Qui a manifesté et pourquoi ? Les premières leçons

Des revendications hétérogènes : conditions sociales, emploi, service public, lutte contre la corruption et les rentes mais également réformes constitutionnelles et politiques. Les partis politiques ont pris leur distance avant les manifestations mais n’ont pas manqué de mettre en exergue leur caractère pacifique par la suite.

«Et après ?». L’interrogation, empreinte d’inquiétude pour les uns, d’espoir de changement pour les autres, revient souvent dans la bouche des Marocains en ce lendemain des manifestations du 20 février auxquelles ont appelé des groupes de jeunes via Facebook. Les uns et les autres s’enorgueillissent déjà d’un acquis indéniable. «Grâce au climat de liberté, à la pratique démocratique saine et authentique et au droit à la liberté d’expression que connaît notre pays, ces manifestations se sont déroulées dans un climat pacifique empreint de sérénité et de discipline», a déclaré le ministre de l’intérieur lors d’une conférence de presse tenue le 21 février. La classe politique, toutes couleurs confondues, n’a pas tardé à s’en féliciter. Cette même classe politique avait décidé, comme d’un commun accord, de ne pas soutenir ces manifestations qui ont pris, selon les régions, la forme de sit-in, rassemblements ou marches, et encore moins d’y participer.
Mohamed Saïd Saâdi, ancien secrétaire d’Etat chargé de la solidarité sociale, estime que «les partis politiques ont montré qu’ils sont à des lieux des aspirations et revendications réelles des jeunes et du peuple en général». C’est d’ailleurs, estime cette figure de proue du PPS, l’une des leçons à tirer de ce 20 février. «N’ayant aucune emprise sur les manifestants, les partis politiques avaient peur que soient scandés des slogans qui porteraient atteintes aux constantes de la Nation», commente Abdelali Hamieddine, professeur de sciences politiques. Il n’en a finalement rien été.
Selon le politologue Mohamed Darif, ces revendications scandées ou brandies lors des manifestations à travers les 53 villes où elles ont eu lieu peuvent être divisées en quatre catégories. Catégories qui correspondent également, explique-t-il, aux tranches sociales ayant répondu présent à ces rendez-vous à travers le pays.
D’une manière schématique, une première catégorie de ces revendications ont un caractère socioéconomique. On demande de l’emploi, du logement, de meilleures prestations de santé ou encore un service public moins cher. Des revendications qui correspondent à celles des couches sociales défavorisées. La classe moyenne qui s’est exprimée à travers les organisations des droits de l’homme, l’AMDH ou le Forum Marocain pour la vérité et la justice (FMVJ) entre autres, ou à travers les partis politiques de gauche et d’extrême gauche (Annahj, PSU), revendique, elle, des réformes politiques et institutionnelles (Constitution démocratique, monarchie parlementaire, réforme de la Justice, lutte contre la corruption, reddition des comptes par les responsables…). Une troisième catégorie de manifestants est fortement imprégnée de ce qui se passe dans les pays du monde arabe. Les revendications de cette catégorie sont calquées sur celles des autres pays, bien que, et tout le monde en convient, le contexte est différent. Pour autant que nous avons pu en juger, ce n’est pas le changement de régime que l’on demande. Les appels à la démission du gouvernement, du Premier ministre, à la dissolution du Parlement, au départ de certaines entreprises délégataires de gestion des services publics, au respect à la dignité humaine ou encore à la non-concentration des pouvoirs économiques et politiques entre les mains de certaines familles, relèvent, cela dit, beaucoup plus du mimétisme que d’un acte politique réfléchi. Autre type de revendications, l’appel à la libération des prisonniers islamistes dont l’origine renvoie directement au mouvement Al Adl Wal Ihssane et aux militants du PJD.

La plupart des revendications sont réalisables, dans l’immédiat ou à terme

En somme, estime Mohamed Saïd Saâdi, ce sont les revendications à caractère politique qui ont pris le dessus. Parmi elles, celles voulant que «le Maroc évolue à terme vers une monarchie parlementaire». Le volet socio-économique était également très présent. Les manifestants exigent plus de justice sociale, plus de liberté et la nécessité de mettre la politique sociale au cœur des préoccupations du pays. Car, explique l’ancien secrétaire d’Etat, «l’équité sociale et la démocratie sont indissociables. Sans justice sociale, la démocratie reste formelle et sans démocratie on ne peut pas demander des comptes aux responsables». Pour reprendre les termes de Mohamed Darif, «les revendications exprimées lors de ces manifestations ne sont pas chose nouvelle. Dans leur majorité, elles existent déjà depuis des années». Certaines peuvent même être immédiatement satisfaites, surtout celles à caractère socio-économiques, fait noter ce professeur de sciences politiques. Il suffit pour cela que le gouvernement fasse preuve d’une volonté politique, ajoute-t-il. Volonté qui pourtant a été, maintes fois, réitérée par la plus haute instance de l’Etat. Le Roi vient encore une fois de le rappeler à l’occasion de l’investiture, lundi 21 février, du Conseil économique et social. «Notre but ultime est d’assurer les conditions d’une vie digne à tous les Marocains, surtout aux plus démunis, et de réaliser un développement global permettant de créer des emplois productifs, notamment au profit de la jeunesse que nous plaçons au cœur de notre politique de développement», affirme le Souverain dans ce discours adressé aux membres du CES.
Pour ce qui est de la lutte contre la corruption et la dilapidation des biens publics, des institutions comme la Cour des comptes, l’IGAT ou encore l’Instance centrale de prévention de la corruption existent déjà, il suffit juste que leurs rapports puissent trouver le chemin de la Justice, fait noter le politologue Mohamed Darif.
Ce dernier souligne toutefois que la revendication d’une monarchie parlementaire, qui ne date pas non plus d’hier, est plutôt d’ordre stratégique. «Il faut un support essentiel pour asseoir une monarchie parlementaire, à savoir des partis politiques forts et des élus responsables et des pratiques électorales saines». Ce qui nous fait défaut actuellement, estime ce politologue qui penche plutôt pour un régime de répartition des pouvoirs à la française. Un modèle dans lequel le gouvernement dispose d’assez de pouvoirs pour mettre en application le programme électoral sur lequel s’est engagé le parti, ou les partis, qui le forment.

Les partis doivent se mettre à niveau

Pour Mohamed Saïd Saâdi, la faiblesse des partis politiques «ne doit pas être une excuse. Il faut ouvrir le champ politique, les vrais partis finiront par émerger du lot». Ce qui est sûr, insiste-t-il, c’est que «le Maroc a besoin d’une évolution et non pas d’une révolution. Des changements fondamentaux s’imposent. C’est indispensable si le Royaume ne veut pas être en porte-à-faux dans la région». Et de préciser qu’«on peut engager tout de suite des réformes constitutionnelles». Explicitement, l’ancien secrétaire d’Etat fait référence à «des réformes politiques pour rationaliser le champ politique, lutter contre les fraudes électorales, l’utilisation de l’argent sale et la rente politique et économique». Ce sont des questions urgentes à traiter, affirme-t-il. D’autres réformes sont également indispensables, note-t-il. Ainsi, «il faut aller vers une constitution plus équilibrée qui prévoit plus de pouvoirs pour le Parlement et le gouvernement, une indépendance de la justice, l’égalité des genres…». Il y a un peu moins de 20 ans, cette même urgence de réformes constitutionnelles, quoique d’une nature différente, a été exprimée par la classe politique. A l’époque, la Koutla a été mise en place pour mener les négociations. Aujourd’hui les partis politiques sont-ils à même de servir à nouveau de canal pour la revendications de ces réformes ? «Les temps ont changé, estime Abdelali Hamieddine. Les partis politiques sont habitués au langage des signaux. Les jeunes d’aujourd’hui sont plus adeptes d’une communication directe». N’empêche, note ce politologue, que les partis politiques peuvent toujours se rattraper. Ils peuvent faire leur ces revendications et les soumettre directement au Roi. La plupart des partis, de gauche comme de droite, l’ont à maintes reprises affirmé, le Maroc a besoin d’une nouvelle génération de réformes. Et contrairement à certains pays de la région, il saura les concrétiser sans heurts.

Vers l’émergence d’un modèle marocain

Des réformes, tout le monde en convient et chacun les voit à sa manière. Mais il y a également unanimité sur un point, fait remarquer Mohamed Ouzzine, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères : «Dans plusieurs pays, les revendications de changements politiques ont toujours été associées au changement du régime. Ce qui n’est pas le cas pour le Maroc».
Mohamed Darif insiste, lui aussi, sur ce point. «Ce qui s’est passé ce 20 février confirme l’exception marocaine». Comme explication, il avance que toutes les revendications ont fait l’objet d’une concertation. Il n’y a eu aucune forme de radicalisation. Les manifestants revendiquent une Constitution démocratique tout en brandissant des portraits du Roi. Pour la première fois, les forces de l’ordre ne sont pas intervenues. La construction d’une relation de confiance entre la population et ces dernières est un garant de la stabilité. Le gouvernement n’a pas accusé les manifestants de connivence avec des puissances étrangères. Bien plus, ce dernier est allé jusqu’à affirmer, par la voix de son porte-parole, le ministre de la communication, que la plupart des revendications des manifestants sont légitimes et que le gouvernement s’attelle à leur donner suite. De même que les médias publics ont tenu à donner la parole à ces manifestants, quelles que soient leur couleur politique, appartenance syndicale et associative. Cette exception, le Roi lui donne un nom : le modèle marocain.