Un ministre peut-il faire un sit-in comme Monsieur Tout-le-monde ?

L’élection du président de la région d’Al Hoceima-Taza-Taounate a été reportée quatre fois.

Candidat favori, Mohamed Abbou a organisé trois sit-in pour protester contre la décision des autorités.
Il en a légalement le droit, mais en tant que représentant de l’Etat sa démarche est mal vue.

Un ministre qui organise un sit-in contre… les autorités ? Al Hoceima a été le théâtre de cet «événement» exceptionnellement rare. A plus forte raison quand le sit-in se répète. A trois reprises durant la deuxième quinzaine du mois dernier, Mohamed Abbou, ministre de la modernisation des secteurs publics, a organisé un sit-in pour protester contre les représentants de l’autorité locale, avant d’annuler officiellement sa candidature, lundi 5 octobre. Le ministre avait ainsi réagi à l’occasion de l’élection de la présidence de la région d’Al Hoceima-Taza-Taounate lorsque la wilaya a décidé de reporter cette échéance. Selon un proche collaborateur de M. Abbou – le ministre n’ayant pas voulu s’exprimer directement–, ces reports traduisent la volonté des autorités de faire pression pour lui barrer la route et favoriser l’élection à la présidence de son concurrent, le candidat du PAM, Mohamed Boudra, un ancien du Parti du progrès et du socialisme (PPS). Sur le fond, nous ne connaissons pas les tenants et aboutissants de l’affaire, mais c’est surtout la forme qui interpelle.
Certes, le droit de protester est garanti par l’Etat à tous les citoyens, surtout lorsqu’il est organisé de manière civilisée. La question qui s’impose pour ce cas exceptionnel : un ministre qui incarne l’un des plus importants symboles de l’autorité et de l’Etat, a-t-il le droit de manifester et de protester comme tout autre citoyen ? Et surtout contre un autre haut représentant de l’autorité, à savoir le wali ?
Tout a commencé vendredi 18 septembre, jour fixé pour l’élection des membres du Conseil de la région. Fort de l’appui de 45 grands électeurs sur les 65 que compte le conseil, le ministre se voyait investi par une majorité des voix pour un mandat de président de la région. Ce serait l’épilogue d’une importante collection de titres politiques : conseiller communal, président de la commune rurale de Banou Walid dans la région de Taounate depuis 1992, parlementaire, ministre (depuis 2007).

Trois rendez-vous, trois reports
Las, pour le ministre cette étape s’est transformée en un sérieux obstacle. Ce jour-là, l’autorité locale, représentée par la wilaya, a décidé de reporter l’échéance, au motif que les conditions sécuritaires n’étaient pas réunies pour organiser cette opération. Autrement dit, les autorités locales craignaient un débordement et des affrontements entre les supporters des deux candidats en lice pour la présidence de la région : le ministre RNI de la modernisation des secteurs publics, Mohamed Abbou, et Mohamed Boudra, candidat du PAM (Parti authenticité et modernité).

L’image et la crédibilité de l’Etat en jeu
La décision a provoqué l’ire du ministre et de ses alliés. Ils n’ont pas hésité à le faire savoir, publiquement, en organisant, ce 18 septembre même, un sit-in devant le siège de la wilaya. Les manifestants n’ont pas hésité à crier au scandale et à montrer du doigt le premier représentant de l’autorité dans cette région. Ils ont ainsi accusé le wali de «partialité» et d’implication dans le processus électoral.
Le ministre devait alors revenir au combat, le 24 septembre (deuxième rendez-vous) pour décrocher le titre de président de région. Entre-temps, il a pu préserver ses alliés contre toute tentative de démobilisation. Mais, le jour du scrutin, rebelote. Les autorités ont à nouveau reporté l’élection, pour les mêmes raisons. Le ministre est revenu à la charge en organisant une nouvelle manifestation de protestation contre les responsables de la wilaya dont en particulier le wali. Idem face à un troisième report, décidé le 30 septembre dernier. Le ministre et ses alliés ont observé deux sit-in d’un quart d’heure chacun devant les sièges de la région et de la wilaya. Ils ont publié ensuite un communiqué où ils dénonçaient l’intervention du wali et de son secrétaire général accusés de vouloir imposer le candidat du PAM contre la volonté des électeurs et en opposition flagrante au processus démocratique, selon les termes des manifestants.
A l’heure où nous mettions sous presse, on a appris que le troisième rendez-vous prévu mercredi 7 octobre pour l’élection des instances du conseil de la région, a été reporté. Cette fois, ce sont les grands électeurs qui, à l’issue du retrait de M.Abbou de la course à la présidence, ont demandé ce report pour pouvoir mieux se préparer à cette échéance suite à ce dernier rebondissement. Le débat n’est pas clos pour autant. Le recours d’un ministre à des manifestations de protestation contre l’Etat et l’affrontement direct entre deux hauts responsables sur la scène publique suscitent beaucoup d’interrogations. Irrité, un ancien ministre juge un tel comportement inapproprié de la part d’un haut responsable de l’Etat. «Quand on est ministre, on est représentant de l’Etat. On ne peut pas recourir à cette forme de protestation parce que justement il est difficile de se soustraire à sa casquette officielle de ministre», déplore-t-il. Le même avis est partagé par Jamal El Hattabi, professeur de droit constitutionnel. «Certes, en tant que citoyen, il a le droit de recourir à un tel droit ; mais selon les convenances politiques cela ne se fait pas ; il s’agit d’un ministre qui représente l’Etat au plus haut niveau et par conséquent il a un devoir de réserve», signale-t-il. Sur le plan politique, l’acte passe difficilement. «C’est une position inacceptable politiquement parce qu’il s’agit d’un ministre qui fait partie du gouvernement et représente l’Etat ; il y a là une contradiction flagrante», souligne M. Saïd Khomri, professeur de sciences politiques à l’université Cadi Ayyad de Marrakech.
Pour M. El Hattabi, cette situation pose d’autant plus problème que l’auteur de cette première dans les annales politiques est ministre de la modernisation des secteurs publics, «il a donc la mission de la modernisation, entre autres départements, du ministère de l’intérieur» qu’il a vigoureusement dénoncés, rappelle-t-il. Car, en protestant contre le wali, représentant du Roi et de l’Etat dans cette région, il met en doute tout le processus électoral dont il est co-responsable en tant que représentant gouvernemental. «Non seulement le processus électoral mais tout le système politique en sont décrédibilisés ; et un tel comportement renforce la suspicion généralisée dont souffre déjà la politique au sein de la société marocaine», regrette M. El Hattabi. En effet, les manifestations du ministre ont occulté les actes qu’il dénonce, aussi injustes soient-ils. Ce qui aura marqué les esprits, c’est beaucoup plus ce bras de fer entre deux hauts responsables de l’Etat que l’éventuelle partialité des autorités locales.
«C’est l’image et la crédibilité de l’Etat qui sont ternies», estime cet ancien ministre. «Les pouvoirs publics ont fourni beaucoup d’efforts pour réglementer l’organisation des manifestations de protestation ; et lorsqu’un ministre ne respecte pas cette réglementation, comment voulez-vous que les citoyens ne fassent pas de même, si ce n’est pire ?», s’interroge-t-il en référence au respect des démarches administratives à suivre, avant l’organisation d’une manifestation de protestation.
Au final, et répétons-le, le ministre de la modernisation des secteurs publics est peut-être, à tort ou à raison,  victime d’une injustice ou de partialité de la part des autorités, mais son statut de membre du gouvernement rend sa démarche de protestation publique pour le moins inconvenante.