Un méga front syndical contre le front syndical

La CDT et la FDT ont déjà  annoncé un début d’alliance. L’UMT et l’USFP se concertent sérieusement pour faire équipe ensemble contre le gouvernement.

La scène syndicale, aussi éclatée qu’elle soit, n’a jamais connu autant de rebondissements que depuis l’investiture du gouvernement de Benkirane. A peine les observateurs finissaient il y a quelques semaines de commenter l’historique rapprochement entre les sœurs ennemies, la CDT et la FDT, qu’une autre entente tout aussi historique appelle déjà analyse et commentaire. Après environ un demi-siècle de rupture, l’USFP et l’UMT reprennent langue. «Qui aurait pu imaginer que les directions de l’USFP et de l’UMT se réuniraient après plus de 50 ans !», s’exclame à juste titre Miloudi Moukhariq, au terme de la réunion, jeudi 14 mars au siège de l’USFP à Rabat. Et cette réunion des staffs dirigeants des deux entités, le bureau politique de l’USFP et le secrétariat national de l’UMT presque au complet, est loin d’être une simple cérémonie protocolaire de retrouvailles. «C’est une action stratégique. C’est d’abord un tabou qu’on vient de faire tomber. Nous nous sommes engagés (ndlr : l’USFP et l’UMT) dans une mission qui vise à contrecarrer cette tendance conservatrice que l’on veut imposer à l’Etat et aux citoyens», affirme Abdelhamid Fatihi, conseiller à la 2e Chambre, membre du bureau politique de l’USFP et secrétaire général adjoint de la FDT. Voilà pour la théorie. Sur le plan pratique, et en l’espace de deux réunions à peine, la première datant du 21 février, les deux organisations ont déjà mis en place une commission conjointe. Elle devra plancher sur plusieurs dossiers. Les plus urgents, d’abord : les réformes de la Caisse de compensation et des Caisses de retraite, les libertés syndicales, la future loi organique devant réglementer le droit de grève et la réforme de la fiscalité. Globalement, les deux nouveaux partenaires devraient cordonner leurs points de vue concernant «la mise en œuvre de la Constitution, et ce, à travers la promulgation de lois organiques, particulièrement celles relatives au pouvoir judiciaire, à la Cour constitutionnelle, à l’Instance nationale de parité, de la jeunesse, aux institutions de gouvernance et à la langue amazighe, le renforcement de la position de la femme dans la société…», pour reprendre les termes d’un communiqué conjoint de l’UMT et l’USFP.

Plus encore, «l’UMT ne voit pas d’inconvénient à faire partie du rapprochement déjà engagé entre la CDT et la FDT», confie Abdelhamid Fatihi. Sauf que, pour le moment et contrairement à la CDT et la FDT, l’UMT a toujours opté pour le dialogue comme approche. Les fréquents appels de grèves lancés en son nom ces derniers mois, principalement dans les secteurs de l’enseignement et de la fonction publique, «n’ont rien à voir avec la centrale», affirme une source de l’UMT. C’est l’œuvre, poursuit la même source, d’anciens syndicalistes, militants de la gauche radicale, d’Annahj plus précisément, mis à la porte au cours d’une purge initiée dernièrement par la direction de l’UMT. Ces derniers se sont mis à dupliquer les antennes syndicales de l’UMT. Ils ont créé, entre autres, un syndicat dans l’enseignement et un autre dans la fonction publique qui portent presque le même nom que les syndicats (Union syndicaliste des fonctionnaires et la Fédération nationale de l’enseignement) affiliés à l’UMT.

Après la marche du 31 mars, une grève générale ?

Cela dit, il faut préciser également que, bien que ce tandem, FDT et CDT, soit allé assez loin dans son rapprochement, au point d’annoncer une deuxième marche nationale, après celle du 27 mai 2012, prévue pour le 31 mars, «l’horizon n’est pas très clair. Il est vrai que nous avons décidé d’une marche nationale à Rabat qui pourrait nous mener vers une grève générale à laquelle vont appeler également les deux syndicats. Toutefois, l’initiative du rapprochement n’a toujours pas dépassé le stade de coordination», affirme le dirigeant syndical. La situation que traverse l’USFP, consécutive à son IXe congrès, n’est pas étrangère à cette confusion. «Il y a, néanmoins, cette volonté de part et d’autre de ne pas en rester au stade de la coordination, mais il faut d’abord régler certaines questions politiques», affirme Abdelhamid Fatihi. En clair, la CDT se montre réticente à tout rapprochement avec l’USFP de Driss Lachgar. «La CDT est pour le moment réticente quand il s’agit de traiter directement avec l’USFP. Mais nous pensons que cela va changer. Des démarches, encore officieuses, ont été engagées afin de faire changer d’avis à sa direction», ajoute ce dirigeant à la fois de la FDT et de l’USFP. Outre la FDT et l’UMT, et fort probablement la CDT, le bras syndical de l’Istiqlal, l’UGTM, a également été approché par la direction de l’USFP pour former un large «front social afin de défendre les acquis sociaux et les libertés syndicales». L’USFP n’en est pas à sa première approche en ce sens. Son groupe parlementaire à la deuxième Chambre vient d’adhérer, avec la FDT, à une charte d’opposition à laquelle a appelé le PAM et qui regroupe également le RNI et l’UC. Mais c’est là un autre sujet.

Question : cette initiative de l’USFP de monter un front social est-elle une démarche tactique ou une action stratégique ? De l’avis du politologue Tarik Tlaty, «cette initiative semble rentrer dans un cadre stratégique de restructuration de l’USFP. L’ouverture sur les syndicats et la société civile est un engagement du nouveau premier secrétaire du parti. Driss Lachgar a également promis de garder les portes du parti grand-ouvertes devant ses anciens militants désireux de renouer avec lui. De même, la nouvelle direction de l’USFP cherche des points communs avec les syndicats et autres organisations sociales pour créer un front d’opposition aux projets islamistes du PJD». C’est que, ajoute ce professeur de sciences politiques, «Driss Lachagar ne s’en cache pas, il continue de mobiliser le plus grand nombre d’acteurs sociaux autour de lui pour les prochaines batailles, principalement celle électorale, contre le PJD». De leur côté, les syndicats cherchent un acteur politique réceptif à leurs revendications pour les porter devant les institutions.  

Un front politico-syndical pour contrer le PJD

En d’autre termes, l’objectif étant, pour les deux parties, centrales syndicales et USFP, de créer une opposition forte avec deux ailes, l’une syndicale et l’autre politique, ce n’est donc pas une mobilisation conjoncturelle dictée par l’approche du mois d’avril, rendez-vous habituel du gouvernement avec les syndicats dans le cadre du dialogue social ni l’approche du 1er Mai. Ce n’est pas non plus, à en croire certains syndicalistes, une réaction au gouvernement conduit par le PJD et ses mesures jugées anti-sociales. «Ce n’est pas seulement cela. Notre initiative est dictée par des impératifs d’ordre sociétal : il faut restaurer l’équilibre dans la société. La tendance conservatrice est en train de prendre le dessus, il faut donc réagir», affirme le parlementaire, membre du bureau politique de l’USFP et dirigeant de la FDT, Abdelhamid Fatihi. Pour ce syndicaliste doublé d’un politicien, «le politique ne peut être notre seul cheval de bataille. Les tentatives de rassemblement ou d’alliance de la gauche ont montré leur limite. C’est le front social qui représente l’avenir de notre société».

D’autres partis l’auront également compris. Cette alliance du politique et du syndical est aujourd’hui incontournable. Le RNI a ainsi signé un rapprochement avec un petit syndicat, l’UGDT, issu d’une scission, en 2008, de l’UGTM de Hamid Chabat. Le PAM est toujours balloté entre deux orientations : s’adosser à un syndicat déjà existant ou créer sa propre centrale. Selon une source du parti, il pencherait plutôt pour la deuxième option. L’ouverture récente sur les différentes composantes de la société avec la création d’une organisation de femmes et une autre de jeunes, d’un forum d’ingénieurs, de professeurs universitaires, d’étudiants… aura incité le parti à penser sérieusement à se doter de son propre bras syndical. Quant à l’UC et au PPS, ils sont déjà relativement présents au sein de l’UMT. Le PPS à l’image du PSU sont également présents dans la FDT. Ce qui pose un petit problème pour les syndicalistes du PPS qui est membre de la majorité gouvernementale. Faut-il soutenir le gouvernement ou s’aligner sur les décisions des deux centrales, la FDT et l’UMT ? La question se pose, par ailleurs, également, pour le PJD et l’UNTM, mais avec une plus grande acuité. Faut-il condamner, par exemple, les ponctions sur les salaires des fonctionnaires grévistes et les considérer comme une injustice envers ces derniers ou les applaudir parce que c’est une mesure de bonne gouvernance ?

Entre-temps, une trêve avec le patronat

La direction de l’UNTM se retrouve dans une bien piètre situation : elle est à la fois contrainte à soutenir le gouvernement contre les «forces hostiles à la réforme», même si c’est contre les intérêts de ses adhérents et, en même temps, soutenir ses bases contre les mesures anti-sociales du gouvernement. Tout cela, sans tomber dans la contradiction, voire le ridicule. Il paraît, en effet, que la direction de la centrale islamiste a trouvé une parade. En façade, le député, membre du secrétariat général du PJD et secrétaire général de l’UNTM, Mohamed Yatime, et son adjoint Abdelilah Halloti, ne cessent, à n’importe quelle occasion, d’insister sur la neutralité du syndicat et son indépendance aussi bien du parti que du gouvernement qu’il dirige. Ceci pour le discours. Dans la réalité, les dirigeants se prononcent en faveur du gouvernement sous leur casquette de membres du parti et se déclarent complètement affranchis de toute liaison avec le PJD et le gouvernement sous leur casquette syndicale. Un attitude ambiguë qui risque de coûter cher à la centrale qui vient d’essuyer un échec cuisant face aux gauchistes de l’USFP, le PPS et le PSU, pas plus tard que le week-end dernier, lors de l’élection des organes dirigeants du syndicat national de l’enseignement, SNESup, à l’issue de son Xe congrès (15, 16 et 17 mars).

Pour l’Istiqlal, c’est une autre histoire. Entre deux réunions de la majorité, le secrétaire général du parti, Hamid Chabat, s’en va prendre attache en sa qualité de patron de l’UGTM avec le parti de l’opposition, l’USFP. Et ce, pour se concerter sur une position commune à adopter sur les dossiers des réformes de la compensation, de la retraite et autres questions sociales. C’est pour dire qu’un avenir bien chaud, sur le plan social, attend le gouvernement. Ce front politico-syndical en phase de constitution pourrait bien lui donner du fil à retordre. Des domaines de réforme aussi vastes que la Caisse de compensation, les Caisses des retraites, la fiscalité, la situation de la femme, sans oublier les libertés syndicales, les lois organiques de la grève et des syndicats… sont autant de sujets où les divergences risquent d’être insurmontables entre gouvernement et opposition. Tous les moyens seront permis pour ce front pour se faire entendre : la rue, le Parlement (par le biais des formations politiques), les sessions du dialogue social, le Conseil économique, social et de l’environnement, …    

Entre-temps, et pour ne pas se disperser sur tous les fronts, les centrales syndicales, en l’occurrence l’UGTM, l’UMT, la CDT et la FDT, n’ont pas rechigné à conclure un pacte social avec la CGEM, à l’initiative de cette dernière. Une première dans les annales des rapports entre patronat et syndicats. Mais il n’est pas dit que cet accord permettra d’instaurer véritablement une paix sociale ou évitera aux entreprises les conséquences fâcheuses des grèves sauvages. Car il faut savoir que dans un syndicat, le discours au niveau central est une chose et la réalité sur le terrain en est une autre. Dans bien des conflits, on s’est rendu compte que la direction d’un syndicat est loin de maîtriser les mouvements de ses sections en région. Mais c’est là un tout autre débat…