Radioscopie d’un séisme

Son retrait de la vie politique a pris de court tout le monde, même ses
plus proches amis.
La débâcle subie lors des dernières élections n’a été
que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
Il est quasiment acquis que Mohamed Elyazghi lui succèdera le 1er novembre.

Mohamed Elyazghi sera très probablement élu Premier secrétaire de l’USFP par le bureau politique au cours de sa réunion de samedi 1er novembre. Toute une page de l’histoire tourmentée de ce parti est ainsi tournée.
28 ans, presque jour pour jour après la disparition de Mehdi Ben Barka, le leader charismatique de l’UNFP, et quelques jours après le décès de Fquih Basri, figure emblématique de la Résistance et du mouvement ittihadi, le Premier secrétaire de l’USFP, Abderrahmane Youssoufi, a claqué la porte du parti, mardi 28 octobre. Harrassé par l’ampleur de la tâche et fatigué des critiques incessantes des siens. Si Abderrahmane, comme l’appellent affectueusement ses camarades et proches alliés, a fini par rendre un tablier qu’il avait endossé en 1992.
Départ mûrement réfléchi et prévu de longue date ou décision précipitée par le désastre électoral du parti ? Dans tous les cas, les deux questions majeures que se posent acteurs et observateurs de la vie politique concernent les véritables raisons de son retrait de la vie politique nationale et les effets d’un tel séisme politique sur le parti.
Premier constat, si les camarades les plus proches de M. Youssoufi savaient qu’il était sur le départ, nul ne s’attendait à ce que cela se fasse dans une telle précipitation, et qui plus est par voie de presse. On pensait, à tout le moins, que le VIIe congrès national de l’USFP, prévu en mars 2004, serait une occasion idoine. Or, la démission du Premier secrétaire a été annoncée, procédé inhabituel, par le quotidien arabophone du parti, dans son édition de mardi 28 octobre, quelques heures avant que les membres du bureau politique n’en soient officiellement informés lors de la réunion de cette instance, le jour même, en début de soirée.
De plus, c’est Abdelouahed Radi, et non pas le Premier secrétaire adjoint, Mohamed Elyazghi, qui a servi d’émissaire épistolaire à M. Youssoufi. Peut-on y voir l’expression du dépit d’un homme malmené depuis plusieurs mois par ses camarades, ses alliés de gauche et la presse qui l’ont invité à tirer la conclusion de la débâcle électorale du parti ?

Un départ depuis longtemps décidé… puis, précipité
L’un de ses partisans qui a requis l’anonymat abonde dans ce sens :«Le départ de Youssoufi a été précipité. Il devait le faire. Il en avait parlé à son entourage. Mais il devait intervenir au congrès national. En fait, on cherchait un bouc émissaire après la débâcle du parti aux élections. Des gens aussi bien du parti que de l’extérieur l’ont poussé vers la porte».
Beaucoup de gens se demandent justement pourquoi il n’a pas attendu le congrès pour annoncer sa retraite politique. Abdelali Benamour, ex-membre de l’USFP, trouve au contraire positive la démarche de M. Youssoufi : «Il aura ainsi évité à ce congrès de subir la charge émotive qu’aurait entraînée son départ, ce qui aurait biaisé ses travaux». Mais M. Benamour est bien le seul à faire cette analyse.
L’ancien conseiller en communication de Si Abderrahmane et membre de la commission administrative du parti, Mohamed Benyahya, n’est pas du même avis. Il trouve trois motifs à la décision du premier secrétaire. S’il n’a pas attendu le congrès national, ce serait en signe de protestation contre les dérives ayant caractérisé l’élection des maires des grandes villes et par dépit contre les tentatives de certains ténors du parti à lui faire porter le chapeau de ses contre-performances électorales. «En somme, on avait cherché à en faire un bouc émissaire».

Youssoufi ne s’est pas ouvert sur les autres
Troisième raison, son départ aurait servi à débloquer la situation interne au sein du parti. «Je lui ai parlé, mardi, après l’annonce de sa démission, il m’a semblé serein et avoir longuement mûri sa décision avant de la prendre. Je ne pense pas qu’il revienne dessus».
«Beaucoup d’entre nous, au parti, auraient souhaité que le passage de témoin se fasse de façon moins brutale. Ceci étant, il faut respecter le choix de Si Abderrahmane, qui a dû estimer que c’était le meilleur moyen pour le parti de rebondir». Larabi Jaïdi, président de la Fondation Abderrahim Bouabid et membre de la commission administrative du parti, exprime ce faisant un sentiment partagé par nombre de militants de l’USFP.
Pour mieux comprendre la décision de M. Youssoufi, il faudrait, estime M. Jaïdi, «prendre en considération, le tempérament de l’homme, sa trajectoire historique et sa culture politique qui ne l’ont pas toujours aidé à une ouverture sur les autres. Il ne faut pas non plus oublier que cette démission reflète des problèmes d’ordre institutionnel dans le fonctionnement du parti».
Les raisons les plus évidentes expliquant la démission de M. Youssoufi peuvent être résumées comme suit : des résultats modestes lors des législatives du 27 septembre 2002, l’éviction de l’USFP du poste «légitime» de Premier ministre, la part belle faite aux amis de M. Youssoufi sur les neuf portefeuilles ministériels dévolus au parti dans le gouvernement de M. Jettou, la sortie tonitruante du premier secrétaire à Bruxelles, sur l’évaluation négative de l’expérience d’alternance consensuelle, le conflit sur la gestion et la ligne éditoriale de Al Ittihad Al Ichtiraki et, enfin, la Bérézina du parti lors de l’élection des maires des grandes villes (perte de Rabat, Fès, Mohammédia et Casablanca). Cela dit, la liste est encore longue.
D’autres raisons moins visibles viennent mieux éclairer le contexte de la démission de Abderrahmane Youssoufi. M. Jaïdi met, pour sa part, l’accent sur des questions internes : «Le mode de fonctionnement de l’USFP et la gestion de sa ligne politique ont conduit à des rapports tendus entre le parti et ses militants et sympathisants, qui ont souffert du passage d’un discours d’opposition à un discours de gestion des affaires publiques. Mais au-delà de la ligne politique, il y a une réflexion à mener sur nos alliances et sur la manière de mieux consolider la transition démocratique».

L’éternel second deviendra enfin premier

L’économiste Najib Akesbi, ancien membre du comité central de l’USFP et actuel dirigeant de Fidélité à la démocratie, est implacable avec son ancien camarade de parti : «Déjà au VIe congrès (avril 2001), on voyait bien que Youssoufi ne pesait pas bien lourd, au point que le groupe Elyazghi pouvait se permettre d’infliger quelques humiliations à certains de ses affidés. Après les communales, la position de Youssoufi est devenue intenable. Lâché par le Makhzen qui n’a pratiquement plus besoin de ses services, minoritaire dans le bureau politique et surtout dans la commission administrative, il risquait l’humiliation suprême d’être destitué».
Maintenant, deuxième grande question : quelles conséquences la démission de Aberrahmane Youssoufi aura-t-elle sur le parti ? Abdelali Benamour, lui, est convaincu que ce départ permettra la préparation du prochain congrès avec «plus d’ouverture et moins de bicéphalisme ou de tricéphalisme. Le plus important, à mon avis, est que ce congrès débouche sur la désignation d’un leadership non contesté, capable de remobiliser le parti».
Pour Larabi Jaïdi, le règlement intérieur du parti favorise une transition en douceur. Il ne pense pas que l’on assistera à des tensions. L’approche, à son avis, sera sereine et réfléchie. Et le VIIe congrès sera un moment d’évaluation à la fois de la gestion de la ligne politique et des perspectives d’avenir.
Enfin, Mohamed Karam, membre du bureau politique du parti, balaie d’un revers de main les critiques faites au mode organisationnel du parti, estimant que la formule d’un parti à direction bicéphale (premier secrétaire et son adjoint) a des vertus. Elle est destinée à éviter toute situation de vacance politique ou de vide juridique à la tête du parti en cas d’empêchement du premier secrétaire.
Les deux réunions du bureau politique (mardi 28 octobre et mercredi 29 octobre) sont allées dans ce sens. Puisque le premier secrétaire, de par les statuts du parti, est élu non par le congrès national ou le comité central, mais plutôt par le bureau politique, celui-ci a décidé de procéder à cette élection dès samedi 1er novembre, après le retour au Maroc de trois de ses membres en déplacement à l’étranger (Mohamed Guessous, Larabi Ajjoul et Khalid Alioua).
De la discussion du bureau politique de mercredi 28 octobre, il ressort que l’unanimité s’est faite autour du nom de Mohamed Elyazghi pour succéder à Abderrahmane Youssoufi. L’éternel second deviendra enfin premier. Et c’est Abdelouahed Radi qui héritera du poste de premier secrétaire adjoint.
En ce qui concerne le quotidien arabophone du parti, c’est Mohamed Seddiki qui sera son directeur responsable, en attendant la restructuration de toute la presse du parti.
On laissera aux historiens le soin de juger le bilan de cet homme à la longévité politique exceptionnelle, de près de soixante ans. Mais, on saluera avec Salah El Ouadie, militant de gauche, le courage politique d’un militant intègre et son geste qui n’appartient pas encore à la culture politique dominante dans notre pays, qui veut que les zaïms s’accrochent à leur fauteuil jusqu’à leur mort.
Enfin, et quel que soit le jugement que l’on puisse porter sur le premier des socialistes, Abderrahmane Youssoufi est indéniablement une personnalité qui a marqué la scène politique nationale durant les dernières années, voire le Maroc contemporain. «Le pays lui est reconnaissant d’avoir contribué fortement à faciliter ce qu’on appelle la transition monarchique, quant à la gestion de la transition démocratique, elle a été beaucoup plus complexe», conclut M. Jaïdi