PPS, champion des équilibristes…

Le parti de Nabil Benabdellah joue à  l’opposition de l’intérieur. Il conteste le projet de Loi de finances et prend ses distances avec certaines actions du gouvernement. Son alliance avec le PJD prendra probablement fin au terme de ce mandat, la nouvelle Koutla se construit sans lui, le PPS obligé d’anticiper l’après-2017.

A plus de trois décennies d’existence, il vient de fêter son 70e anniversaire le 14 novembre, le PPS se retrouve dans une situation bien particulière. Il évolue en dehors de son environnement naturel, dans une alliance avec les ultraconservateurs du PJD, alors que la grande famille de la gauche, qui est naturellement la sienne, est dans l’opposition et ses alliés objectifs du quart de siècle dernier, la Koutla, sont également dans l’autre camp. Le parti est visiblement aujourd’hui en quête d’un discours rénové, fédérateur et surtout mobilisateur. Pourtant, il trouve, encore une fois, le moyen de faire parler de lui et de se mettre au cœur du débat politique. En effet, à peine la nouvelle majorité constituée que voilà déjà une voix dissonante, celle du PPS, qui ponctue ses premiers pas. Le PPS, classé 8e sur l’échiquier politique par la taille de son groupe parlementaire qui compte 20 députés, jusque-là allié inconditionnel du chef du gouvernement et de son parti, le PJD, commence à montrer des signes de rébellion et d’inquiétude. Ainsi, il n’apprécie pas du tout de n’avoir pas été associé, en tant que membre de la majorité, à l’élaboration du projet de Loi de finances (PLF) actuellement en cours d’examen au Parlement. La direction du parti est même allée jusqu’à réunir un comité d’experts pour préparer son plan d’attaque dont le déploiement est confié à ses deux groupes parlementaires. Lesquels groupes avaient été réunis pour coordonner leur intervention lors de l’examen du PLF. Et ce, au moment où il n’a été, en revanche, pas question d’une coordination entre l’ensemble des groupes parlementaires de la majorité. Le PPS veut manifestement marquer son territoire et apporter sa touche particulière à un projet qu’il juge décevant. En effet, explique Abdelahad Fassi Fihri, membre du bureau politique, «pour nous, le projet de Loi de finances est décevant à plusieurs niveaux et surtout il n’a pas été précédé d’un débat politique au sein de la majorité». Malgré cela, «nous restons loyaux envers nos alliés, nous comptons donc sur les débats parlementaires pour corriger les imperfections d’un projet dans lequel nous ne nous retrouvons pas sans remettre en cause nos engagements». Le texte n’a fait l’objet d’aucun consensus politique, regrette ce dirigeant du PPS et «nous estimons que certaines mesures, notamment d’ordre fiscal, sont inacceptables. Il n’est pas normal que certains produits de première nécessité soient lourdement taxés. Pourquoi ne pas surtaxer les produits de luxe à la place? Les Marocains peuvent bien accepter certains sacrifices, mais à condition qu’ils soient partagés par tous».

Bien plus, ce n’est pas seulement la Loi de finances qui inquiète le PPS qui s’est également illustré par ses sorties hautement alarmistes au moment où Benkirane tardait à reconstituer sa nouvelle majorité. C’était d’ailleurs la seule voix de la sagesse dans une coalition où les individualités ont pris le dessus. Les amis de Nabil Benabdallah n’avaient pas non plus apprécié que le gouvernement ait procédé à une hausse de prix de carburant avant d’opter, toujours sans concertation avec ses alliés, pour l’indexation partielle des produits énergétiques comme remède aux difficultés des finances publiques engendrées par le poids de la Caisse de compensation. C’est que le PPS ne voit pas dans cette érosion du pouvoir d’achat des citoyens un moyen de prémunir le pays contre la crise. De même, le dernier remaniement ministériel n’a pas du tout arrangé les choses. Dans l’entourage du secrétaire général, on apprécie mal le fait que le chef du parti ait été contraint de partager son ministère et ses attributions avec le secrétaire général du Mouvement populaire.

Une discorde qui gagne en ampleur

Pour remonter encore plus loin, bien avant de se convertir en soutien inconditionnel du chef du gouvernement lors de l’éclatement de la crise de la majorité, le PPS avait déjà montré quelques signes de rébellion. C’était au moment de la publication des fameuses listes des exploitants des agréments de transport de passagers et ceux des carrières. Le parti s’est, pendant la même période, prononcé contre les cahiers des charges de l’audiovisuel dont l’amendement a été confié, plus tard, à une commission chapeautée par Nabil Benabdallah lui-même. Malgré cela, le PJD a toujours été là, à tout moment, pour soutenir son allié. Le PPS, on le sait, a non seulement hérité des départements sociaux les plus convoités, la Santé, l’Habitat et l’Emploi et Affaires sociales, c’est aussi celui qui dispose du meilleur rapport du nombre de portefeuilles ministériels par sièges remportés lors des dernières élections (quatre ministères pour 18 élus, contre 10 pour 107 élus pour le PJD et 6 pour 60 élus pour l’Istiqlal dans la première configuration de l’Exécutif). Et contre toute attente, le parti s’est vu accorder un cinquième portefeuille dans la nouvelle équipe gouvernementale. Ce n’est pas tout, quelque temps auparavant, alors que le parti risquait de perdre son groupe parlementaire, le PJD a pesé de tout son poids électoral pour lui permettre de reconquérir son siège de Settat, invalidé plus tôt par le Conseil constitutionnel.

Deux ans après, la déception

Comment expliquer donc ce comportement quelque peu ambigu du PPS ? A entendre ce membre du bureau politique du PPS, il n’y a rien d’équivoque dans cette manière d’agir. «Nous nous sommes alliés au PJD pour trois principales raisons : progresser dans la construction démocratique et la stabilité du pays, mettre en place un programme de réformes économiques et sociales qui réponde aux attentes des citoyens et mettre en œuvre la nouvelle Constitution». Voilà en quelque sorte le cahier des charges sur la base duquel le PPS a rejoint la majorité gouvernementale. Pour quel résultat ? Au bout d’un peu plus de deux années, «il faut dire que nous ne sommes pas pleinement satisfaits. Nos objectifs n’ont été que moyennement réalisés», reconnaît Abdelahad Fassi Fihri. Bien sûr, une grande partie dans cet échec relatif a été imputée à la crise qui a coûté près d’une année dans le mandat du gouvernement. Aussi, «beaucoup d’efforts ont-ils été déployés non pas pour appliquer le programme gouvernemental et mettre en œuvre la Constitution, mais pour trouver une issue à cette crise», note-t-il. Cependant, nous ne sommes pas pour autant sortis de l’auberge. «Certaines questions politiques comme le programme gouvernemental n’ont pas été discutées au moment des négociations avec le RNI», confie-t-il. Ce qui risque d’avoir pour conséquences des malentendus au cours des prochaines années qui restent du mandat du gouvernement. Mais c’est là une autre histoire.
Un cahier des charges donc et surtout un engagement du PPS à apporter une touche moderniste et progressiste à l’action gouvernementale. A-t-il réussi dans cette mission ? Là encore, le membre du bureau politique assume: «Durant ces deux années, il n’y a pas eu atteinte aux libertés fondamentales, les libertés individuelles notamment. Et c’est déjà un événement en soi. Autrement, le parti est intervenu à chaque fois que le besoin s’en est fait sentir. Ce fut le cas lors des cahiers des charges de l’audiovisuel, mais aussi lorsqu’il a été question de cet étrange concept de publication des listes pour lutter contre la corruption». Quid du nouveau gouvernement? Pour commencer, l’intégration d’un nouvel allié, le RNI, et de technocrates dans la nouvelle équipe ne semble aucunement perturber le PPS. Cela dit, «notre ligne de conduite restera la même: nous nous accrochons à un programme de réformes, à une justice sociale et à la mise en œuvre de la nouvelle Constitution», observe ce responsable du parti.

Nous ne sommes pas dans une caserne

Et si le gouvernement n’arrivait pas à atteindre ces objectifs, le PPS pourra-t-il assumer cet échec ? «Nous sommes membres, jusqu’à nouvel ordre, de cette majorité. Nous nous battons de l’intérieur et assumons nos choix. Nous ne sommes toutefois pas dans une caserne (NDLR. c’est un leitmotiv qui revient fréquemment dans le discours des dirigeants du parti). Nous gardons notre liberté d’apprécier à notre manière les actions du gouvernement. Nous gardons notre liberté de le critiquer quand il le faut et d’agir pour corriger ce qui peut l’être. C’est une bataille que nous menons tout en gardant à l’esprit nos principes de la gauche», précise M. Fassi Fihri.
Il ne faut donc pas s’attendre à ce que le PPS continue, qu’il vente ou qu’il pleuve, à jouer le rôle de porte-parole du chef du gouvernement. Là encore, au PPS, l’on n’apprécie surtout pas qu’il soit catalogué de la sorte. «C’est un procès de conscience que l’on nous intente. Encore une fois, le PPS soutient le chef du gouvernement quand il le faut et il ne se garde pas de le critiquer quand il le juge opportun». Rien de plus clair. Mieux encore, «nous avons voulu être la conscience du gouvernement, une sorte de garde-fous contre les dérives. Nous avons voulu combattre le populisme et empreindre l’action du gouvernement de rationalité et de sérénité. Cela est, d’ailleurs, toujours vrai», clame M. Fassi Fihri. Un rôle que d’aucuns jugent quelque peu prétentieux pour un parti comme le PPS.
«Le PPS a toujours été un parti des élites et de cadres et ces derniers ont commencé à se poser des questions lorsqu’il a décidé de changer d’alliés et de discours politique», observe cet analyste politique. Les récentes sorties un peu musclées de ses dirigeants ne sortent pas du cadre d’une tentative de survie à l’actuelle majorité, explique, en substance, la même source. Le PJD, poursuit cet analyste, a échoué dans la gestion des affaires publiques, c’est un fait. Rien qu’à voir le poids des ministères que le parti dirige dans l’actuel gouvernement, on se rend compte de son échec. Le PPS, continue la même source, ne peut plus s’accrocher à un parti en difficulté. C’est pour cela qu’il est en train de se rattraper en perspective de la prochaine étape, celle de l’après-gouvernement du PJD.

Le début de la fin ?

«Le PPS n’est plus d’accord avec le PJD sur beaucoup de choses. Il s’active pour donner une impression qu’il n’est plus d’accord avec toutes les mesures et actions du gouvernement», note ce politologue. Aussi, au sortir du gouvernement, le parti risque-t-il de se retrouver isolé. La nouvelle Koutla se construit, en effet, sans lui et l’alliance avec le PJD a de faibles chances de survivre à l’actuel Exécutif. Au sein du PPS, pourtant, on ne semble pas s’en alarmer. «Le parti fête ses 70 ans, et si nous avons survécu à tous les partis communistes de la région (NDLR: en Afrique du Nord et au Moyen-Orient), c’est parce que nous avons toujours été capables de nous adapter à la réalité marocaine», rétorque M. Fassi Fihri. Certes, reconnaît-il, «le PPS a toujours été un parti d’élites et de cadres, mais nous cherchons à devenir un parti de masse. C’est un défi que nous nous proposons de relever. Nous sommes en train de revoir notre organisation, notre communication et nous nous ouvrons un peu plus sur les intellectuels».
Il faut reconnaître que le PPS n’est pas le seul dans ce cas. L’offre politique est variée et se faire une place parmi les grands est quelque peu ardu. Les masses populaires ont déjà le choix entre une multitude d’offres en matière d’encadrement politique. Le PJD pour celles attirées par le populisme, l’Istiqlal pour celles qui se voient évoluer dans un milieu conservateur, l’USFP et le PAM pour les plus progressistes, le RNI et le MP pour séduire les libéraux et les socio-libéraux. Pourtant, insiste M. Fassi Fihri, «le PPS a encore sa place. Le Maroc a besoin d’un parti progressiste et socialiste. Le Maroc a besoin d’un PPS soucieux de la rationalité et du réalisme politique, un parti qui redonne de la crédibilité à l’action politique. En cherchant un moyen de nous adapter et surtout en restant attachés à notre autonomie de décision, nous ferons que le PPS ait encore de beaux jours devant lui». Rendez-vous donc dans trois ans, au lendemain des législatives de 2017.