«Rompre avec l’approche saisonnière quant aux questions des Marocains du monde»

Les discussions autour des problèmes et des projets de la diaspora et pour la diaspora restent saisonnières et concentrées au Maroc, alors qu’elles devrait être exportables et intégrées dans la représentation diplomatique du Royaume. Une approche à revisiter selon cet analyste.

Inflexion majeure concernant les problématiques de la communauté marocaine établie à l’étranger. Le discours du Roi Mohammed VI, adressé à la Nation le 20 août, en a tracé les grands contours, tout en appelant les différents intervenants à mettre en œuvre une nouvelle démarche holistique en la matière. Une dizaine de jours plus tard, l’Exécutif passe à l’action: le Chef de gouvernement, Aziz Akhannouch, provoque une réunion, rassemblant l’ensemble des intervenants, pour sonner la mobilisation pour l’accélération de l’opérationnalisation des directives royales. Comment risquent-ils de se traduire ? Eclairage du Professeur Abdelghani Youmni. Entretien.

• Quelle lecture faites-vous de la nouvelle démarche prônée par le Souverain quant au rapport avec les Marocains du monde ?
Le discours adressé par le Roi Mohammed VI à la Nation à l’occasion du 69e anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple souligne le continuum dans le rôle déterminant des Marocains Résidants à l’Etranger (MRE) dans le développement économique et social du pays et dans la diplomatie d’influence du Royaume dans le monde. Les signaux forts dans le discours royal visent à rompre le prisme selon lequel les Marocains du monde sont seulement des pourvoyeurs de fonds et des propulseurs d’une solidarité qui transgresse les frontières.
Au fil des ans, le Souverain n’a eu de cesse d’exprimer des marques de sollicitude et de bienveillance mais ce n’est pas seulement un effet de manche de dire que le Maroc pourrait se transformer en lieu de pèlerinage pour les futures générations et qu’il n’est pas impossible de voir se construire un effacement progressif du label Maroc de la mémoire de ses enfants nés à l’étranger pour substituer le déracinement au vœu pieux de l’enracinement. Il faut aussi reconnaître que la Constitution de 2011, notamment dans les articles 16, 17,18 et 163, réaffirme la volonté du Royaume à maintenir et développer les liens humains avec la diaspora, reconnaît leur droit à la citoyenneté, y compris d’être électeurs et éligibles et le rôle fondamental du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger afin d’émettre des avis sur les orientations des politiques publiques liées aux MRE.

• Les transferts des Marocains du monde ne risquent-ils pas d’atteindre un plafond avant de se tarir ?
Les cinq millions de cette diaspora, représentant 15% de la population marocaine, contribuent à hauteur de 27,1% aux réserves de change et 8% dans le PIB national. Mais les MRE investissent à plus de 80% dans l’immobilier, réputé improductif, pour des transferts servant à plus 87,9% à financer des besoins de consommation courantes de la famille d’attache au Maroc. C’est tout le contraire d’un effet de levier pour une économie en soif de carburants pour son décollage. Or, ce phénomène s’intensifie et ce ne sont pas les MRE qu’il faut incriminer mais notre incapacité à se réinventer et à offrir des alternatives et un modèle économique et d’investissement plus rentables et moins risqués à cette communauté.
Le Maroc tire de gros avantages matériels démographiques, économiques et sociaux de sa diaspora puis immatériels par le biais de la diplomatie d’influence et du lobbying culturel, sportif et scientifique de certaines personnalités mondiales d’origine marocaine. Ces acteurs du changement peuvent mobiliser et soutenir des projets industriels et scientifiques qui pourront faciliter l’émergence économique du Maroc, cette diaspora qualifiée peut transmettre ses expertises et transmettre les best practice aux dirigeants des PME-PMI marocaines.
Pour mémoire, cette mosaïque humaine aux riches facettes est soudée autour des valeurs de fierté, de défense de l’intégrité territoriale et d’un fort et rare sentiment d’appartenance. Il est indéniable qu’aujourd’hui ce trésor de compétences et de prospérité est en pleines mutations et diversifications, l’immigration marocaine est désormais centenaire mais aussi fortement dispersée, instruite, riche et mature. Nous sommes à la cinquième et sixième génération. Même si le Maroc devient de plus en plus une terre d’accueil, il va continuer à voir partir ces nationaux, ce qui favorisera une régénérescence perpétuelle des Marocains du monde. Un vrai revolving migratoire qui tout en favorisant la fuite des cerveaux, des compétences et des artisans alimentera les réserves de la diaspora en la rendant perpétuelle.

• Quid de l’approche de l’Exécutif, notamment sur fond de la réunion de suivi, présidée par le Chef du gouvernement, pour l’accélération de la mise en œuvre des directives royales ?
Dans son allocution, le Chef du gouvernement a souligné que l’une des priorités de l’Exécutif est de consolider l’attachement culturel et spirituel des MRE. Promouvoir la culture et la spiritualité passe par les valeurs de modération et de tolérance pour sacraliser l’ADN de l’identité religieuse du Royaume. Quant à la culture, il faut concevoir des «moules» qui fédèrent la pluralité linguistique, l’héritage africain, arabe, méditerranéen, musulman, juif et musulman avec les 12 siècles d’histoire du Royaume. L’effort d’encadrement et de mise sur les rails nécessitera des politiques publiques financées par l’Etat et portées par les postes consulaires et diplomatiques bénéficiant des savoir-faire et des ressources des ministères de tutelle. Dans un autre registre, il va falloir continuer à œuvrer pour l’intégration de la participation des membres de la communauté marocaine résidant à l’étranger aux instances de gouvernance et aux institutions consultatives. Ce qui passera, entre autres, par cette réorganisation annoncée du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger.

• A votre avis, quelles seraient les pistes à exploiter pour réussir ce grand chantier ?
Le problème est que toutes ces décisions prises dans la seule perspective de la saisonnalité des retours des MRE ne suffisent plus. La mécanique institutionnelle étant ce qu’elle est, cette thématique doit prendre toute sa place dans les politiques publiques nationales. Ce n’est pas une conquête de territoire, mais d’adhésion avec un coût contre des bénéfices. Sur le plan économique, la migration a un impact positif sur les importations et sur les exportations marocaines, une augmentation de 10% du nombre de migrants marocains dans le monde participe à une amélioration de la balance commerciale de 0,03%.
Au Maroc, la participation et les discussions autour des problèmes et des projets de la diaspora et pour la diaspora restent saisonnières et concentrées au Maroc, alors qu’elle doit être exportable et intégrée dans les représentations diplomatiques du Royaume.
Or, nous avons besoin d’une médecine de guerre qui intègre également l’intelligence économique, la conquête de marché et l’ouverture de Chambres de commerce et d’innovation mobiles pour aller à la rencontre de nationaux et d’étrangers afin de promouvoir le label Maroc.