les coins sombres deviennent territoires de prédilection des agresseurs.

22h13, des gamins en rollers donnent le tournis. Le petit jardin qui jouxte le siège de la Banque Populaire est particulièrement apprécié des clochards, et des enfants. Sur place, un groupe de mineurs est encadré par des policiers. Leur crime ? Rien de grave. Leurs petites acrobaties en bicyclette avaient lieu à proximité d’un rond-point où la circulation est intense. Ils risquent tout au plus une peur bleue au commissariat de l’arrondissement. La voiture redémarre à peine qu’un minuscule gamin en rollers apparaît à ses côtés. Délaissant le trottoir pour le macadam, il fait la course aux automobiles.

22h20, 250 DH partis en fumée. A Derb Ghallef, la nuit, les habitants du quartier reprennent possession du territoire. L’ambiance semble bon enfant, mais au premier feu rouge, un homme s’adresse au policier. Un adolescent de son derb, accompagné d’une nuée de garnements, vient de le délester de 250 DH en le menaçant avec un couteau en plein boulevard.

22h34, Derb Ghallef acte II. De plus en plus d’hommes titubent à travers les rues, mais l’un d’eux plus que les autres. Il zigzague d’un trottoir à l’autre, risquant de se faire renverser à chaque minute. L’estafette vient bientôt le récupérer. Il se laisse faire en pleurnichant. Il arrive que des cas d’ivresse sur la voie publique nécessitent des actions beaucoup plus musclées, surtout quand les concernés jettent des pierres depuis le toit des maisons ou menacent les passants avec des couteaux.

22h40, gardien de voitures tabassé. Un gardien de voitures a été battu par trois hommes sur le boulevard de Bordeaux. L’un d’eux a été capturé. A l’approche du commissaire, le concerné se lève avec un sourire forcé. Un agent le force à se rasseoir. L’homme a été appréhendé en possession de quelques grammes de chira et de trois grosses pierres.

22h56, bouchon sur la corniche, l’ambulance tarde. Les GUS n’apprécient pas trop le coin la nuit : ici, les ivrognes riches sont plus arrogants que les autres, mais il est impossible de poursuivre tout le monde pour outrage à agent dans l’exercice de ses fonctions. Vingt minutes plus tard, un groupe de personnes fait signe de l’autre côté de la rue. Une voiture vient de renverser un motard. Embouteillage oblige, il faut un bon quart d’heure pour arriver sur le lieu de l’accident. Le motard, assis par terre, tient son genou. «Je jure que c’est lui qui nous a fait du tort, monsieur l’agent !», proteste la grand-mère du conducteur qui invective le blessé. Sa colère fait sourire tout le monde, mais le ralentissement de la circulation rappelle à d’autres réalités. Les conducteurs curieux prennent leur temps, aggravant le bouchon et retardant l’ambulance qui mettra plus de 30 minutes pour arriver.

00h30, un membre des GUS est blessé. Le talkie-walkie annonce qu’un membre des GUS a été agressé route des Universités. En essayant d’appréhender un ivrogne, il a reçu des coups de couteau au bras et à la jambe. A notre arrivée, le coupable a déjà été embarqué. Par chance, les blessures sont légères, et les urgences, thermomètre de la ville, sont vides. C’est une soirée tranquille, du moins pour l’instant. Direction l’hôpital Averroès pour les premiers soins, puis le commissariat pour un PV.

1h44, petits incidents mineurs. Deux hommes sont appréhendés avenue Nador, près du jardin de l’Hermitage. Ils n’ont rien fait, mais ils sont en possession d’un couteau. Leur démarche indique qu’ils sont drogués. Re-grand sourire à l’arrivée du gradé, ils seront quand même récupérés par l’estafette.

2h15, les GUS se font railler. Sur le boulevard Mohamed V, le Café de France, qui ne ferme pas la nuit, est aussi bondé qu’un après-midi ordinaire. Au passage de la voiture, un jeune homme entame «Mahmouma», la chanson de Nass El Ghiwane, il est rejoint par d’autres. Les membres des GUS n’apprécient pas trop. Ils savent que le message leur est destiné. «Pour les gens, le policier est le représentant de l’Etat, la confrontation avec les autorités se fait donc via ce dernier», explique-t-on.

2h20 Agressions en série. L’ambiance change. Le talkie-walkie signale une agression avenue Al Mouahidine, non loin de la Sqala. Un groupe vient de commettre deux agressions, emportant argent et portables. D’autres suivront : c’est l’heure où les boîtes de nuit commencent à fermer leurs portes. Les victimes ne manquent pas.
Une heure plus tard, trois des sept suspects ont été arrêtés. Mais, pendant ce temps, le groupe a trouvé le moyen de commettre 6 agressions. On les retrouve à quelques mètres de la gare de Casa Port, à l’endroit où le taxi blanc qu’ils avaient volé a percuté une Palio. L’un d’eux, la tête en sang, essaie d’expliquer qu’il a été maltraité par la police. Visiblement drogués, ses compagnons sont dans un état second. Les trois sont embarqués sous vigilance renforcée. Deux policiers et deux de leurs victimes les accompagnent. Pour les quatre autres complices, les policiers sont tranquilles. «Une fois que l’on en tient un, il ne tarde pas à avouer où se trouvent les autres», explique-t-on. Leur heure de folie leur coûtera au bas mot 5 à 7 ans de prison, mais que deviendront-t-ils après ? «Ils vont probablement récidiver en sortant», explique-t-on.

3h44, un couple illégitime pour remonter la piste. De retour sur le boulevard Mohamed V, une femme essaye de fuir un homme qui s’accroche à ses basques. «Regardez, monsieur l’agent, la «chouha» qu’il me fait depuis le matin !». Il s’agit d’une scène de ménage a priori ordinaire, sauf que l’homme est ivre et que le couple n’est pas marié. Au fil de la conversation, il s’avère qu’ils se trouvaient dans une maison particulière où on leur a servi de l’alcool. Direction le poste de police pour plus d’investigations. «C’est le genre de petites affaires qui peuvent révéler un réseau de prostitution», explique-t-on.

4h30 : le bilan d’une journée. Retour à proximité de la mosquée Hassan II. La fatigue se fait sentir y compris au niveau de la salle de trafic. Les premiers fidèles se rendent à la mosquée. Après un court passage à la préfecture de police pour les dernières formalités administratives, le policier blessé est raccompagné chez lui. En chemin, ses collègues plaisantent. La nuit a été calme. Les statistiques révéleront que pas moins de 24 cas de coups et blessures, 34 accidents de la circulation, 40 cas d’ivresse manifeste et 22 autres de détention et consommation de drogue auront été enregistrés au cours des dernières 24 heures sur le seul district de Casa-Anfa. Rien à voir avec cette soirée mémorable où, à proximité de Sbata, ils avaient capturé une bande armée de coutelas. Interrogé sur son arme, longue comme le bras, l’un des bandits avait répondu : «Ça, monsieur l’agent ? Mais c’est juste pour faire peur !»