Sahara : les enjeux d’une négociation

Le premier round des discussions débute le lundi 18 juin près de
New York.
6 représentants pour le Maroc, autant pour le Polisario. L’Algérie et la Mauritanie auront droit à trois représentants chacun.
Qui part favori dans un jeu dont certains acteurs sont masqués ?

Bientôt le bout du tunnel pour le Maroc dans le dossier du Sahara ? Ceux qui le pensent pourraient au mieux être taxés de naïfs. Mais le pas est important. Lundi 18 et mardi 19 juin, le Royaume du Maroc et le Front Polisario entameront des négociations directes et sans conditions préalables sous l’égide des Nations Unies.

En attendant, la semaine qui précède ce rendez-vous a été émaillée par les préparatifs. Mardi 12 juin, à 20 heures GMT, la délégation marocaine, présidée par Chakib Benmoussa ministre de l’intérieur, Fouad Ali El Himma, ministre délégué à l’intérieur, Taïeb Fassi Fihri, ministre délégué aux affaires étrangères, Yassine El Mansouri, directeur général de la DGED, Mustapha Sahel, représentant du Maroc auprès de l’Onu ainsi que Khalihenna Ould Rachid, président du Corcas, rencontraient l’envoyé spécial des Nations Unies, Peter Wan Walsum.

Au cours de la réunion, prévue dans le cadre d’une série de rencontres préliminaires entre le responsable onusien et les délégations du Maroc, du Polisario, de l’Algérie et de la Mauritanie, les représentants marocains devaient discuter des modalités de déroulement du premier round des négociations à Manhasset, une banlieue chic de Long Island, non loin de New-York. Entre autres aspects discutés : le programme des rencontres, l’ordre des interventions, les intervenants, le déroulement des négociations, la prise de parole et autres données destinées à aplanir le terrain pour les discussions Maroc-Polisario. Peter Wan Walsum aura, tout au long de la semaine, réédité l’exercice avec l’ensemble des parties.

Un jour plus tôt, le 11 juin, à Alger, Salek Ould Salek, «ministre des affaires étrangères» de la RASD, annonçait, lui, les noms des membres de la délégation devant représenter le Front Polisario lundi prochain – la RASD n’étant pas reconnue par l’Onu. Parmi eux, plusieurs poids lourds du Front, dont Bachir Sghaïr et Sidi Oumar, tous deux membres de la direction du Polisario ainsi que Brahim Ghali, son actuel représentant en Espagne, Mahfoud Ali Beiba, président du Conseil national sahraoui, Mhammed Ould Kheddad, responsable de la coordination avec la Minurso ou encore Ahmed Boukhari, représentant du Front à l’Onu.

Ces représentants devraient également être appuyés par les trois responsables qui constitueront la délégation algérienne : Ramdane Lamamra, secrétaire général du ministère algérien des affaires étrangères, Youcef Yousfi, actuel représentant de l’Algérie à l’Onu et ancien ministre algérien des affaires étrangères, ainsi que Abdellah Baâli, ancien représentant de l’Algérie à l’Onu.

L’Algérie et la Mauritanie n’assisteront pas directement aux négociations
En effet, bien que n’ayant pas accès à la table des négociations à proprement parler, l’Algérie tout comme la Mauritanie devraient assister en coulisses, en tant que parties concernées, aux négociations. D’autres pays devraient également être représentés sur place, bien que dans une moindre mesure, laissant présager qu’une bonne partie des tractations devraient se faire parallèlement aux négociations : Il s’agit du «groupe des amis du secrétaire général de l’Onu pour la question du Sahara», constitué par l’Espagne, la France, les Etats-Unis, la Russie et le Royaume-Uni.

Ces pays devraient ainsi désigner leurs délégués. Mardi 12 juin, seul le représentant espagnol avait été officiellement annoncé. Il s’agit d’Álvaro Iranzo, directeur général au ministère des affaires étrangères espagnol, chargé de la Méditerranée, de l’Afrique et du Moyen-Orient.

Ainsi, trois ans après la démission de James Baker en 2004, les rencontres de lundi prochain devraient relancer les discussions en vue d’une résolution du dossier du Sahara. Appelé à présenter une proposition alternative aux plans Baker I et II, le Maroc avait, au terme d’une tournée internationale, présenté le 11 avril dernier son «Initiative marocaine pour la négociation d’un statut d’autonomie pour la région du Sahara», un projet prévoyant de permettre aux populations sahraouies de gérer leurs affaires, dans le respect de l’intégrité territoriale marocaine. Malgré la présentation, la veille, d’un plan concurrent du Polisario, le Maroc a vu ses efforts récompensés le 30 avril dernier par la résolution 1 754 du Conseil de sécurité de l’Onu qui, bien que passablement aseptisée pour avoir été considérée trop favorable à la partie marocaine, qualifiera ses efforts de «sérieux et crédibles», appelant les parties à participer à des négociations sans conditions…

Subtile inflexion de la position libyenne en faveur du Maroc
Cela dit, et nonobstant la grande avancée réalisée à travers ces discussions qui surviennent après une longue rupture du dialogue, les manœuvres, tentatives de déstabilisation et autres escarmouches ne manquent pas. Du côté du Polisario, au-delà des attaques mutuelles par presse interposée et des soudaines manifestations d’étudiants sahraouis qui avaient touché les universités de Casablanca, Rabat, et Marrakech (et qui sentaient la manipulation), la frontière de la zone contestée a, elle aussi, connu son lot de remous.

Ainsi, dans la nuit du jeudi 7 juin, à Bir Moghrine, non loin de Smara, un groupe d’indépendantistes a pu prendre la fuite après avoir déclenché une série d’explosions à une centaine de mètres du mur de défense. Au matin, les soldats marocains du poste voisin découvraient que ces dernières avaient été causées par des mines, dont la destruction doit pourtant se faire de jour, en présence de la Minurso… Les séparatistes cherchaient-ils à déclencher une riposte armée des Marocains ?

Pendant ce temps, les Marocains n’en sont pas moins actifs, optant pour l’action diplomatique. En effet, après s’être assuré de l’appui de bon nombre de pays dans le cadre de la tournée de présentation de son projet, le Maroc semble avoir acquis le soutien d’au moins trois alliés parmi les puissances qui seront représentées le 18 juin : la France, l’Espagne et surtout les Etats-Unis qui, au cours des derniers jours, ont réitéré leur soutien au projet marocain.

Ainsi, si à l’ambassade des Etats-Unis au Maroc l’on indique que «la résolution 1 754, que les Etats-Unis ont votée et soutiennent fortement, a pris note à la fois de la proposition marocaine et de celle émise par le Polisario», la position marocaine est mise en valeur. Les responsables américains reconnaissent qu’elle «représente des mois de travail dur et un effort sérieux de la part du gouvernement marocain pour résoudre ce problème», tandis que la proposition du Polisario est considérée comme ne mettant «pas en avant d’idées nouvelles», explique-t-on. Une position clairement signifiée à l’Algérie, notamment dans l’interview accordée le 6 juin au Quotidien d’Oran par Robert S. Ford, ambassadeur américain à Alger.

Son compatriote, David Welch, assistant du secrétaire d’Etat américain aux affaires du Proche-Orient, quelques jours auparavant, et lors d’une rencontre avec le House Foreign Affairs Committee, avait qualifié la proposition marocaine de «premier geste sérieux dans le conflit du Sahara occidental, bloqué depuis la démission de James Baker», avant d’ajouter que les Etats-Unis espèrent «également que d’autres pays du Maghreb encourageront le sacrifice nécessaire pour atteindre un accord qui aurait des conséquences positives pour la stabilité du Maghreb et davantage de développement et de réforme».

Parallèlement aux contacts avec les puissances mondiales, la diplomatie marocaine a continué de s’exercer au niveau de l’Afrique, avec le soutien discret mais non négligeable de la Libye. Ainsi, début mai, une délégation d’ambassadeurs de 7 pays subsahariens résidents en Libye, visitait le Maroc, rencontrant, entre autres, le président du Corcas, Khalihenna Ould Rachid. Coïncidence ? Parmi les pays représentés lors de cette visite, au moins trois – le Lesotho, l’Ouganda et la Zambie – font partie de ceux qui reconnaissent la RASD, un quatrième, le Burundi, ayant gelé sa reconnaissance en mai 2006…
Malgré ces appuis, plusieurs parties interrogées considèrent que le problème ne pourra être résolu par un simple accord entre Maroc et Front Polisario : un autre, avec l’Algérie, est nécessaire, quitte à ce qu’il soit secret. Un tel accord reste impossible à concrétiser tant que les parties en présence persistent dans l’espoir d’une victoire totale sur l’adversaire. Le Maroc saura-t-il prouver qu’il a abandonné cette attitude en procédant à un transfert effectif de pouvoirs au profit des populations du Sud, aux dépens du pouvoir central ? La tendance actuelle semble le confirmer. Reste à savoir si le voisin algérien est, lui aussi, prêt à faire des concessions pour sortir d’un conflit qui n’a que trop duré.

Pendant ce temps, et malgré les prises de positions de l’Europe et des Etats-Unis, il faut reconnaître, que si le conflit du Sahara a duré aussi longtemps, c’est surtout parce qu’il s’agit, aux yeux de la communauté internationale, d’un conflit localisé, sans impact majeur pour la région, qui peut même occasionnellement s’avérer profitable à des parties tierces, qu’il s’agisse d’un accord de pêche ou de la mise en place d’une base Africom… Ainsi, même la prise de position des Etats-Unis en faveur du projet marocain pourrait être interprétée, selon Mustapha Naïmi, comme une simple manière de faire plier une Algérie devenue très rigide vis-à-vis des Américains.

Certaines données viennent toutefois renverser la donne au niveau des pays impliqués: «Le terrorisme international, la question de l’immigration clandestine et la question des marchés informels. Ces trois composantes constituent désormais un problème aux yeux de l’Europe et des Etats-Unis», explique Mustapha Naïmi. Ces problèmes suffiront-ils à amener les acteurs de l’affaire du Sahara, occidentaux et maghrébins, à traduire leurs paroles de soutien en actes concrets ?

L’avenir le dira. Dans l’intervalle, il faudra dépasser ce premier round, au cours duquel on s’attend à un dialogue de sourds : chaque partie viendra avec l’idée de discuter son propre projet, puisque l’Onu stipule que l’on négociera sans conditions préalables. Le Maroc part toutefois avec un atout : il propose du nouveau. Affaire à suivre.

Hypothèses
Le statu quo, bénéfique pour l’Algérie ?
Le statut quo semble bénéficier à l’Algérie. En effet, la situation lui permet de gêner son principal concurrent au niveau du Maghreb, voire de l’Afrique, et cela d’autant plus que la manne du pétrole lui a non seulement permis d’atténuer les pressions étrangères pour un règlement du conflit, mais aussi d’en exercer elle-même. C’est le cas de l’Espagne dont la prise de position en faveur du projet marocain lui a valu de se faire soudainement réclamer par l’Algérie une mise à niveau du prix des 9 milliards de m3 de gaz algérien qu’elle importe annuellement…

«Pour amener l’Algérie à changer de position, il faut commencer par comprendre sa position. Celle-ci repose sur deux arguments fondamentaux», explique Mustapha Naïmi, professeur universitaire, spécialiste du Sahara et membre du Corcas : «Le premier, c’est la volonté d’une hégémonie stratégique sur la région qui ne peut se résoudre qu’à travers des accords signés avec le Maroc qui impliqueraient une territorialisation définitive».

Il ajoute : «L’Algérie n’est pas prête à se lancer dans un processus similaire à celui qu’entame le Maroc au Sahara à savoir l’autonomie locale». Ainsi, l’application de l’autonomie au Maroc risquerait de provoquer l’apparition de revendications similaires chez notre voisin de l’Est, notamment chez les Kabyles. Mais au fond, le résultat ne serait-il pas le même dans le cas d’un scénario d’indépendance?? Ainsi, dans la situation actuelle, il est difficile de voir l’Algérie sortir d’un statu quo qui reste relativement facile à maintenir à son niveau.

Réglages
Des entretiens préliminaires mais cruciaux

Prévue dans l’après-midi du mardi 12 juin, la rencontre entre la délégation marocaine et le représentant onusien Peter Wan Walsum devait porter sur le déroulement concret des rencontres des 18 et 19 juin. A l’heure où nous mettions sous presse, plusieurs détails de la rencontre commençaient à apparaître. Ainsi, l’on sait que le Maroc et le Front Polisario devraient être représentés par des équipes de 6 délégués chacun, dotées chacune d’un président – Chakib Benmoussa, dans le cas du Maroc. Les discussions sont en cours quant à la manière dont les participants devraient prendre la parole. Sera-t-elle monopolisée par le président de la délégation, comme le réclame le Polisario ou les délégués seront-ils libres de parler si nécessaire, comme le veut le Maroc ?

D’autres données, déterminantes pour les négociations, devraient monopoliser les débats : les mesures de confiance réclamées aux parties pour prouver leur bonne foi ou encore la composition des délégations. Ainsi, le camp séparatiste se refuserait à voir des représentants du Corcas à la table des négociations, et particulièrement son président, Khalihenna Ould Rachid. Le Maroc cèdera-t-il ? Espérons qu’il ne poussera pas la bonne volonté jusqu’à tomber dans le piège en présentant une délégation excluant les Marocains sahraouis.