Quand la société civile

Elle ne se cantonne plus aux questions d’ordre social et crée le
débat autour des sujets politiques.
Jouissant d’une plus grande liberté de parole et d’action au
sein des associations, des militants de partis se joignent au mouvement.

Dimanche6 mars, des milliers de manifestants battent le pavé à Rabat suite à l’appel lancé par le collectif Watanouna pour la libération des séquestrés marocains de Tindouf. Sur ce sujet, hautement politique et brûlant, les partis politiques se sont fait damer le pion par l’initiative d’une vingtaine d’associations.
Ce n’est d’ailleurs pas la première fois que les partis politiques sont dépassés par le volontarisme et le dynamisme de la société civile. Déjà, en mars 2003, une autre initiative avait vu le jour sous le nom de collectif Sahara-Maghreb, qui appelait à amorcer une réflexion sur le problème du Sahara marocain. Cette fois-ci, même l’Etat avait été pris de court devant l’audace et l’originalité de cette action. « C’est une initiative de la société civile qui a chiffonné les partis politiques et qui a même quelque peu gêné le gouvernement. Par la suite, nous l’avons élargie à certains membres des partis politiques», se rappelle Noureddine Ayouch, l’un des initiateurs de ce collectif.
Plus récemment, le 14 avril dernier, l’association Alternatives se fendait d’un long manifeste à forte portée politique dans lequel elle appelait à des réformes institutionnelles (voir interview de Abdelali Benamour en page 34).

Les partis n’apprécient pas l’«immixtion» de la société civile et essaient de faire de la récupération
Habituellement actives dans les domaines comme celui de la lutte contre la pauvreté ou la question de la femme, les associations commencent à s’intéresser de près à des sujets que seuls les partis politiques osaient évoquer. Cela a commencé, selon les observateurs, avec le gouvernement de l’alternance. Pour le politologue Omar Bendourou, «la société civile a pris l’initiative de proposer des réformes au niveau constitutionnel, au niveau des libertés publiques ou encore au niveau de la justice, parce que les partis du mouvement national, qui participent aujourd’hui au pouvoir, ont abandonné ce terrain». Avis que ne semblent pas partager certains militants associatifs pour qui il ne peut y avoir de domaine réservé aux partis politiques ou à la société civile.
Du côté du Mouvement pour une constitution démocratique, regroupant aussi bien les jeunesses de certains partis que certaines associations, on affirme que les deux composantes (politique et associative) travaillent la main dans la main. «Nous participons aux côtés de certaines associations de la société civile parce que nous estimons qu’en ce qui concerne la réforme constitutionnelle, la société civile et les partis politiques sont également interpellés», explique Mohamed El Aouni, membre du bureau politique de la GSU et coordinateur général du mouvement. D’ailleurs, poursuit-il, « nous n’avons pas agi en tant que membres de partis parce qu’une question comme la réforme de la Constitution ne peut plus être l’apanage, comme avant, des seuls partis politiques. C’est une question qui concerne désormais toute la société marocaine». Certains, notamment chez les politiques, seraient tentés de dire que la société civile leur coupe l’herbe sous les pieds! Noureddine Ayouch ne le croit pas. « Je ne pense pas du tout, rétorque-t-il, que la société civile marche sur les plates-bandes des partis. Elle occupe un espace qui appartient à tout le monde. C’est vrai que les partis politiques sont absents voire “très” absents sur un certain nombre de sujets, notamment d’ordre économique et social. Ils ont laissé une place qui a été largement occupée par les associations». La nature a décidément horreur du vide… la politique aussi !
Cette évolution, lente mais perceptible, fait qu’il n’y a plus de ligne de démarcation entre la société civile et les partis politiques au niveau des revendications d’ordre politique. Selon Kamal Lahbib, secrétaire général du Forum des Alternatives-Maroc, «une association qui discute de la réforme de la Constitution, par exemple, est une voix à l’intérieur de l’opinion publique qui se manifeste à travers une ou un collectif d’associations. C’est aux partis politiques de comprendre et d’intégrer ces messages dans leurs programmes ainsi que dans leur action politique».
Le message est on ne peut plus clair. Le temps où les partis jouaient seuls le rôle de caisse de résonance de toutes les doléances de la société est révolu. Les associations s’érigent elles aussi en tant que contre-pouvoir et en tant que force de proposition, y compris sur des aspects purement politiques. Cela veut-il dire que les partis ont quelque part failli à leur tâche? «S’ils ne peuvent plus suivre la dynamique sociale, les partis politiques doivent se restructurer, revoir leurs méthodes de travail et leur fonctionnement de manière à intégrer les dynamiques sociales actuelles», poursuit M. Lahbib.
M. Ayouch y va aussi de son analyse. «Malheureusement, la crédibilité des partis s’est sensiblement érodée. Il faudrait que ceux-ci s’ouvrent sur les cadres qui ont des valeurs et des compétences». Sinon…

Le militant associatif jouit d’une image plus valorisante que le partisan
Paradoxalement, ce sont aujourd’hui les cadres des partis politiques qui s’investissent dans le mouvement associatif. Les exemples se multiplient depuis quelques années déjà et la tendance ne semble pas s’inverser. Sont-ils poussés par leurs partis qui voient venir le danger et qui allument des contre-feux ? Ou bien s’agit-il d’initiatives tout à fait personnelles ? Il y a sans doute un peu des deux.
Lotfi Joudar, coordinateur général d’Espace solidarité et développement et membre du bureau national de la jeunesse USFP, explique ce paradoxe en termes limpides. «Un militant, explique-t-il, ne jouit pas de toute sa liberté au sein d’un parti. Il est tenu par un programme, par une organisation interne, par des consensus. Dans une association, il peut dépasser ces contraintes et avoir une grande marge de manœuvre. L’association permet aussi au militant d’exorciser l’image déplorable des partis auprès des citoyens. Enfin, la société civile est également un levier qu’actionnent les partis. Beaucoup de militants créent des associations pour continuer à pousser les idées du parti d’une autre manière». A l’en croire, les partis politiques sont donc conscients de leurs insuffisances et recourent à la bonne réputation des associations auprès de la population.
Mais pourquoi perçoit-on comme de l’exaspération dans les états-majors des partis face à certaines initiatives de la société civile ? «Si les partis politiques se sentent gênés par le dynamisme de la société civile dans certains domaines, répond Kamal Lahbib, c’est parce qu’ils sont en deçà de ce qu’attend la société. Le mouvement associatif a pu développer ces dernières années une autonomie par rapport aux partis politiques et les a même dépassés au niveau des revendications et de la pratique sur le terrain».
Les associations sont-elles indépendantes des partis politiques ? La majorité des 40 000 associations recensées par le ministère de l’Intérieur l’est en tout cas. Certaines d’entre elles, et des plus médiatisées, ont carrément expurgé leurs rangs des éléments partisans les plus marqués. Les congrès de l’AMDH et de l’OMDH l’ont d’ailleurs amplement démontré. D’autres associations comme Transparency Maroc ont suivi. Cette autonomie, longue à se concrétiser est chèrement défendue car elle garantit au mouvement associatif sa crédibilité. Cependant, le danger guette. «Trois risques menacent le mouvement associatif : l’instrumentalisation par les partis, par certains cercles du pouvoir ou encore par des acteurs internationaux», avertit M. Lahbib.
L’Etat sera-t-il tenté de jouer la carte de la société civile contre celle de la classe politique ? Il y a des personnes qui veulent utiliser les associations contre les partis politiques, confirme M. Ayouch. N’a-t-on pas vu des personnalités issues du mouvement associatif être cooptées dans certaines institutions, parfois même au gouvernement ? «Le pouvoir pourrait être tenté de jouer la carte de la société civile contre les partis d’autant puisque celle-ci n’est pas intéressée par les enjeux de la compétition politique, mais ceci n’est pas de son intérêt car il a besoin de partis politiques forts, bien structurés et implantés, qui arrivent à encadrer politiquement la société», poursuit M. Lahbib.
Tout le monde s’accorde à dire qu’il ne peut y avoir de démocratie sans partis politiques forts et représentatifs… Ni sans une société civile dynamique, aiment à répéter les militants associatifs. Aujourd’hui, le défi pour le Maroc est de faire participer toutes les compétences à la gestion de la chose publique, sans exclusive. «La gouvernance a besoin de professionnels. Il faut aller les chercher là où ils se trouvent», conclut Abderrahim Harrouchi, ministre du Développement social, de la famille et de la solidarité, issu, lui aussi, de la société civile… Bien sûr, mais il faut y mettre les formes