Reconstruction de l’Istiqlal : ce qui attend Nizar Baraka

Après le SG et le comité exécutif, les Istiqlaliens doivent élire le président du conseil national et former les commissions permanentes. Pour les alliances et le positionnement politique, il faut attendre les premières réunions du conseil national. La nouvelle direction promet des rapports normalisés avec les autres formations politiques.

Pour l’Istiqlal, la page Chabat est définitivement tournée. Non seulement il a été battu à plate couture (924 voix contre 234) par un Nizar Baraka triomphant et néanmoins déterminé à reconstruire le parti, mais son clan a été anéanti dans les principales instances dirigeantes. Les Istiqlaliens ont donc répondu, d’une manière franche et claire, à une première question, sans doute la plus importante, à savoir, quel parti et quelle direction ils veulent. L’étape suivante, qui devrait intervenir dans les quelques jours qui viennent, sera de parachever la mise en place des instances dirigeantes du parti. Il s’agira, en effet, d’élire le successeur de l’ancien ministre Taoufiq Hejira à la tête du conseil national. Là encore, notent les observateurs, et comme c’était le cas pour l’élection du secrétaire général et du comité exécutif, c’est à Hamdi Ould Rachid ou un autre membre du conseil national qu’il adoubera qui sera certainement porté au poste. Après cette première étape, interviendra la formation des commissions prévues par la loi organique des partis politiques et la nomination de leurs présidents. Ensuite, la nouvelle équipe dirigeante commencera à mettre en œuvre son programme progressivement. C’est l’étape de la reconstruction démocratique du parti, pour reprendre les termes de Nizar Baraka. Quant aux autres questions, tout aussi cruciales, aucun dirigeant ne souhaite se prononcer pour le moment. Il s’agit, entre autres, de la position que le parti adoptera vis-à-vis du gouvernement, ses futures alliances et ses rapports, dans l’avenir, avec le PJD et les autres formations politiques. Pour ce qui est du gouvernement, la nouvelle direction veut faire durer le suspense. «C’est au conseil national de répondre à ces questions», soutient-on.

Chabat et son clan sur la touche

C’est, en effet, le conseil national qui avait décidé, au début, de participer au gouvernement de Benkirane, qui n’a finalement pas été formé pour des raisons que tout le monde connaît et, ensuite, d’accorder le soutien critique du parti au gouvernement El Othmani. Ce sera donc, à cette instance, de clarifier, de nouveau, le positionnement sur l’échiquier politique de l’Istiqlal. Entre-temps, on pourra déjà avoir une idée de ce positionnement à l’occasion du débat du projet de Loi de finances de 2018 qui devrait être présenté au Parlement avant la fin de ce mois.

Pour ce qui est des rapports avec le PJD, dont la démarche de l’actuel secrétaire général a été publiquement critiquée par Nizar Baraka, il faudra certainement attendre l’issue du congrès du parti islamiste qui se tient dans deux mois pour en avoir le cœur net. Concernant les autres formations, on connaît les relations historiques, avec des hauts et des bas entre l’Istiqlal et l’USFP, alors que le parti d’Allal El Fassi est plutôt en bons termes avec le RNI et le MP avec lesquels il a été de nombreuses fois aux affaires. Le président du RNI a d’ailleurs été l’un des premiers chefs de partis à féliciter le nouveau secrétaire général tout en insistant, notamment, sur «les relations bonnes et exemplaires qui ont toujours uni les deux partis dans l’intérêt de la Nation». D’une manière générale, le nouveau secrétaire général promet des rapports normalisés avec les autres formations politiques dans une logique nouvelle où le parti ne devra plus seulement exister que «par opposition à un autre parti ou un projet de société»

Cela étant, le 17e congrès de l’Istiqlal a constitué, de l’avis de nombreux analystes, un tournant dans la vie du parti. Ainsi, après l’éclatante victoire de Nizar Baraka, l’élection du comité exécutif, étape cruciale de ce congrès après celle de l’élection du secrétaire général, mais hautement plus pénible puisque toute l’opération a nécessité plus de 30 heures de travail soutenu, a également donné une large victoire au clan Ould Rachid dont la liste générale a remporté 17 sièges sur 18. Le siège restant est revenu au clan dit de la «troisième voie», conduit par les trois anciens lieutenants de Hamid Chabat, qui se sont d’ailleurs désolidarisés de lui peu avant le congrès, Abdelkader El Kihel, Adil Benhamza et Abdellah Bakkali. Aucun de ces trois anciens dirigeants n’a pu, d’ailleurs, être reconduit, ce qui en dit long sur le poids réel de leur clan au sein du parti. Un poids insignifiant comparé à la déferlante du clan du dirigeant sahraoui qui domine désormais un comité exécutif à forte légitimité populaire et, pour ainsi dire, monolithique. Pour en avoir une idée, le dernier membre de la liste présentée par le clan de Hamdi Ould Rachid, Abdeljabbar Rachidi, ancien chef de cabinet de Nizar Baraka alors que ce dernier dirigeait le département chargé des affaires générales du gouvernement, a remporté 391 voix, soit plus que ce qu’a remporté Chabat.

Nouvelles élites, nouvelle vision

Cela alors que Hamdi Ould Rachid, lui-même, premier de la liste, a eu le plus grand score, soit 710 voix, suivi de Noureddine Moudiane, député d’Al Hoceima, avec 664 voix. Sur les 1284 votants, le clan de la «troisième voix» n’a pu remporter que 328 voix pour Abdelkader El Kihel et 291 pour Abdellah Bakkali. Sur la liste des jeunes, Nidal Chabat, fils du secrétaire général sortant censé représenter la famille et le clan au comité exécutif, n’a remporté que 128 voix, contre 538 pour Mohammed Ould Rachid, fils de Hamdi, qui, lui, trône en tête de liste avec ses 538 voix. C’est pour dire que les Istiqlaliens ont choisi le changement, délibérément et massivement. Ainsi, le nouveau comité exécutif a été renouvelé pour plus de la moitié, fait relativement rare dans nos partis politiques. Pour le reste, toutes les régions sont représentées dans cet organe exécutif, avec néanmoins une domination nette des trois régions du Sahara. C’est un facteur avec lequel le nouveau secrétaire général, partisan de la conciliation et de la réconciliation, devrait composer désormais. En 2012, l’Istiqlal aura été, au terme d’un congrès en deux étapes, l’un des rares partis à élire directement, par une assemblée relativement large et représentative, son secrétaire général. Aujourd’hui, l’Istiqlal a non seulement ancré et consacré sa démocratie interne, mais il a eu le courage et la sagesse de mettre fin, dans la transparence et d’une manière tout aussi tonitruante, à son quart-d’heure populiste, sonnant, par la même occasion, le glas de ce fléau qui a gangréné la classe politique, ou du moins une bonne partie de celle-ci. On l’aura vu, le discours, porté par Nizar Baraka, structuré, pragmatique, porteur de nouvelles idées et annonciateur de nouveaux horizons, a fini par le remporter. Ce qui n’a pas été chose facile puisque le secrétaire général sortant qui dirigeait le parti presque seul, marginalisant le comité exécutif, a tout fait pour rester au poste. «Il a en fait pris les pleins pouvoirs», affirme ce dirigeant, ajoutant que «durant cette période, Chabat a fait une tournée à travers le pays pour marteler son discours de «victimisation», se présentant comme le sauveur du parti et prévenant d’un complot contre l’Istiqlal. En conséquence, tout le monde pratiquement acceptait son deuxième mandat». Cela rappelle étrangement la démarche de son allié de dernière minute du PJD, Abdelilah Benkirane. Mais les Istiqlaliens ont démontré qu’ils ne pouvaient pas être dupés tout le temps par le premier, tout comme commencent à le faire les électeurs pour le second.

Changement de gouvernance

En définitive : un homme avec un programme, une vision et un plan d’action a pu battre une attitude consacrée par certains dirigeants de partis depuis les élections législatives de 2011, attitude selon laquelle il suffit de servir un discours populiste de basse facture pour galvaniser les foules et engranger les victoires électorales et politiques. Les récentes élections partielles ont montré d’ailleurs la limite de ce genre d’attitude et certains partis ont vu leur popularité s’éroder à vue d’œil. C’est donc un changement qui annonce une lame de fond censée englober tous les partis n’ayant pas encore décidé de renouveler leurs élites et revoir leur gouvernance.

D’autant que, et c’est un détail important, l’Istiqlal est le premier parti, le premier des trois grands partis dont les congrès sont programmés en cette période, à organiser le sien juste après le discours royal du 29 juillet dernier. C’est un discours, rappelons-le, dans lequel le Souverain a exprimé un constat, pour le moins préoccupant : «L’évolution politique du Maroc et ses progrès en matière de développement ne se sont pas répercutés positivement sur l’attitude affichée par les partis, les responsables politiques et les administratifs, au regard des aspirations et des préoccupations réelles des Marocains».

Cela dit, la mission de Nizar Baraka, à la tête d’un parti vieux de plus de 80 ans et où des militants, pour ainsi dire, sont nés et ont grandi, ne sera pas une partie de plaisir. Le nouveau leader de l’Istiqlal, qui ne manque pas de qualités ni de mérite, s’est fixé comme objectif d’améliorer l’efficacité du parti afin de consolider sa position historique dans le cadre d’un paysage politique pluraliste et, de manière générale, de contribuer efficacement à renforcer la crédibilité de la pratique politique en tant que meilleur moyen de mobiliser les énergies au service de l’intérêt général. Cela d’autant que selon ses propres dires, c’est «un parti en lambeaux» dont vient d’hériter le nouveau secrétaire général. Un parti «dont les militants ne sont plus mobilisés, dont les structures se sont disloquées, qui n’a plus d’idéaux et dont les élites ne produisent plus rien».

Comment réussir la cohabitation ?

Bref, c’est un parti qui «a été articulé pour servir les intérêts de personnes et inscrit dans une démarche clientéliste. A l’Istiqlal, il n’y a plus de militants, il y a des exécutants et des suiveurs. Il n’y a plus de débats, ni de richesses, ni de pluralité». On mesure combien sera laborieux l’effort de reconstruction nécessaire pour refaire du parti ce qu’il était. C’est un défi d’autant plus difficile que, lui, le fédérateur et le partisan d’une agrégation et d’une collaboration de toutes les compétences du parti, doit cohabiter avec le comité exécutif et visiblement un conseil national, la plus haute instance décisionnelle du parti, dominés par une seule tendance.

Pour avoir une idée de cette situation, rappelons que c’est le comité exécutif qui désigne les membres du redoutable corps des inspecteurs (art. 44 des statuts du parti).

Ils sont au nombre de 76 regroupés dans un conseil national, une sorte de «gouverneurs politiques» salariés du parti, qui sont chargés, entre autres, d’appliquer au niveau local les directives du comité exécutif et, de manière générale, gérer les relations entre le siège, les wilayas, les collectivités locales et les militants.

En tant qu’organe exécutif, le comité, assure également, entre autres missions, le suivi et le contrôle de toutes les instances, les alliances et les organisations parallèles qui relèvent du parti et désigne le corps administratif du parti.

Cela dit, nous ne sommes encore qu’au début du mandat du nouveau secrétaire général. Et, lui, il est déterminé à aller de l’avant, ensemble avec toutes les sensibilités, les familles, les tendances et les clans du parti. «Mon approche, affirme-t-il, consiste à dire qu’il faut absolument garder l’unité. Toutes les sensibilités, toutes les visions, toutes les opinions doivent pouvoir se retrouver dans le parti. Au sein du parti, nous ne devons plus rester dans une logique de perdant-gagnant. Nous devons être dans une logique d’intégration, d’inclusion». Et son projet, qu’il a présenté aux militants et sur la base duquel il a été élu, il compte le mettre en œuvre de manière collective. Du moins, telle est l’intention clairement affichée.

Après l’Istiqlal ce sera au tour du PJD d’organiser son congrès dans un mois. Pour l’heure, ce n’est pas la feuille politique, sur laquelle planche le nouveau bras droit de Benkirane, Driss El Azami, qui préoccupe les militants du parti islamiste. C’est la question du troisième mandat du secrétaire général sortant qui continue de diviser le parti. Cela alors qu’il continue de collectionner les défaites électorales et son électorat, formé principalement de militants du parti, du MUR et de membres de la nébuleuse d’associations qui gravitent autour, continue à s’étioler. Après ces deux formations, ce sera le tour du PAM qui, après la démission de son secrétaire général, est également sujet à des tiraillements qui risquent de le faire éclater. Ce sont trois des principales formations politiques du pays qui totalisent à elles seules 273 sièges à la première Chambre sur 395, soit 70%, et 76 sièges sur 120 à la deuxième Chambre en comptant leurs bras syndicaux, soit 56%, qui entament leur mutation dans une conjoncture très délicate. Ensuite viendra le tour d’autres formations. C’est le cas du PPS qui, depuis qu’il a été pratiquement vidé de ses cadres, a évolué dans l’ombre, non pas du PJD mais de Benkirane. Il tient son dixième congrès au milieu de l’année prochaine. C’est également le cas du MP qui, lui aussi, prépare la relève des fondateurs dans le calme et la sérénité. Ces changements interviennent alors que le champ politique marocain est obligé de faire sa révolution. Aujourd’hui, le Maroc a besoin d’une nouvelle génération de partis politiques qui soit en phase avec l’évolution du pays. Dans le discours du 29 juillet dernier, le Souverain a, d’ailleurs, précisé ce qu’un parti politique ne devra plus être, une attitude et des pratiques à bannir définitivement du vécu de notre classe politique. «Certains partis politiques pensent que leur mission consiste à tenir leurs congrès, à réunir leurs bureaux et leurs comités exécutifs, et qu’elle s’interrompt à la fin des campagnes électorales ! Et lorsqu’il s’agit de communiquer avec les citoyens et de régler leurs problèmes, ces partis sont aux abonnés absents et ne remplissent nullement leur mission. C’est là une attitude inadmissible, de la part d’instances dont la fonction est de représenter, d’encadrer les citoyens et de servir leurs intérêts. Il ne m’était pas venu à l’esprit que la lutte partisane et les règlements de comptes auraient pu, à ce point, léser les intérêts des citoyens». C’est donc une nouvelle dynamique, initiée hier par l’UC et le RNI, poursuivie aujourd’hui par l’Istiqlal, et fort probablement consacrée demain par d’autres partis, que notre classe politique est en train de connaître. Bref, c’est le début d’un nouveau cycle politique et d’une nouvelle ère dominée par une nouvelle vague de dirigeants et des élites politiques que le Maroc devait pourtant voir émerger, en 2011 déjà, c’est-à-dire au lendemain de l’adoption de la nouvelle Constitution.