Un PJD sur-mesure pour Abdelilah Benkirane

Il a réussi à  placer ses hommes aux postes-clés et à  évincer les éléments perturbateurs du secrétariat général. Le gouvernement d’abord, le parti ensuite, les ambitions personnelles en dernier.

Avec les 85% des voix (et plus), octroyés par 3 300 congressistes, Abdelilah Benkirane s’est vu accorder, dimanche 15 juillet, un mandat franc pour diriger le PJD, à sa guise, durant les quatre prochaines années. Ironie, à la veille de son premier mandat de secrétaire général en 2008, il n’était même pas sûr d’être élu et n’a dépassé son rival d’alors (et d’aujourd’hui, encore !), Saâdeddine El Othmani, que de 2% d’écart (Benkirane a été élu à 52% alors que El Othmani était largement en avant avec 73% des voix au premier tour). Quatre ans plus tard, c’est un plébiscite. C’est aussi le même Benkirane qui, il y a un peu moins d’une année, faisait l’objet d’une tentative de destitution qui n’a finalement pas abouti, qui reprend avec fermeté et dans des conditions de loin plus favorables, les rênes du parti. Enfin, c’est le même Benkirane qui vient de prouver, aujourd’hui, qu’il est capable de faire traverser au parti des moments difficiles sans y perdre des plumes. C’était le cas, le lendemain de la dynamique du 20 Février, où la décision de ne pas soutenir le mouvement de la rue a failli faire éclater le parti. Une décision qui a entraîné la démission de trois membres du secrétariat général, Lahbib Choubani, actuel ministre chargé des relations avec le Parlement, Mustapha Ramid, ministre de la justice et des liberté et Abdelali Hamieddine, président du Forum de la dignité.

Pour moins que ça, l’on s’en souvient encore, l’USFP avait perdu, en 2001, son bras syndical, la CDT, et une partie de ses élites et jeunes cadres, lors de son premier congrès après sa prise en charge des affaires publiques, en mars 1998. Contrairement à Abderrahmane Youssoufi, le chef de file des islamistes a réussi à faire taire les contestations internes. En effet, l’on n’a entendu nulle part ces voix qui, quelques mois auparavant, appelaient à la dissociation du parti du gouvernement, pour qu’un éventuel échec de l’Exécutif ne se répercute pas sur la popularité de la formation islamiste.

Une réélection nécessaire parce qu’il est aussi et surtout chef du gouvernement

Ces voix aussi qui voulaient que la direction du parti soit confiée à une autre personne outre que celle qui dirige le gouvernement. Ainsi, les «frères» ont préféré laisser de côté leurs différends et «leurs ambitions individuelles», pour reprendre l’expression d’un cadre, pour se concentrer sur l’essentiel.

Le devise de ce VIIe congrès, tenu les 14 et 15 juillet à Rabat, semble avoir été : «Le gouvernement d’abord, le parti ensuite et les ambitions individuelles en dernier». C’est sans doute pour cette raison que deux prétendants de taille, qui auraient pu changer le cours des choses, ont préféré se retirer de la course au poste du secrétaire général. Abdelaziz Rebbah et Mustapha Ramid qui ont passé le cap du premier tour pour une raison non avouée : assurer la continuité au parti avec la reconduction de Abdelilah Benkirane. Ce désistement a, soit dit en passant, contribué à fausser le jeu démocratique duquel le parti tire pourtant sa fierté. Au lieu d’une véritable élection où concourent quatre prétendants, les congressistes n’ont fait, en fin de compte, qu’entériner un consensus conclu au sommet du parti. Ce que fait dire à Tarik Tlaty, professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, que «la réélection de Benkirane est une tactique positive, car si une autre personne avait été portée au poste de secrétaire général, cela laisserait entendre qu’il y a un mécontentement de la base envers le chef du parti et ses positions. Cela supposerait, également, que la société n’est pas contente de la gestion de  Benkirane des affaires publiques».

Mohamed Darif, également professeur de sciences politiques à l’Université Hassan II, donne une autre lecture. «L’élection d’un nouveau secrétaire général pourrait, estime-t-il, affaiblir  la position du gouvernement. Bien plus, on le sait, alors que le PJD venait de remporter les élections, une forte tendance au sein de son secrétariat général menaçait de renoncer à la participation au gouvernement si une personne autre que le secrétaire général était appelée à former le gouvernement. Par conséquent, si Benkirane n’arrivait pas à garder son poste de secrétaire général il risquerait de faire face à une motion de censure. Ce qui impliquerait un remaniement gouvernemental». Nous n’en sommes pas là.

Aftati, Bouanou, Choubani et Boulif écartés : plus de place au double discours

Une chose est sûre, pendant les 49 heures qu’ont duré les travaux du congrès, les 3 300 congressistes que la salle a pu à peine contenir, ont accompli dans un élan de discipline qui force le respect leur devoir. Celui de réélire le secrétaire général sortant et, accessoirement, faire réussir le congrès et éviter des embarras à leur parti. Le devoir de donner également du PJD une image de parti fort aux bases solides. En cela, ils ont accompli leur mission.
Les quelque 20 000 personnes ayant afflué au complexe Moulay Abdallah à Rabat, les 3 300 militants qui ont pris part au congrès et les milliers qui l’ont suivi à travers les écrans géants installés un peu partout ont d’ailleurs incarné cette image de discipline, de respect des organisations et de la hiérarchie et de la cohésion entre la base et le sommet. Ils ont tenu à transmettre deux messages principaux.

Le premier étant que ce congrès est le couronnement d’une étape qui a démarré avec la victoire du PJD aux élections du 25 novembre et s’est poursuivi par sa désignation à la tête du gouvernement. La direction du parti a tenu à maintenir et consolider ces acquis. Ce qui est en soi un enjeu de taille puisque la nouvelle direction est tenue à la fois de préserver sa position dominante au gouvernement, mettre en place des structures solides au parti et maintenir ouverts les canaux de communication avec ses bases et son électorat. Comment réussir cet enjeu ? Pour la direction du parti, il ne faut surtout pas se fondre dans le gouvernement, explique Mohamed Darif, il faut au contraire maintenir son ascendant sur l’Exécutif tout en gardant une certaine distance entre le parti et l’équipe gouvernementale.

Le second message est un message d’apaisement. Le nouveau secrétaire général a tenu à écarter toutes les voix dissonantes. Ce n’est pas par hasard si certains noms comme Abdelaziz Aftati, Abdallah Bouanou, El Moukri’e Abou Zaid ou encore Najib Boulif et Lahbib Choubani ne figurent pas sur la liste des nouveaux membres du secrétariat général, proposée par A. Benkirane au vote du conseil national. Abdelali Hamieddine, un autre contestataire de la politique de Benkirane, n’a dû sa réélection, estime un militant de longue date, qu’à sa candidature au poste de président du conseil national. La même source confie qu’une confortable majorité lui était même acquise au conseil national, mais les choses ont évolué autrement. Les membres du conseil se sont fait comprendre que leur institution revêt une importance politique capitale, puisqu’elle assure la jonction entre la base et le secrétariat général, il fallait une personnalité politique forte pour la présider. C’est donc ce qui justifie, en partie, la reconduction de Saâdeddine El Othmani au poste de président du conseil national. En conséquence, les faucons, par opposition aux colombes, du parti, ont fini par être écartés. Bien sûr, les deux ministres Lahbib Choubani et Najib Boulif, de par leur titre, pourront reprendre leur siège au secrétariat général.

Une démocratie qui rejette la diversité

Bref, en purgeant le nouveau secrétariat général, Benkirane laisse entendre clairement qu’il n’y a jamais eu de partage de rôles au sein du parti entre une frange qui soutient le gouvernement et une autre qui se comporte en opposition. Au final, on retrouve, dans les postes clés, des éléments proches du secrétaire général. Les nominations d’Abdallah Baha au poste de premier secrétaire général adjoint, de Slimane El Amrani au poste de deuxième secrétaire général adjoint et de Aziz Ammari au poste de directeur général du parti confirment cette thèse. Ce dernier poste vient d’être créé pour pallier les problèmes de gestion et de fonctionnement liés à la présence de la majorité des membres du secrétariat général au gouvernement.

C’est à ne pas en douter, comme le confie ce cadre du parti : «On ne peut pas nier une mainmise du clan Benkirane sur les structures du parti». Une réalité même si elle est occultée aujourd’hui mais qui peut très bien s’avérer néfaste à l’avenir. On peut le nier, l’USFP et l’Istiqlal l’ont déjà fait par le passé, mais il y a des courants au sein du PJD. Et le fait que ces courants ou tendances ne puissent pas s’exprimer au sein du secrétariat général risque de coûter cher au parti. Le PJD, on le sait, fonctionne sous le régime présidentiel et c’est le secrétaire général qui propose ses futurs collaborateurs pour validation par le conseil national. Le fait que le secrétaire général concentre tous les moyens d’actions risque de nuire au parti. Car, estime Mohamed Darif, la force d’un organe exécutif d’un parti, le secrétariat général dans le cas du PJD, réside dans le fait qu’il représente la diversité et le pluralisme. En attendant, estime un cadre, «quand le parti est confondu avec son secrétaire général, au point que le secrétaire général parle le plus souvent en son propre nom qu’en celui du parti, et quand ce même secrétaire général n’a pas une vision claire de la construction démocratique, il y a problème».