Religion : les chiffres que vous ne connaissez pas

Le système mis en place forme chaque année des milliers de licenciés
et autres diplômés en études islamiques.
La réforme proposée par le ministère de tutelle multiplie
les organes de contrôle, mais est-ce suffisant ?
Aucune réforme du contenu de l’enseignement n’est à
l’ordre du jour.

Mille cinq cent cinq licenciés en «études islamiques» pour la seule année universitaire 1999-2000. Un chiffre record ! Cette filière fêtera la sortie de sa vingtième promotion cette année (2003-2004). Depuis sa création à la fin des années soixante-dix, elle a formé, en moyenne, mille lauréats par an. Au total, sur une vingtaine d’années, pas moins de 20 000 spécialistes en théologie et en action religieuse ont été formés au Maroc !
A ceux-là viennent s’ajouter les milliers de cadres religieux formés dans les institutions d’un enseignement plus traditionnel dispensé par Dar al Hadith al Hassania, les quatre facultés de l’Université Al Qarawiyine, les centaines d’écoles de l’enseignement originel (écoles coraniques et théologiques communautaires ou privées) et d’autres institutions informelles de formation religieuse.
Cette inflation de diplômés de l’enseignement religieux (par comparaison aux débouchés possibles) et cette multiplicité de filières de formation interpellent la société marocaine sur la place de la religion dans l’Etat et la société, particulièrement depuis le 16 mai 2003. Des questions s’imposent alors. Quels sont les débouchés ouverts à cette armada de diplômés ? Ce potentiel est-il canalisé ? Quel est le contenu de l’enseignement dispensé dans ces filières ? En un mot, qui contrôle quoi ?
Logiquement c’est le département des Habous et des Affaires islamiques. Mais la réforme récemment annoncée au Parlement par le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Taoufiq, apporte-t-elle des éléments de réponse aux questions qui se posent ?
Séparation organique entre Habous et Affaires islamiques
Lors de la présentation du budget de son département à la Chambre des représentants, M. Taoufiq a fait part d’une série de mesures concernant la réorganisation de son ministère ainsi qu’une stratégie de lutte contre l’extrémisme religieux.
D’abord, au niveau de l’administration centrale, deux nouvelles directions voient le jour : celle des mosquées et celle de l’enseignement originel. Au niveau régional ensuite, 16 délégations des Affaires islamiques sont créées (une pour chaque région du Royaume). Elles devront superviser l’action de délégations provinciales (une pour chacune des 70 provinces et préfectures du pays) en vue d’un encadrement religieux de proximité.
En fait, il s’agit d’une simple séparation organique entre les Habous et les Affaires islamiques. Une séparation déjà tentée sans succès le 5 juin 2000, lorsque Abdelkébir Alaoui M’Daghri, ex-titulaire du département, avait signé quatre notes-circulaires les dissociant de fait. Appliquées, ces circulaires auraient conduit à transférer les compétences, en matière d’affaires islamiques, aux Conseils des ouléma. Ces derniers n’étaient de toute évidence pas encore prêts pour assumer de telles fonctions, sans parler du problème du contrôle sécuritaire des mosquées. C’est pourquoi, le 9 juin, soit à peine 4 jours plus tard, toutes ces circulaires ont été annulées. Aujourd’hui, on revient au principe de la dissociation, mais sous le contrôle du ministère et non plus des Conseils des ouléma. La différence est de taille.
Par ailleurs, la panoplie de mesures présentées comme étant une stratégie de lutte contre l’extrémisme religieux concerne essentiellement le renforcement du contrôle sur les mosquées et l’enseignement originel. On se rappelle, dans ce cadre, les dizaines de mosquées qui avaient été fermées dans les grandes villes du pays durant l’été 2002 et après le 16 mai 2003 parce qu’elles étaient tombées sous la coupe des intégristes. C’est pourquoi Ahmed Taoufiq parle, dans une interview accordée à Jeune Afrique/L’Intelligent (Hors Série n°5, septembre 2003), du nécessaire «contrôle juridique des mosquées».

Objectif premier : assurer le contrôle sur les lieux de culte
Quant à l’autre volet du renforcement de la présence étatique, M. Taoufiq s’exprime, dans cette même interview, sans ambiguïté sur ce point: «Notre ministère intervient dans le cadre de la loi organisant la normalisation et le contrôle de l’enseignement originel. C’est un dossier d’une importance majeure : comment utiliser au mieux le potentiel et les motivations de l’enseignement religieux privé tout en évitant les débordements éventuellement liés à des financements extérieurs?».
La volonté affichée consiste donc à assurer le contrôle étatique sur l’ensemble des lieux de culte et sur l’enseignement religieux «pour éviter les débordements».
Tout cela est nécessaire et utile. Mais c’est loin d’être suffisant pour constituer une politique religieuse étatique efficace et bien inscrite dans la volonté de modernisation et de démocratisation du pays. Pourquoi ?
Pour l’historien Mohamed El Ayadi, «il y a une forte demande sociale de réforme religieuse. Mais il n’y a pas encore d’offre institutionnelle de pensée réformiste religieuse». Or, «toute rénovation de la pensée religieuse est conditionnée par celle de l’enseignement religieux», affirme à juste titre le penseur tunisien, Affif Lakhdar. Et là, nous sommes loin du compte.
Pour ne prendre que l’exemple du cours d’éducation islamique, il est dispensé tout au long du cursus scolaire de l’élève marocain, du primaire jusqu’au baccalauréat, et quelle que soit la filière choisie. Le substrat commun des manuels d’éducation islamique est le même. Il est fondé sur l’obsession d’un passé mythique et idéalisé, le narcissisme religieux, l’aversion pour la femme, le non musulman, pour la raison ou pour la modernité. Mohamed El Ayadi est allé encore plus loin. Il estime que «tout concourt à promouvoir l’idéologie de la défense de l’Islam, présenté comme s’il faisait face à un état de siège et qu’il fallait le défendre contre l’ennemi non musulman».
Et vraisemblablement, selon lui, rien n’a vraiment changé avec les nouveaux manuels scolaires d’éducation islamique. Certes, les textes sont plus courts, plus didactiques, plus agréablement présentés, mais le contenu n’a pas réellement changé. Pire, parfois, en guise d’approfondissement du débat, on renvoie à des adresses de sites web, qui véhiculent une vision extrémiste de l’Islam. «Il s’agit là d’une instrumentalisation de la modernité technique au profit de l’orthodoxie religieuse. L’emballage change, mais le contenu de l’enseignement religieux reste le même», conclut M. El Ayadi.
Et encore, il ne s’agit là que du cours d’éducation islamique prodigué dans les lycées et collèges. Quid de la formation de ceux justement qui vont enseigner et de ceux qui prêchent ? Qu’apprend-on en suivant les cours des différentes filières de l’enseignement religieux et quelles sont d’abord ces filières ?

Les 14 filières d’études islamiques ont été maintenues malgré la réforme
Multiséculaire, privé et disséminé à travers tout le territoire national, l’enseignement originel compte, aujourd’hui, 16 500 élèves qui suivent leur formation dans près de 400 écoles concentrées dans les zones rurales et semi-urbaines. Son rôle consiste en la formation des imams de mosquées, des prédicateurs et autres muezzins. Depuis l’Indépendance, il a formé des dizaines de milliers de personnes. Ce sont en quelque sorte les fantassins de l’Islam institutionnel marocain.
A un étage au-dessus, se trouve la filière «études islamiques», ouverte en 1979 dans toutes les Facultés de lettres pour contrebalancer les idées de la gauche radicale, encore hégémonique à l’époque au sein de l’Université marocaine. Aujourd’hui, cette filière existe dans les quatorze facultés de lettres et au moins 20 000 de ses lauréats sont sur le marché. Ces spécialistes de l’action religieuse forment ce qu’on pourrait appeler la strate des officiers de l’Islam institutionnel national. Signalons que, dans le cadre de la réforme actuelle de l’enseignement supérieur, le nombre de ces filières a été intégralement maintenu !
Quant aux officiers supérieurs de l’Islam institutionnel, ils sont fournis par les quatre facultés de l’Université Al Qarawiyine (les deux Facultés de Charia à Fès et Agadir, la faculté de Oussoul Eddine à Tétouan et la faculté de langue arabe à Marrakech). Une université réorganisée et décentralisée où plusieurs milliers de lauréats ont été formés.
Au sommet de cette pyramide se trouve Dar al Hadith al Hassania, créée en 1965, ouverte sur concours aux licenciés de l’Université Al Qarawiyine, de la filière «études islamiques» et aux licenciés en droit privé. Elle a formé jusqu’à présent près de 2 000 personnes.
Ce qui est inquiétant, c’est que les dizaines de milliers de personnes de l’Islam institutionnel marocain sont plutôt des techniciens religieux que des réformateurs en puissance. Des techniciens porteurs d’une vision, sauf à de très rares exceptions, traditionnelle voire, pour une partie d’entre eux, intégriste, de l’Islam.
D’ailleurs, le contenu de toutes ces formations religieuses reste prisonnier de la vision qui prévaut dans les cours d’éducation islamique. Ici, nulle trace d’histoire comparée des religions, de sociologie ou d’anthropologie religieuse, seules à même d’introduire la relativité et l’esprit critique.
Malheureusement, ce qui a été annoncé par le ministre des Habous et des Affaires islamiques n’engage même pas une réflexion sérieuse sur une réforme de cet enseignement ou sur les besoins du pays en matière de formation de techniciens religieux. Peut-on continuer impunément à en former des dizaines de milliers, avec des risques grandissants de débordements et d’instrumentalisation politique ? Nos responsables devraient peut-être s’inspirer de la réforme radicale de l’enseignement religieux en Tunisie, engagée en 1990