Que peut-on réformer en Islam ?

Le texte coranique demeure intouchable et la foi personnelle est, par nature,
indéfinissable.
En revanche, la pratique historique de l’interprétation des textes,
le hadith et, de manière générale, la Chariaâ sont
sujets à débat.
L’islam lu et vu autrement permettrait de concilier modernité et
démocratie.

«Un Davos de l’islamologie». La formule est de Mohamed Seghir Janjar, directeur adjoint de la Fondation du Roi Abdul-Aziz Al Saoud à Casablanca. Une formule qui a fait florès lors de l’université d’hiver du Centre Tarik Ibn Ziyad, tenue à Ifrane, les 27 et 28 février 2004, et consacrée au thème de la rénovation de la pensée religieuse.
La ville d’Ifrane peut effectivement faire penser à la cité suisse de Davos, qui reçoit annuellement le gotha du monde de l’économie et de la finance internationales. La qualité et la sérénité des communications et des débats étaient également au rendez-vous. Seul l’aspect cosmopolite faisait défaut puisqu’un seul spécialiste non marocain avait fait le déplacement. Sur ce chapitre, des efforts sont à faire si l’on veut attirer les grands noms de l’islamologie internationale aux prochaines éditions de ce forum des idées.
Rénover la pensée religieuse ? Vaste programme et louable ambition. Mais de quoi s’agit-il au juste ? Que peut-on réformer en islam ? Qui est légitimement habilité à mener une telle entreprise de rénovation ? Les clercs et les théologiens ou les historiens, les anthropologues, les philosophes et les politologues ? Sommes-nous en face de questions originales ou plutôt d’un remake des débats du siècle dernier ? Rénover la pensée religieuse, mais pour quoi faire ? Des questions qui ont animé les débats pendant deux jours, à Ifrane, et qui peuvent éclairer sous un jour nouveau nos interrogations après le traumatisme du 16 mai.
Levons tout malentendu de prime abord. Le professeur Abdelmajid Charfi, spécialiste de l’islam, nous invite (voir p. 38) à distinguer trois niveaux lorsqu’on parle d’islam : le texte coranique, la pratique historique de l’interprétation des textes et la foi personnelle. La réforme de l’islam ne porte que sur le deuxième niveau.

Mise à niveau des conceptions théologiques

En d’autres termes, il faut faire la différence entre l’islam et la pensée islamique, c’est-à-dire entre la religion et la religiosité. Il va de soi que l’on ne peut demander à l’islam proprement dit et à son texte sacré, le Coran, de changer. Ce sont plutôt nos lectures du Coran qui changent à travers l’histoire. C’est ce qu’exprime en une élégante formule Abdou Filali Ansary, directeur de l’Institut d’étude des civilisations musulmanes de Londres : «Chaque génération est appelée à entreprendre la relecture de son héritage religieux. Chaque génération hérite des interprétations accumulées du passé et ajoute la sienne et contribue ainsi à une immense sédimentation».
Cette précision étant faite, qu’est-ce qui doit être rénové dans la pensée musulmane ? Trois choses essentiellement, à en croire le Professeur Charfi. D’abord, notre rapport au texte sacré. «Jusqu’à présent, c’est la lecture littéraliste qui a prévalu. Il faudrait dépasser cette lecture des versets coraniques, isolés de leur contexte et du sens global du message prophétique».
Ensuite, une très sérieuse actualisation des conceptions théologiques est nécessaire. La théologie musulmane a été très fortement influencée par le niveau des connaissances de l’époque (héritage de la Grèce antique) en médecine, en physique, en astronomie… Un travail de mise à niveau des conceptions théologiques s’impose parce que nos connaissances (du monde et de nous-mêmes) ont été bouleversées dans tous les domaines.
Enfin, le monde arabo-musulman doit engager la révision des fondements mêmes de la jurisprudence (fiqh). «N’oublions pas que le fiqh servait à légitimer les institutions sociales et à organiser la cité. Aujourd’hui, les musulmans peuvent se passer de cette légitimation religieuse».
Mais qui est habilité à engager une telle réforme de la pensée religieuse ? Autant sur les questions précédentes, le consensus est général, autant sur cette question-là, un avis a soulevé un débat sans complaisance. L’un des principaux intervenants au «Davos de l’islamologie», Saïd Bensaïd Alaoui, spécialiste de l’islam et doyen de la faculté des lettres de Rabat, estime que cela ne peut se faire que de l’intérieur de ce que Bensalem Himmich a appelé «le continent religieux», et d’un point de vue religieux.

Le choc de la modernité et la perte des repères

Cette approche a soulevé de très nombreuses réactions, au point que l’historien Mohamed El Ayadi s’est demandé si nous n’avions pas affaire à une nouvelle théologie (îlm al-kalam) en voie d’élaboration. La question de la rénovation de la pensée religieuse est une chose trop sérieuse pour la laisser aux seuls clercs (foukaha) et théologiens, semblait penser en chœur la majorité des spécialistes présents à l’université d’hiver du Centre Tarik Ibn Ziyad.
La question religieuse n’est pas exclusivement théologique, insiste Mohamed El Ayadi. Elle relève non seulement du ressort du chercheur et de l’intellectuel, mais aussi de celui de l’acteur politique. Tout simplement parce que «la religion dans les pays musulmans se présente, à travers la parole et l’action des entrepreneurs du Salut, comme une référence englobante régissant tous les aspects de la vie de l’homme. Sa place dans nos sociétés et nos systèmes politiques est, de ce fait, une affaire publique».
Oui, les chercheurs en sciences humaines et sociales sont habilités à s’occuper de cette question. M. El Ayadi défend cette position avec force : «Il est légitime pour nous, non-clercs et non théologiens, de parler de la question religieuse et d’interpeller le clerc pour nous mettre en harmonie avec les demandes et les exigences du monde moderne en réformant la pensée et sa lecture de la religion». La question de la réforme religieuse n’est donc pas, en fin de compte, théologique. Elle est d’ordre social et politique.
Or, depuis la Nahda (mouvement de réforme de la deuxième moitié du XIXe siècle), insiste M. Seghir Janjar, les musulmans sont restés obsédés par des questions d’ordre politique et identitaire, alors que le chantier à ouvrir était celui de la reconstruction de la pensée religieuse dans les domaines du rapport du croyant au texte, de la critique historique ou de la prise en considération de l’apport des sciences exactes et humaines à la théologie.
Mais, en fin de compte, on pourrait se demander à quoi nous sert la rénovation de la pensée religieuse ? Elle nous permettrait d’abord de vivre sereinement notre religiosité, tout en étant pleinement intégrés dans la modernité matérielle et intellectuelle universelle. Autrement, comme le dit si bien M. Janjar, les musulmans contemporains continueront à «bricoler» des solutions dans la pratique quotidienne de leur foi.
Elle nous permettrait, ensuite, de sortir enfin du choc, voire du traumatisme de la modernité et de la perte de repères qui en a résulté pour le musulman d’aujourd’hui. L’intellectuel amazighe, Ahmed Assid, n’a pas tort de penser que la crise de la raison arabe réside dans l’incapacité du musulman à partir du présent pour interpréter le texte au lieu de s’appuyer sur le texte pour interpréter le présent.
Cela passe par la transformation de la modernité matérielle en une adhésion intellectuelle, laquelle ne pourra se faire que dans le cadre de la liberté et de la participation citoyenne la plus large possible, c’est-à-dire la démocratie. Et la boucle est bouclée