Récit d’une succession difficile chez les Ittihadis

Deux camps s’opposent pour prendre la tête du parti : l’un mené en coulisses par Fathallah Oualalou, l’autre par Mohamed El Yazghi.
Les arguments des uns et des autres se valent et le blocage persiste.
Abdelouahed Radi aurait été sollicité pour être candidat.

Mohamed Elyazghi succédera-t-il, en fin de compte à Abderrahmane Youssoufi, à la tête de l’USFP ? A l’heure qu’il est, personne ne peut apporter de réponse.
Il s’en est pourtant fallu de peu pour que l’affaire soit tranchée, il y a quelques jours. A voir la belle image d’unanimité régnait lors de la réunion du bureau politique de l’USFP, ce mercredi 29 octobre au soir on se disait que les jeux étaient faits. L’éternel second et homme fort de l’appareil, Mohamed Elyazghi, était plébiscité par ses pairs pour, enfin, succéder à Abderrahmane Youssoufi. Abdelouahed Radi, lui, allait hériter du poste de Premier secrétaire adjoint. La cause semblait donc entendue.
Trompeuse apparence. Le samedi 1er novembre, volte-face des amis de Youssoufi. Le bureau politique de l’USFP allait vivre l’un de ces coups de théâtre dont ce parti est friand. Ce qui était acquis trois jours auparavant était désormais remis en cause. Il n’était plus question de consécration pour M. Elyazghi, mais plutôt de duel fratricide Elyazghi-Radi et de blocage au bureau politique divisé en deux camps égaux.

Après Bouabid et Youssoufi, fini la légitimité historique
Induits en erreur par des fuites organisées, certains médias ont rajouté à la confusion en annonçant que MM. Elyazghi et Radi étaient ex æquo (9 voix contre 9) après l’opération de vote pour élire le premier secrétaire du parti. Rien de plus faux, selon les témoignages livrés à La Vie éco par plusieurs membres du bureau politique, ayant requis l’anonymat. Un témoignage corroboré par un communiqué du bureau politique, publié par les deux quotidiens du parti: «Aucune candidature n’a été présentée, pas plus qu’il n’y a eu d’opération de vote». Mais alors, que s’est-il réellement passé pendant ces trois jours pour aboutir à ce renversement de situation ?
Tout a commencé lors de la réunion du samedi 1er novembre qui a duré 90 minutes. La séance est présidée par Mohamed Elyazghi qui s’est contenté d’un mot de bienvenue avant de donner la parole à Mohamed Achaâri, qui allait apparaître comme le porte-parole d’un camp formé en majorité des ministres du parti. En clair, le ministre de la Culture remettait en cause l’accession de Mohamed Elayzghi à la tête du parti. Avec quels arguments ?
Pour M. Achaâri, les deux premiers secrétaires, Abderrahim Bouabid et Abderrahmane Youssouf, que l’USFP a eu depuis sa création en 1975, sont des dirigeants auréolés de la légitimité historique et dont la pratique politique était marquée par la culture unanimiste. Avec la démission de Si Abderrahmane, le parti devrait tourner cette page. Il a besoin de mettre aux commandes des leaders élus sur la base d’une légitimité démocratique et militante.
Militante en ce sens que tous les membres du bureau politique sont aptes à postuler pour la responsabilité de Premier secrétaire. Démocratique, c’est-à-dire qui rompt avec l’unanimisme de façade. Ce qui se traduit par l’acceptation de la règle majoritaire, laquelle suppose l’élection, le vote secret et les candidatures multiples.
En termes concrets, la désignation du successeur de M. Youssoufi ne doit pas, affirme M. Achaâri, revêtir un caractère d’automaticité, mais procéder plutôt d’un vote contradictoire. Les interventions des autres ministres ou ex-ministres ont été des variations sur le même thème, avec des précisions par-ci ou des arguments complémentaires par-là. Khalid Alioua, Habib El Malki et Larbi Ajjoul allaient successivement remuer le couteau dans la plaie. Pour eux, il est dans l’intérêt du parti, de la démocratie interne et de sa direction que le Premier secrétaire et son adjoint soient élus après des candidatures multiples et un vote secret afin de raffermir la légitimité démocratique des nouveaux dirigeants et déboucher sur un leadership incontesté.

Surenchère et pressions discrètes
Branle-bas de combat dans les rangs des amis de M. Elyazghi. Les mots qui fâchent venaient d’être prononcés. Cela confirmait les craintes du camp yazghiste, qui subodorait que quelque chose se tramait dans l’ombre. Un membre du bureau politique nous a fait cette confidence : «Avant la réunion de samedi, nous avions appris que les ministres usfpéistes, accompagnés d’autres membres du bureau politique, et menés par Fathallah Oualalou, s’étaient rendus, jeudi 30 octobre, au domicile de Abdelouahed Radi, et le lendemain au siège du Parlement. Objectif: convaincre M. Radi d’être candidat à la succession de M. Youssoufi».

Le silence «neutre» de Fathallah Oualalou
Ce camarade de M. Oualalou s’indigne de «cette duplicité». Et ce d’autant que M. Oualalou a observé, en apparence, un silence neutre tout au long des 90 minutes qu’a duré la réunion du samedi ! Mais, il faut garder à l’esprit qu’auparavant, lors de la réunion du 29 octobre, M. Oualalou avait laissé entendre qu’il fallait attendre le 1er novembre pour que le bureau politique soit au complet avant d’officialiser l’élection du «ticket» Elyazghi-Radi. Il s’est malheureusement avéré que cette demande de report était délibérée et que l’on cherchait à gagner du temps afin de convaincre M. Radi d’être candidat contre Elyazghi. Or, M. Radi avait exprimé, le jour même, son opposition à la proposition du report. Ce qui montre qu’il n’avait aucunement l’intention d’être candidat.
Bref, la surprise était de taille. A tel point que beaucoup se sont demandés s’il ne s’agissait pas tout simplement d’une manœuvre, une surenchère du camp youssoufiste pour négocier en position de force lors de la répartition des responsabilités au sein du bureau politique. Un membre de la direction du parti balaie d’un revers de la main une telle hypothèse : ce serait disproportionné comme moyen de négociation. Et, de toute façon, les amis de M. Elyazghi étaient parfaitement disposés à préserver les équilibres internes.
Ce revirement d’attitude suscite des interrogations sur ses raisons et ses motivations. D’ailleurs, un autre membre du bureau politique nous a révélé que cette question a été posée lors de la réunion du 1er novembre : «Nous avons demandé des explications sur les raisons de ce revirement. Nos camarades ont été incapables de présenter des arguments convaincants. Il y avait une gêne manifeste».
Qu’est-ce qui expliquerait alors cette volte-face en un laps de temps aussi court ? Serait-ce l’effet d’une discrète pression de certains cercles du pouvoir ? Assistons-nous aux prémices du retour à cet interventionnisme étatique dans la vie interne des partis politiques qu’on croyait révolu avec le départ de Driss Basri ? Certains analystes n’hésitent pas à franchir le Rubicon en rapprochant cet événement du précédent tout récent de l’éviction " forcée " de Mostafa Ramid de la présidence du groupe parlementaire du PJD.
Voilà pour les positions du camp regroupé autour de Abdelouahed Radi. Quels sont les arguments développés par les amis de Mohamed Elyazghi ? Abderrahmane Chennaf, Driss Lachgar, Mohamed Karam, Abderrafiê Jouahri et Badia Skalli se sont relayés pour appuyer la même argumentation. Selon eux, la procédure d’élection du Premier secrétaire et de son adjoint est régie par les articles 143 et 198 du règlement intérieur du parti.
Ainsi, en vertu de ces deux articles, affirme l’un des membre du bureau politique, «le Premier secrétaire adjoint devient automatiquement le Premier secrétaire lorsque le titulaire du poste est empêché d’exercer ses fonctions par le décès, la démission ou la révocation. Le bureau politique devrait donc simplement prendre acte de la prise de fonction de Mohamed Elyazghi et procéder à l’élection d’un Premier secrétaire adjoint». C’est ce caractère d’automaticité qui est refusé par le groupe des ministres ittihadis.
D’après cette lecture de la loi interne du parti, le poste actuellement vacant ne serait pas celui du Premier secrétaire, mais bien celui du Premier secrétaire adjoint. Les amis de M. Elyazghi ne rejettent d’ailleurs pas en bloc les arguments de leurs adversaires. Ils leur répondent seulement qu’ils défendent autant qu’eux la primauté de la légitimité démocratique et militante. Pour eux, tout cela peut être débattu au VIIe congrès national. Pour le moment, la loi commune à tous les ittihadis, c’est le règlement intérieur. Et il faut donc l’appliquer en l’état. Si l’on juge que ce texte est mauvais ou dépassé, on pourra l’amender. Mais au congrès.
Quelle sera maintenant la suite des événements ? Assisterons-nous à un affrontement entre les deux camps ou sera-ce le statu quo jusqu’au congrès? Tous nos interlocuteurs ont insisté sur le fait que ni les uns ni les autres n’ont intérêt à faire le forcing pour imposer leurs vues. On laissera les choses se décanter pour voir quelles sont les positions des deux parties et les intentions réelles de M. Radi. D’ailleurs, à l’issue de la réunion du 1er novembre, il a été décidé de remettre le sujet à plus tard. Ce qui signifie que la réunion qui devait se tenir jeudi 6 novembre traitera de sujets ordinaires. Même les deux ou trois suivantes seront placées sous le signe de la gestion courante des affaires du parti.
Enfin, il est encore une fois étonnant de constater cette invariante dans les mœurs politiques, et qui se traduit par la permanence du conflit et le règne du non-dit et de l’implicite. Jugez-en. Les deux principaux concernés : Mohamed Elyazghi et Abdelouahed Radi ne sont pratiquement pas intervenus lors de la réunion du 1er novembre. M. Radi ne s’est pas porté candidat. Mieux encore, personne n’a prononcé son nom lorsqu’on a évoqué la nécessité de candidatures multiples pour le poste de Premier secrétaire, mais tout le monde a saisi le sens de l’allusion. C’est ce qu’on appelle le génie ittihadi