Relire autrement le Coran ? Quatre sommités mondiales en parlent

Interprété par des hommes et figé dans le temps, le Coran nécessite aujourd’hui une relecture à la lumière de l’évolution de la société

Des outils existent permettant de lire différemment le texte sans porter atteinte à sa sacralité.

Relire autrement le Coran ? le sujet est tellement délicat et le tabou tenace que la simple discussion sur ce sujet provoque inmanquablement une levée de boucliers. Le colloque intitulé : «De l’exégèse du Coran aux lectures modernes du fait coranique», organisé à Casablanca par la Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud pour les études islamiques et les sciences humaines, les 10 et 11 décembre 2004, n’a pas échappé à la règle. La veille (9 décembre), le quotidien islamiste Attajdid tirait à boulets rouges sur l’événement en lui consacrant son principal titre de une. Un titre qui ne laissait aucun doute sur le contenu de l’article : «Invasion laïque d’institutions saoudiennes» ! Le point de vue exprimé dans l’article, un long texte de deux pages, est résumé par une déclaration de l’ex-président de Attawhid wal Islah, Ahmed Raissouni. Selon lui, le but inavoué de ce genre de colloque est de «vider le Coran de son sens et de la désacraliser». La messe est dite… Mais pas encore terminée. Car, tout au long des deux jours qu’aura duré le colloque, une salle comble, majoritairement islamiste, restera à l’affût de la moindre déclaration pouvant donner prétexte à fondre sur des chercheurs auxquels on prêtait, a priori, les pires intentions. Enfin, le 15 décembre, le même Attajdid enfonçait le clou avec un article de synthèse des travaux du colloque trempé dans le même vitriol.
Et pourtant, les intervenants du colloque en question sont des sommités dans leurs domaines respectifs et ont fait preuve de maestria dans de brillants exposés. Un plateau qui méritait le déplacement: Mohamed Arkoun, Nasr Hamed Abou Zaïd, Abdou Filaly-Ansary, Moncef Ben Abdeljalil, Mohamed Cherif Ferjani, Youssef Saddik, Fayçal Awwami, chiite et saoudien, ainsi que Oulfa Youssef une brillante représentante – qui a impressionné l’assistance – de l’école critique tunisienne des sciences religieuses.

Chaque génération doit reprendre la relecture de son héritage religieux
Le public était foncièrement choqué de voir des chercheurs étudier le texte coranique à l’aide de la linguistique, de l’analyse littéraire, de la psychanalyse… Ils n’admettaient pas que le Coran soit ainsi décortiqué. D’où, parfois, des réactions agressives, accusatrices, voire xénophobes.
Et pourtant, tous les chercheurs invités à s’exprimer l’ont affirmé, chacun à sa manière. Il allait de soi pour eux que l’on ne peut demander au texte sacré de l’Islam, le Coran, de changer. Par contre, notre lecture de ce texte doit changer. Une idée exprimée dans une élégante formule par Abdou Filali Ansary, directeur de l’Institut d’étude des civilisations musulmanes de Londres : «Chaque génération est appelée à reprendre la relecture de son héritage religieux. Chaque génération hérite des interprétations accumulées du passé et ajoute la sienne et contribue ainsi à une immense sédimentation».
Mais pourquoi une nouvelle relecture du Coran ? À l’aide de quels outils d’analyse? Et cela ne risque-t-il pas de désacraliser le Coran ? (voir les contributions en pages 46 à 48). Pour une raison évidente, les exégèses (interprétations exhaustives du Coran) coraniques consacrées sont marquées par leur époque. Aujourd’hui, une très sérieuse actualisation des conceptions théologiques s’impose. La théologie musulmane classique a été très fortement influencée par le niveau des connaissances de l’époque en médecine, en physique, en astronomie… Un travail de mise à niveau des conceptions théologiques est nécessaire parce que nos connaissances (du monde et de nous mêmes) ont été, depuis, bouleversées dans tous les domaines. En d’autres termes, une mise à niveau des conceptions théologiques musulmanes est indispensable.
Cela permettra aux Musulmans de vivre sereinement leur religiosité tout en étant pleinement intégrés dans la modernité matérielle et intellectuelle universelle. Autrement, ils continueront à être des musulmans schizophrènes qui s’appuyent sur le texte pour interpréter le présent au lieu de partir du présent pour interpréter le texte.

Le Coran est sacré mais la Charia l’est-elle ?
Abdelmajid Charfi, chercheur en sciences islamiques à l’Université de Tunis, nous disait, il y a quelques mois (voir La Vie éco datée du 5 mars 2004), qu’il était urgent de changer notre rapport aux textes sacrés. Mais sur quoi doit porter le changement ? La réponse de M. Charfi est limpide : «Lorsqu’on parle d’Islam, il faut distinguer trois niveaux différents. Le premier, celui du texte coranique, a pour le croyant une valeur ahistorique. Quant au deuxième, celui de la pratique historique de l’interprétation des textes, il est soumis aux aléas du temps et il est donc susceptible de critique et de changement. Le troisième et dernier niveau, pratiquement indéfinissable, est celui de la foi personnelle. La réforme de l’Islam porte sur le niveau de la pratique historique».
A l’appui de cette thèse, il ne faut pas perdre de vue le fait que les grands exégètes classiques étaient des hommes et avaient produit des interprétations qui répondaient aux besoins de leur société et aux questions de leur époque. Ces sociétés ont connu des bouleversements fondamentaux et l’humanité de notre temps se pose de nouvelles questions.
D’où vient donc cette fausse idée, par ailleurs très répandue chez les musulmans, de la sacralité des exégèses et de la Charia ? D’après Mohamed Arkoun, cette sacralité a été construite et produite dans l’histoire. Ainsi, ce qui n’était au départ que des lectures, certes savantes, du Coran, sont devenues des textes fondateurs et incontournables de l’Islam. Ils étaient parfois mis sur le même pied d’égalité que le Coran.
Cela a jeté le trouble dans les esprits des simples croyants. Pour ces derniers, tout ce qui relève de la Charia ne peut donc souffrir aucune critique fût-elle scientifique et rationnelle. Les textes produits par des mortels relèvent désormais de l’ordre du sacré.
Encore une fois, le débat et la polémique autour de ce colloque ont démontré, si besoin est, la nécessité de revisiter, non seulement le Coran, mais également les approches et les méthodes utilisées dans l’appréhension du fait religieux… Un vaste chantier est ouvert .