Que représentent vraiment les salafistes sur la scène politique ?

Avec l’abaissement du seuil électoral à 3%, les salafistes pourraient bien remporter un ou deux sièges. Ils ne portent pas le PJD dans leur cœur mais ne représentent pas pour autant un danger électoral pour lui. Bien qu’ils aient pu intégrer deux partis et former des associations politiques, leur influence reste marginale.

Treize ans après les attentats terroristes du 16 Mai à Casablanca, le mouvement salafiste a changé de trajectoire. Ceux qui, hier, rabrouaient l’action politique et la considéraient comme illicite, occupent aujourd’hui des positions d’avant-garde dans certains partis politiques. L’intégration par le Parti de la renaissance et de la vertu (PRV), en juin 2013, de la première vague des salafistes reconvertis en politique a créé la surprise générale. Le monde politique évoquait alors un possible remake du processus de transformations du Mouvement populaire démocratique et constitutionnel (MPDC) de feu Abdelkrim El Khatib, en l’actuel PJD après qu’il ait été phagocyté par le MUR. Il n’en a rien été, en tout cas pas encore. Contrairement au MPDC dont la cote électorale s’est nettement améliorée au lendemain de cette fusion, le PRV ne semble pas avoir trop profité de son nouveau statut de vitrine pour les salafistes. Aux dernières élections régionales du 4 septembre dernier, il n’a remporté aucun siège, alors que ses performances aux communales sont très limitées (54 sièges sur plus de 31 000, soit moins de 0,2%). Les scénarios d’une éventuelle percée salafiste et surtout d’une réédition de l’expérience du PJD sont donc tombés à l’eau. Cela d’autant que, deux ans après cette première expérience, voilà que le Mouvement démocratique et social (MDS) créé la surprise à son tour. Ce parti, considéré de la mouvance populaire à caractère libéral et sans aucune obédience islamiste, a réussi à séduire une deuxième vague des chioukhs salafistes désireux de verser dans la politique. Pour le moment, il est trop tôt de parler de coup de pouce électoral pour le MDS. Ce parti, déjà représenté au Parlement, n’a pu glaner que deux sièges aux récentes élections régionales et compte un peu moins de 300 nouveaux élus aux élections communales (soit moins de 1% des sièges). Même l’Istiqlal semble surfer sur cette vague. Selon des sources au parti, le secrétaire général est sur le point de lancer un centre d’études et de recherches dont la gestion sera confiée à un Cheikh salafiste. Mais les résultats des élections communales et régionales le montrent, pour le moment les salafistes sont bien incapables d’influencer, de manière perceptible, les urnes. Ce qui fait dire à Driss El Guenbouri, chercheur spécialisé en mouvements islamistes, que «leur poids politique est très faible». Cela dit, avant de se demander ce que le mouvement salafiste pèse en termes politique et électoral, il convient de se demander, assure-t-il, «combien de partisans et de sympathisants peuvent avoir un mouvement ou une tendance qui fait l’apologie du terrorisme et qui n’hésite pas à passer à l’acte si l’occasion se présente».

Chioukhs en perte d’influence

Ce qui est sûr, ajoute ce spécialiste de la mouvance salafiste, c’est que «des gens qui ont été condamnés pour terrorisme, bien que reconverties dans l’action politique ne peuvent avoir une base politique et électorale. Si ces derniers avaient une base populaire cela reviendrait à dire que l’extrémisme et le terrorisme disposent d’une base populaire. Ce qui n’est pas le cas (Ndlr. les différents sondages ayant abordé la question le prouvent). Le référentiel idéologique des salafistes a d’ailleurs toujours rejeté la politique et l’action politique. Tout cela a fait que leur poids politique est très faible, tout comme l’est la base de leurs sympathisants et leurs électeurs».  Selon le même analyste il y a aussi mégarde sur le pouvoir mobilisateur des chioukhs salafistes. Certains partis, le MDS en l’occurrence, ont dû l’apprendre à leurs dépens. Abdelkrim Chadli, qui vient de rejoindre le parti en grande pompe, «avait promis de ramener dans son sillage pas moins de 400 salafistes qui vont renforcer les rangs du parti. C’est une promesse qu’il n’a toujours pas pu tenir», observe M.El Guenbouri. En fait, si les chioukhs salafistes ont pu se faire autant d’adeptes parmi leurs codétenus, cela est purement conjoncturel. Le climat de détention, la promiscuité à cause du rassemblement d’un grand nombre de salafistes dans un même établissement pénitentiaire ont créé des sympathies et des groupes autour d’une même personne qui prône des idées plus ou moins proches de leur idéal salafiste. Ce qui est très difficile à dupliquer dans la vie réelle. D’autant plus quand il est question de promouvoir des idées politiques au lieu de servir un discours intégriste. Cela d’autant que «l’essentiel des salafistes qui ont quitté la prison (Ndlr. plus d’un tiers des détenus pour leurs relations avec les attentats du 16 Mai ont quitté la prison) n’avait aucune notion en politique, qu’ils dénigraient d’ailleurs avant leur arrestation, ils se sont contentés pour la plupart de reprendre leur vie et de chercher à réintégrer la vie sociale», note ce spécialiste du mouvement salafiste. Il faut dire qu’ils en veulent même un peu aux chioukhs qu’ils accusent de les avoir délaissés une fois sortis de prison. Un sentiment partagé, d’ailleurs, ajoute-t-il, par ceux qui sont restés en prison. Les chioukhs avaient promis, alors en prison, de soutenir la cause de leurs codétenus et de défendre leurs revendications. Mais une fois libérés, ils ont commencé à vaquer à leurs propres occupations en se dérobant de leurs engagements.

Rupture avec le PJD

En même temps, les anciens détenus salafistes, principalement les chioukhs, ne disposent d’aucune expérience en politique, ils n’ont pas de vision ni de programme clairs pour l’action politique, ils n’ont jamais fait montre d’une quelconque initiative, ils ne font que suivre. Ils n’ont commencé leur apprentissage en la matière qu’une fois sortis de prison. Et «même lorsqu’il a été question qu’ils intègrent des partis politiques, ce n’est pas de leur propre initiative, ils y ont été invités», assure M. El Guenbouri. Il ne s’agit pour le moment que de quelques individus qui ont fait l’événement en intégrant des partis politiques (le PRV et le MDS en l’occurrence) ou qui ont déclaré à maintes reprises leur intention de créer un parti politique sans jamais y arriver ou encore certains anciens détenus salafistes qui ont décidé de créer des associations de prédication ou à caractère politique ou les deux à la fois. Pour le moment, ils ne présentent pas beaucoup, même au sein des partis qu’ils ont rejoints. Abdessamad Archane, qui dirige le MDS, est clair sur ce point : «L’intégration des salafistes ne va changer en rien aux principes de notre parti», a-t-il tenu à préciser. Or, si les salafistes avaient choisi ces deux partis, au lieu du PJD dont le référentiel idéologique est pourtant proche du leur, c’est justement parce que, comme le soutient Abdelkrim Chadli, «rejoindre un petit parti nous permettra de montrer l’ampleur de notre force. Ce qui n’est pas le cas si nous intégrons un grand parti, comme le PJD, auquel cas nous risquons de nous dissoudre dans la masse». Les salafistes ont particulièrement évité le PJD, non seulement par risque de s’y diluer, mais comme l’assure ce cheikh salafiste «parce qu’il s’agit de deux discours politiques différents». Cependant, estime M. El Guenbouri, là n’est pas la seule raison pour laquelle ils boudent le PJD. Certes, le PJD était le seul parti à jouer pleinement la carte salafiste et à soutenir leur cause. C’était d’ailleurs le seul dossier sur lequel travaillait, pendant longtemps, le bras droit-de-l’hommiste du parti, le «Forum de la dignité» dirigé alors par l’actuel ministre de la justice, Mustapha Ramid, qui était également avocat des salafistes.

Le PJD est même allé, à un certain moment, jusqu’à demander de rouvrir l’enquête sur le 16 Mai. Mais une fois au gouvernement, le parti leur a tourné le dos. Il n’a honoré aucun de ses engagements envers eux. Ils se sentent trahis par le PJD et par sa direction.

Peu probable vote-sanction

Et si les salafistes en veulent autant au PJD, peut-on parler d’un éventuel vote-sanction aux prochaines électorales ? Les salafistes sont des clans. Il y en a ceux qui ont voté par exemple pour le PJD à Marrakech.

Et encore, ces derniers étaient divisés à la veille des dernières élections locales et régionales. Un bloc est resté fidèle au PJD, l’autre a décidé de voter pour le «bon candidat», abstraction faite de son appartenance politique. 

Le PJD continue de bénéficier des votes des salafistes traditionnels dont le rapport à la politique se limite à l’action de voter le jour du scrutin. Les «politisés» ne vont jamais voter pour le PJD. En ce sens, il est fort probable qu’un salafiste ou deux se retrouvent au Parlement, sous l’étiquette du PRV ou du MDS, grâce aux voix des salafistes politisés. Le récent abaissement du seuil électoral peut jouer un rôle important dans l’accès des salafistes (quoi qu’en nombre symbolique) au Parlement. Et ce sera un changement important du moment que le PJD ne monopolisera plus la parole au nom de l’Islam au Parlement et dans les instances élues. Car, à ce jour, seul le PJD dit incarner l’islam politique institutionnel au Maroc. La base électorale des salafistes politisés peut être divisée entre les deux partis. L’idéal serait que d’autres formations ouvrent leur porte à cette tendance pour une plus grande diversification et pour ne pas permettre aux salafistes de se constituer en bloc formant une masse critique pouvant s’imposer comme un parti politique.

Le Maroc a joué, à un certain temps et non sans succès, la carte islamiste, il est temps qu’il tente aujourd’hui la carte salafiste. Ainsi, comme le soutiennent d’autres spécialistes en mouvement islamiste en général, la donne salafiste n’a pas une grande influence sur l’action politique. Les intégrer dans les partis encourage néanmoins le processus de révision de leur conviction et leur autocritique. C’est déjà beaucoup pour des gens qui, en principe, sont foncièrement contre la participation politique mais qui sont beaucoup plus versés dans la prédication. Cela dit, l’entrée remarquée de certains ténors du mouvement salafiste dans l’action politique, que ce soit à travers des partis ou des associations à caractère politique, pourrait introduire une diversité et casser le monopole du tandem PJD-MUR.

Conflit de leadership

Aussi, note cet analyste, est-il dans l’intérêt de l’Etat d’encourager ces salafistes à intégrer des partis politiques. Or, il n’a rien fait dans ce sens. Il n’existe aucun projet de sensibilisation des salafistes à l’action politique, encore moins de projet d’intégration politique des salafistes. Ce qui serait l’idéal, c’est que ces salafistes une fois sortis de prison puissent trouver un cadre politique dans lequel ils peuvent s’activer et défendre leurs idées et convictions selon les lois en vigueur et en toute légalité.

Au lieu de cela, ils ont été laissés seuls face à leur sort et ont fini par se renfermer en eux-mêmes de nouveau. En plus des deux formations partisanes, la seule tentative d’encadrement des salafistes reste le mouvement associatif. Dans ce sens, trois cadres associatifs ont été initiés par les salafistes depuis leur sortie de prison. Là encore, l’expérience associative peine à décoller en raison notamment des divergences d’opinions entre leurs fondateurs. «Il faut d’abord qu’ils soient d’accord, précise Driss El Guenbouri. Le véritable problème des salafistes, c’est le leadership. Tout le monde veut devenir cheikh et donc chef d’un courant».

Déjà alors qu’ils étaient en prison les chioukhs se sont retrouvés du jour au lendemain devant une population non formée et malléable à souhait. Ils ont entrepris son encadrement. Au final, on s’est retrouvé avec des clans dirigés par les chioukhs et aucun clan ne pouvant s’entendre avec l’autre au point de former un bloc politique cohérent. De même qu’ils n’ont pas une vision claire sur un projet politique déterminé. En l’absence de cette entente entre les chioukhs et de cohérence entre les salafistes ordinaires, on ne peut pas parler de possibilité d’émergence d’un projet politique commun, encore moins d’un vote en bloc au profit d’une quelconque formation politique. Et il ne faut pas s’attendre, en ce sens, qu’ils puissent apporter du changement au projet politique de ces partis et à leur mode de fonctionnement. En définitive, ils vont finir par se fondre dans la masse.

Il y a moins d’une semaine, la ville de Tanger allait connaître un remake des attentats du 16 Mai. Les services de sécurité ont pu avorter, à temps, ce sinistre projet. Cela montre que le Maroc continue d’être la cible du terrorisme tout comme il montre que, malgré le changement tactique des terroristes qui ont de plus en plus recours aux étrangers, les services de sécurité sont toujours aux aguets. C’est que les autorités marocaines ont compris, depuis les attentats de Casablanca en 2003, que le meilleur moyen de combattre le terrorisme passe par la mise en place d’une approche préventive. Les services de la DGST et de la DGSN ont depuis joué un rôle central dans la mise hors d’état de nuire des terroristes. Cette collaboration entre services a d’ailleurs été couronnée par la création du BCIJ. Bref, les chiffres le montrent, plus de 132 cellules terroristes ont jusqu’ici été neutralisées grâce au travail inlassable mené par les services de sécurité. Ils ont depuis développé un savoir-faire, aujourd’hui sollicité par plusieurs pays européens. Parallèlement à cette action sécuritaire basée sur le travail d’anticipation et de prévention, le Royaume a lancé, dès 2006, un programme national pour former des imams et des morchidates afin d’éduquer aux valeurs réelles de l’Islam, religion modérée et tolérante. Ce programme a permis de mettre en échec l’extrémisme violent. Là encore, il s’agit d’un effort préventif qui est donné aujourd’hui en exemple à l’échelle du monde entier, en Europe, en Afrique, mais également dans des pays arabes qui n’hésitent pas à faire appel aux compétences marocaines en la matière. En plus d’une politique sécuritaire préventive et d’une réforme du champ religieux, le Maroc s’est également intéressé à un troisième pilier dans sa politique de lutte contre le terrorisme, la lutte contre la précarité sociale. Le lancement par SM le Roi, en mai 2005, de l’INDH a permis, au-delà du rôle de l’initiative dans l’immunisation des couches défavorisées contre la précarité, de soustraire cette population au discours intégriste.