Renaissance de la politique africaine du Maroc

Loin d’être une opération ponctuelle, elle symbolise la renaissance de la politique africaine du Maroc.
La coopération économique est le cheval de bataille de cette politique, le secteur privé marocain devrait en profiter.
Un nouveau type de partenariat proposé : la coopération triangulaire.

La visite royale en Afrique, qui s’est achevée le 29 juin, constitue un tournant dans la politique étrangère du Maroc. Au-delà des symboles qu’elle a revêtus et du fait qu’elle soit une tournée pour le renforcement de l’amitié entre le Maroc et les pays africains, elle est qualifiée par les connaisseurs de la chose diplomatique de «consécration de la politique africaine du Maroc». Même plus, reconnaît un des membres de la délégation, pour qui «il s’agit plutôt de renaissance de notre politique africaine».
Il faut en effet reconnaître que la politique africaine du Royaume a été mise en veilleuse au début des années 80, plus précisément en 1984, quand le Maroc s’est retiré de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) après que cette dernière ait autorisé la RASD à y siéger en qualité de membre à part entière.
Depuis, beaucoup de choses se sont passées. Et aujourd’hui, à défaut de revenir dans l’enceinte de l’OUA, le Maroc, par le biais de son chef d’Etat, remet sa machine diplomatique en marche avec plus de volontarisme et, surtout, de pragmatisme. Plus important, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le lancement de cette nouvelle politique africaine n’est pas une réaction ni une opération ponctuelle ou conjoncturelle. Elle a été conçue comme se conçoit toute stratégie. Pour paraphraser un spécialiste, «on ne fonctionne plus par à-coups».
Et pour commencer, la politique africaine, comme toute autre stratégie, devait avoir une philosophie. Dans le cas d’espèce, le cheval de bataille du Maroc en terre africaine est la coopération Sud-Sud. Les prémices en étaient d’ailleurs visibles puisque, en 2000 déjà, lors de la conférence du Caire, du sommet Europe-Afrique, le Roi Mohamed VI avait annoncé la couleur, en annonçant que le Maroc annulait la dette de ses pays frères les moins avancés, et qu’il exonérait totalement leurs produits des droits de douane à l’entrée du marché marocain.
Mais une philosophie à elle seule ne peut suffire dans la mesure où il lui faut des outils et des moyens, surtout financiers. En clair, il ne suffit pas de faire des déclarations d’intentions mais de les concrétiser réellement par des actes pour donner corps à cette philosophie. Et c’est précisément en ce sens que la récente tournée royale en Afrique a permis aux pays africains de vérifier que le Maroc n’a pas l’intention de s’arrêter aux simples promesses.
La multitude de conventions signées, les projets inaugurés, dans lesquels le Maroc a pris part, soit par son expertise soit par des fonds, en sont la preuve. Ainsi, le Maroc a signé, avec les cinq pays visités (Bénin, Cameroun, Gabon, Niger et Sénégal), des conventions dont les plus importantes sont celles portant, l’une, sur le principe de la non-double imposition, et, l’autre, sur l’encouragement et la protection des investissements.

Les investissements marocains privés en Afrique sont faibles alors que les marchés sont ouverts
De manière plus spécifique, d’autres conventions ont été signées avec les gouvernements des cinq pays, chacun en fonction des secteurs les plus porteurs. Les secteurs les plus en vue ont été la marine marchande, le secteur minier, le génie civil, le logement, l’eau et la formation.
Pour la question des moyens financiers, il est clair que le Maroc ne peut pas, à lui seul, apporter les fonds nécessaires aux projets de développement. D’où l’idée de proposer aux partenaires africains une nouvelle forme de coopération dite «tripartite» ou triangulaire. Le concept consiste à chercher des fonds d’aide internationaux pour financer les projets en Afrique et d’en confier le pilotage, la maîtrise d’œuvre et le suivi à des prestataires de services marocains, notamment les bureaux d’études, les entreprises de génie civil et autres. Or, cet aspect nous conduit à relever un des grands handicaps de la politique africaine du Maroc et qui est résumée par le ministre des Finances, Fathallah Oualalou, en «un manque, voire l’absence d’engagement du secteur privé marocain en Afrique».
Force est de constater aujourd’hui que les investissements privés marocains en Afrique sont très faibles alors que, paradoxalement, ces marchés nous sont totalement ouverts. Les exemples de réussite de certains pionniers marocains en Afrique le confirment. Mohamed Lahlou et Mohamed Amrani, les deux Marocains à l’origine de la construction, au Sénégal, de l’usine de médicaments West Afric Pharma, avec la participation du laboratoire casablancais Sothema Maroc, font partie de ces Marocains qui ne regrettent pas d’avoir tenté l’aventure africaine.
Autre exemple, celui d’un Marocain connu sous le nom de Lahcen, qui est installé au Cameroun. A la tête de plusieurs entreprises, notamment d’aconage et de manutention portuaire, Lahcen compte aujourd’hui parmi les plus grosses fortunes du pays. A côté de ces individualités, d’autres entreprises marocaines ont également eu la main heureuse comme Managem, au Burkina Faso, ou encore la BMCE qui, à travers sa filiale BMCE Capital Dakar, vient de décrocher un gros marché pour la réalisation d’un emprunt obligataire de 50 millions d’euros pour le compte du port autonome de Dakar. Le CID, cabinet d’ingénierie de Rabat, est, lui aussi, très présent dans les études des projets d’infrastructures en Afrique de l’Ouest.
Mais ce ne sont là que des exceptions car, comme le font remarquer de nombreux hauts responsables, dont des ministres, «les hommes d’affaires marocains sont encore très frileux par rapport à l’Afrique». Pire, aujourd’hui, malgré tout le crédit dont jouit le Maroc en Afrique, d’autres pays sont en train de lui damer le pion. Au Sénégal, la communauté marocaine compte 2 000 personnes, parmi lesquelles on dénombre 600 étudiants. Un chiffre à comparer avec les Libanais qui sont 30 000, dont une grande majorité de commerçants et d’hommes d’affaires. En Guinée équatoriale, dont le Président effectue pourtant très souvent des séjours au Maroc, les Egyptiens sont en train de
rafler la mise.
Cette frilosité, les hommes d’affaires ne sont pas les seuls à la manifester. Il y a également les cadres marocains, qui sont très demandés en Afrique dans le cadre de projets de coopération. Sauf que, selon un responsable au ministère des Affaires étrangères, «les cadres marocains ne se bousculent pas sur les opportunités qui s’offrent à eux dans le cadre de ces projets en Afrique». A l’origine de cette désaffection, on relèvera essentiellement des facteurs matériels comme le salaire, par exemple, ou l’inadéquation des textes qui régissent le statut de ces coopérants marocains.
Mais, avec tous ces handicaps, qui sont le legs d’une période maintenant révolue, le Maroc a encore la possibilité de se rattraper grâce, notamment, au crédit dont il jouit toujours en Afrique. On en a eu la preuve éclatante lors de la visite royale. Si, après des années de perturbations, le Maroc réussit à mettre rapidement en marche sa politique africaine, ce sera grâce à ses appuis séculaires en terre africaine ou ce que les spécialistes appellent la vocation africaine du Maroc.

Les Africains formés au Maroc : notre meilleur appui en Afrique
Cette vocation prend différentes formes selon le pays où l’on se trouve. Au Sénégal, par exemple, et quoi qu’on dise, l’attachement puise ses racines dans le religieux. Ce n’est pas un hasard si, lors de sa visite à Dakar, le Souverain a tenu à rencontrer les chefs célèbres des confréries religieuses et particulièrement la Tijania et la Kadiriya. Pour le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufik, «la visite royale dans ces cinq pays est avant tout, aux yeux de leurs populations, la visite d’un chef religieux qui est Amir Al Mouminine, en qui ils voient le dépositaire du patrimoine séculaire commun» (voir article en page suivante).
La vocation africaine du Maroc se retrouve également à travers la forte présence dans les pays africains de décideurs qui ont été formés au Maroc ou par des Marocains. De retour dans leur pays d’origine, ces lauréats se retrouvent souvent propulsés, grâce à la crédibilité des diplômes marocains, à des postes de responsabilité. Petite anecdote à ce sujet. Le ministre des Finances, Fathallah Oualalou, raconte en effet comment, lors d’un entretien avec un de ses homologues africains, ce dernier lui lança sur le ton de la plaisanterie : «les Marocains contrôlent notre ministère des Finances», parlant de ces hauts fonctionnaires qui ont été formés dans les écoles et instituts supérieurs au Maroc. Aujourd’hui, le Maroc accorde entre 5 500 et 6 000 bourses gouvernementales aux étudiants africains à travers l’Agence marocaine pour la coopération internationale, qui relève du ministère des Affaires étrangères (MAEC), créée en 1987, avec pour mission de «rationaliser la coopération avec le continent africain, en particulier dans le domaine de la formation», explique le directeur des Affaires africaines au MAEC, Ahmed Bourzaïm. Aux boursiers du gouvernement marocain qui suivent leurs études dans les établissements publics, il faut rajouter environ 1 500 étudiants africains qui, eux, font leurs études dans les établissements d’enseignement supérieur privés. Et enfin, dans le cadre de la coopération «triangulaire», de nombreux cadres et décideurs africains viennent chaque année en stage au Maroc, principalement dans les secteurs de la santé, de l’eau, du management, de l’agronomie, etc.
L’autre appui du Maroc en Afrique est que de nombreux pays aujourd’hui voient en lui la référence en matière de réformes économiques. D’autant plus que l’on a découvert, dans le cadre du nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique, plus communément appelé NEPAD (en anglais : New Partnership for African Developemnt), lancé en 2001, que les réformes en matière de gouvernance économique et politique auxquelles appelle ce plan étaient lancées depuis des années au Maroc. Ce dernier peut donc, aujourd’hui, venir en aide aux pays africains en les faisant bénéficier de son expertise en la matière. Au passage, et comme le fait remarquer un spécialiste, «le NEPAD est également une occasion idéale pour le Maroc de revenir sur la scène faute de pouvoir, pour l’instant, regagner l’OUA». Lequel retour n’est pour l’instant pas à l’ordre du jour même si, dit-on dans les milieux diplomatiques, de nombreux chefs d’Etat africains y tiennent, convaincus qu’ils sont que l’Afrique ne peut pas être ni se faire sans le Maroc.
Cela dit et bien au-delà de l’aspect politique, qui ne tardera certainement pas à être résolu (voir encadré ci-contre), le Maroc, à travers son Roi, annonce son grand retour en terre africaine avec cette fois-ci une politique, une vraie, active, cohérente et surtout plus volontariste. Il était temps car le Maroc a besoin de l’Afrique et cette dernière le lui rend bien. On l’a vu lors de la visite royale, le Maroc a tous les atouts pour tenir un rôle de leader du continent et, par conséquent, sur la scène internationale car, comme l’a si bien dit Lénine, un jour, «celui qui tiendra l’Afrique, tiendra le monde»

Le Maroc ne peut,à lui seul, apporter les fonds nécessaires aux projets de développement. D’où l’idée de chercher des fonds d’aide internationaux pour financer les projets en Afrique et d’en confier le pilotage, la maîtrise d’œuvre et le suivi à des prestataires de services marocains.

Le Maroc, qui a lancé depuis des années déjà les réformes préconisées, à partir de 2001, par
le NEPAD pour le développement des pays africains, peut venir en aide à ces derniers en les faisant bénéficier de son expertise dans
le domaine des réformes économiques.

Le Souverain et le président Wade. Il faut espérer que la nouvelle politique du Maroc mettra fin à la frilosité des hommes d’affaires marocains par rapport à l’Afrique où leurs homologues libanais, égyptiens, … raflent la mise.