Turbulences au sein du PPS

Après avoir démissionné du bureau politique, Mohamed Saïd Saà¢di accuse la direction du PPS de comportements antidémocratiques.
Le bureau politique lui reproche son absentéisme et son désintérêt pour les missions qui lui ont été confiées.

Mais que se passe-t-il donc au Parti du progrès et du socialisme ? Lundi 29 septembre, Mohamed Saïd Saâdi annonçait sa démission du bureau politique du PPS. Depuis, l’ancien ministre a multiplié les sorties dans la presse, et le moins que l’on puisse dire est que ces dernières n’étaient pas tendres, ni envers sa formation, ni à l’égard du secrétaire général, Ismaïl Alaoui. Joint au téléphone par La Vie éco, mardi 14 octobre, il enfonce le clou.

«Les raisons de ma démission ? Elles sont nombreuses», explique M. Saâdi. Ce dernier souligne «l’analyse très approximative de la situation économique du Maroc présentée par le secrétaire général lors du dernier comité central, en juillet dernier». Il indique aussi sa volonté d’exprimer son désaccord face au «silence coupable observé lors des évènements de Sefrou et de Sidi Ifni, alors que nous sommes censés être un parti qui se préoccupe des masses populaires».

Toutefois, la première raison qu’il invoque porte sur «les pratiques antidémocratiques au sein de la direction du parti concernant la gestion du pôle économique et social», ainsi que le fait que «le processus décisionnel soit concentré entre les mains de quelques-uns alors que le bureau politique est composé d’une trentaine de membres». Dans un parti où l’on aime répéter que l’on préfère préserver les relations humaines, même avec ceux dont on ne partage pas l’opinion, de telles sorties font désordre, même si le concerné affirme aujourd’hui avoir seulement répondu aux questions des médias.

Pourtant, au PPS où l’on souligne avoir appris les raisons de son départ via la presse, le bureau politique, réunit lundi dernier, n’a pas réagi. Selon les statuts du PPS, c’est au comité central de le faire, explique Mustapha Addichane, porte-parole et membre du bureau politique. Cela dit, le 10 octobre dernier, la presse du parti a publié une mise au point signée Ismaïl Alaoui.

Attaqué, Ismaïl Alaoui s’explique
Accusé par voie de presse de ne pas avoir répondu à la demande de démission de Saïd Saâdi, et même de l’avoir traité de déviationniste, le secrétaire général du PPS proteste. Il n’est «ni une personne discourtoise, ni un Staline». «Vous pouvez lire mes interventions à la presse sur cette affaire. Elles étaient correctes, empreintes d’esprit de camaraderie, de regret aussi, face à cette décision, mais je ne l’ai jamais ostracisé, encore moins excommunié comme il le prétend», explique aujourd’hui Ismaïl Alaoui.

Il souligne d’ailleurs n’avoir toujours pas reçu d’explications concernant la démission de l’ancien secrétaire d’Etat : «J’ai reçu un fax de trois lignes dans lequel il m’annonçait sa décision de démissionner du bureau politique». Le SG du PPS indique avoir tenté de l’en dissuader : «Je lui ai dit : je considère votre demande comme nulle et non avenue, et il faudrait nous voir pour en discuter, etc. Il a répondu : pas question, vous devez informer le bureau politique de ma décision, et je vous appellerai pour qu’on puisse se voir. J’attends toujours son appel».

En face, M. Saâdi, entre-temps revenu d’un voyage à l’étranger, indique aussi attendre le coup de fil de M. Alaoui… Toutefois, au sein du parti, certaines voix accusent aujourd’hui M. Saâdi de chercher à justifier son acte à posteriori : après tout, lors du dernier congrès national, n’a-t-il pas contribué à adopter les orientations du parti qu’il critique à présent ? Par ailleurs, il y a un certain temps que sa contribution aux travaux du bureau politique serait sujette à reproches : selon ses détracteurs, sa présence aux réunions de l’exécutif du parti est devenue occasionnelle depuis plus d’un an.

Et si elle a légèrement repris ces derniers temps, elle a été marquée, au moins une fois, par une intervention qui n’a pas fait l’unanimité, et à la suite de laquelle il a quitté la salle sans attendre la fin de la réunion et le moment décisif du vote des décisions.

Saïd Saâdi, l’absent qui a tort
Les reproches ne s’arrêtent pas là : sous couvert d’anonymat, certains vont jusqu’à l’accuser de s’être attribué, dans ses interventions à la presse, des réalisations qui ne sont pas de lui. «Comment a-t-il pu contribuer à rédiger les orientations du parti, notamment l’approche du nouveau contrat politique, alors qu’il n’y était pas, et alors que tout le monde sait que les choses se sont passées entre Ismaïl Alaoui et Nabil Benabdallah plutôt qu’avec lui ?», protestent aujourd’hui certains.

L’on se dit même déçu par la manière dont il a assumé certaines de ses responsabilités au parti, qu’il aurait délaissées, comme le Centre d’études et de recherches Aziz Belal (CERAB) ou encore la section du PPS dans la région de Chaouïa-Ouardigha. «Nous avons toujours mis cela sur le compte du fait qu’il a été très pris par ses travaux dans les forums sociaux», se désole Ismaïl Alaoui. Ce dernier suppose que son départ serait lié au refus de se voir retirer certaines responsabilités.

«Malheureusement, il n’a pas assisté à la réunion où nous avons revu la répartition des responsabilités au sein du parti. Et lorsqu’il a su qu’il devait devenir responsable de tout ce qui concerne les secteurs sociaux et que l’aspect économique était confié à deux autres camarades, en l’occurrence MM. Souhaïl et Soual ; lorsqu’il a entendu dire que ces derniers devaient présenter un rapport au bureau politique sur la situation générale, apparemment, cela ne lui a pas plu», explique le secrétaire général du parti.

Une explication que confirme le concerné qui dit regretter que le changement se soit fait sans le consulter, alors que la décision devait être validée par le comité central. «J’étais en charge du pôle économique et social et on m’a déchargé du jour au lendemain, sans explications et de manière arbitraire», indique Saïd Saâdi. Ce dernier reconnaît tout de même avoir assisté avec moins d’assiduité aux réunions du bureau politique depuis les dernières élections, mais il l’explique par le fait qu’il s’est senti écarté de plusieurs évènements durant les préparatifs des élections de 2007 alors même qu’elles étaient en relation avec le dossier économique et social dont il avait la charge.

Certains le disent en fait aigri, après qu’il soit resté longtemps dans l’attente d’une nomination qui n’est pas venue…

Quand les poids lourds ne font plus… le poids
Finalement, la bataille médiatique déclenchée au lendemain de la démission de M. Saâdi ne serait-elle que la manifestation d’une crise d’égo(s), plutôt que celle d’un malaise au sein du parti ? Possible, mais pas sûr : à la question de savoir si M. Saâdi chercherait à se positionner pour prendre la direction du parti – un poste dont Ismaïl Alaoui a annoncé son intention de se retirer au prochain congrès, en 2010 – le concerné répond par la négative (voir entretien ci-après), et son entourage le confirme.

Dans les faits, M. Saâdi n’est pas le seul membre du bureau politique à s’être régulièrement absenté des travaux du parti cette année, même si ces absences n’entrent visiblement pas dans le cadre d’une action coordonnée. En effet, Abdenbi Saligane s’est détourné de la politique au lendemain de son échec aux dernières élections législatives.

D’autres n’ont pas démissionné du bureau, mais manquent aussi à l’appel depuis près d’un an, entre autres M’hamed Grine ou Mustapha Boudraa. «Ce n’est un secret pour personne puisque nous en avons parlé aux réunions du comité central : au bureau politique, qui est composé de 29 membres depuis le départ de M. Abdenbi Saligane, les réunions se tiennent en moyenne avec tout juste le quorum, entre 16 et 18 membres», explique M. Alaoui qui souligne qu’une réflexion a été entamée pour régler le problème d’ici le prochain congrès. Selon lui, pourtant, le problème est surtout dû à l’effectif pléthorique du bureau et aux responsabilités extra-partisanes de certains militants.

Certains expliquent autrement cette situation en invoquant un sentiment de malaise au sein du parti. En effet, si aux dernières législatives le parti est passé de 11 à 17 sièges à la Chambre des représentants, et s’il se trouve représenté par deux ministres au gouvernement, ce n’est pas grâce aux siens.

En effet, la défaite de ses dirigeants aux dernières élections – Saïd Saâdi à Casablanca, Ismaïl Alaoui à Taounate, Nabil Benabdallah à Témara, M’hammed Grine à Rabat ou encore Abdenbi Saligane à Sidi Kacem -, conjuguée à la montée en force des notables cooptés par le parti, est une donne que certains cadres du PPS ont du mal à accepter.

Ces mécontents sont-ils minoritaires ? Le fait que le parti ait réagi aux résultats de 2007 en organisant une conférence nationale dès février 2008 donne le sentiment qu’il en est autrement. A l’issue de l’événement, auquel près d’un millier de cadres du PPS avait participé, le parti avait conclu à la nécessité de revoir sa structure, mais aussi de développer un nouveau contrat politique et de lancer une action conjointe avec le reste des partis de la gauche, une véritable réforme ne pouvant être conduite indépendamment de ces derniers.

Aujourd’hui, toutefois, la concrétisation de ces décisions traîne en longueur, notamment du fait de la crise interne de l’USFP, ce qui grossit les rangs des mécontents. Le PPS n’est pas en crise, il est juste mal dans sa peau comme le reste de la gauche. Le problème est que sa situation entre la majorité gouvernementale et l’opposition de gauche l’empêche de se réformer.