Pourquoi l’unité syndicale est un leurre

Depuis quelque temps, il n’est plus un communiqué des centrales syndicales où il n’est pas fait mention d’unité syndicale.
Des alliances constituées contre le gouvernement risquent d’éclater à  son départ.
Une fusion des centrales syndicales est impossible en l’absence de conditions idéologiques, historiques et culturelles.

Le 29 octobre sera certainement inscrit comme un jour mémorable dans l’histoire syndicale marocaine. Il y aura certainement un avant et un après cette grève qualifiée d’historique, non pas par le taux de participation sujet -comme de coutume- à controverse (près de 84% selon les syndicats et à peine 41% selon le gouvernement), mais par la démarche elle-même. C’est sans doute pour la première fois au Maroc que près d’une trentaine de syndicats et centrales syndicales s’entendent pour un débrayage dont le Maroc n’en a connu que peu de semblables (en 1965, en 1981 et en 1990). A l’origine de cette «unanimité» syndicale, une coordination très poussée entre, d’une part, l’UMT, la doyenne des centrales syndicales, la CDT et la FDT, et, d’autre part, un rapprochement, tout aussi digne d’intérêt, entre l’USFP et l’Istiqlal et par-delà entre les deux centrales qui leur sont affidées, l’UGTM et la FDT. On notera également l’entrée en jeu d’un petit syndicat, l’ODT, qui ne fait, certes, pas encore partie des centrales considérées comme les plus représentatives par le gouvernement (quoi que ce qualificatif est également sujet à caution, puisque l’UNTM n’a dû son statut qu’à la position politique du PJD auquel elle est affidée), mais qui risque de jouer un rôle grandissant depuis que le PAM a décidé, le 8 novembre, d’en faire son syndicat de référence. Dans tout ce panachage, une vieille idée, revendication de longue date, ressort d’abord en filigrane pour éclater au grand jeu : l’unité syndicale. Puisque si l’UGTM et la FDT coordonnent leurs actions, c’est pour «redonner vie à l’unité syndicale». C’est, comme le soutient ce dirigeant de la FDT, aile proche du bureau politique de l’USFP, «aujourd’hui, l’unité syndicale est devenue une nécessité». On retrouve la même idée dans la littérature des autres centrales, l’UMT, la CDT et l’aile Azzouzi de la FDT. Le processus «positif» concernant la coordination syndicale «se traduit par la prise de conscience quant à la destinée commune des trois syndicats et qui constitue un grand acquis pour la classe ouvrière, tout en allant dans le sens de l’unité du mouvement syndical marocain», lit-on dans l’un des récents communiqués des trois centrales. Et c’est curieusement au moment où l’on parle d’unité syndicale que l’on prend soin de préciser à laquelle des deux ailes de la FDT on fait référence. C’est que depuis le dernier congrès, la centrale proche de l’USFP est divisée entre une aile conduite par Abdelhamid Fatihi, qui est légalement le secrétaire général de la centrale, proche du premier secrétaire de l’USFP Driss Lachgar et Abderrahmane Azzouzi, ancien secrétaire général qui s’accroche à son poste et continue de ne pas reconnaître l’élection de son rival.

Unis, les syndicats pourraient arracher plus d’avantages

Et pour ne pas arranger les choses, l’UMT et la CDT continuent de traiter avec ce dernier, comme si de rien n’était au moment où l’UGTM préfère, elle, poursuivre sa coordination avec l’aile d’Abdelhamid Fatihi. En même temps, une déclaration du chef du gouvernement vient brouiller les cartes en annonçant son intention de ne pas traiter avec des syndicats scissionnistes. C’est dire combien le champ syndical renvoie une image diamétralement opposée à ce slogan qui refait surface avec force. Ce qui, in fine, laisse planer un doute sur cette volonté d’unité syndicale. Or, en cette période d’érosion du pouvoir et de l’influence syndicale, pour diverses raisons (défalcation sur les salaires des grévistes, absence de démocratie interne, vieillissement des instances syndicales, affaiblissement et balkanisation du champ politique et aliénation des syndicats), une unité entre les principales centrales syndicales serait une idée intéressante, voire passionnante, à plusieurs égards. D’abord, cela leur conférerait suffisamment de poids pour faire face au gouvernement et au patronat et imposer leur cahier revendicatif et non pas se contenter de quémander des faveurs sociales. Cela serait, ensuite, profitable à la classe ouvrière dans la mesure où le nombre d’interlocuteurs serait réduit, ce qui devrait mettre fin aux tiraillements et aux conflits d’intérêts et de positionnement entre les uns et les autres. Ce serait également intéressant de mettre fin à un différend de plus de quarante ans entre la CDT et l’UMT et de près de quinze ans entre la CDT et la FDT. Ce qui se traduirait par un retour aux sources, puisque la CDT est née d’une scission au sein de l’UMT et la FDT est la résultante de divergences entre les membres d’un même syndicat (la CDT), qui s’est soldée par le départ d’une partie de la centrale, devenue FDT. Ce faisant, les syndicalistes marocains auraient intérêt à y voir de plus près dans les pays où le mouvement syndical est regroupé dans une seule centrale puissante comme aux Etats-Unis ou en Angleterre ou des expériences plus proches de nous comme la Tunisie. Au lieu de cela, le Maroc compte actuellement près de 34 centrales syndicales, avec une influence très limitée et une représentativité insignifiante. Ce qui rend illusoire, dans ce cas, une éventuelle unité syndicale. En fait, estime Miloud Belcadi, professeur de sciences politiques, «on ne peut pas parler d’unité syndicale. C’est un concept qui n’a aucun fondement juridique. On parle d’alliance ou, quand les choses sont plus avancées, de fusion. Et quand bien même ce mécanisme soit prévu légalement, il demeure  un simple slogan».

Un discours flatteur

C’est que, explique ce politologue, en l’état actuel des choses, la fusion des syndicats est «une entreprise qui dépasse les patrons des centrales syndicales». L’une des raisons est que «bien que l’on insiste sur le contraire, les syndicats ne sont pas totalement autonomes et indépendants des partis politiques. L’acteur politique est prédominant dans l’action syndicale». Concrètement, pour que l’on puisse parler de fusion entre syndicats, il faut d’abord qu’il y ait regroupement des partis politiques. Et sur ce point «l’on peut affirmer qu’au stade où en est l’évolution de la scène politique, une fusion entre partis, quoique improbable, est nettement plus proche du possible que celle des syndicats», tranche ce politologue. En effet, pour pouvoir parler de fusion ou, dans une moindre mesure, de regroupement syndical il faut réunir trois conditions fondamentales : historique, idéologique et culturelle. Les unions syndicales sont construites autour d’un projet de société stratégique qui dépasse les considérations tactiques. Il faut donc un référent idéologique commun. Or, les syndicats n’ont pas d’identité idéologique commune. La plupart se déclare certes idéologiquement de gauche, mais il existe aussi des syndicats islamistes (l’UNTM, l’organisation syndicale d’Al Adl Wal Ihssane), ceux qui relèvent des partis dits de droite, comme le SPS affidé au Mouvement populaire ou l’UGTM qui est une organisation parallèle d’un parti de droit conservatrice (l’Istiqlal). Les syndicats n’ont pas non plus de références historiques communes. Historiquement, la plupart des syndicats, comme les partis d’ailleurs, sont nés de scissions successives, depuis l’UMT en 1978, jusqu’à la FDT, plus récemment. D’autres sont nés pour concurrencer l’UMT, c’est le cas de l’UGTM et d’autres encore sont le résultat d’une quête partisane d’un prolongement social et c’est le cas de la plupart des centrales initiées par des partis politiques.
Ainsi, et c’est une évidence, on ne peut pas parler de fusion avec un syndicat qu’on a quitté suite à une scission tout en gardant dans sa direction les mêmes personnes qui ont été derrière cette rupture. En tout cas, c’est difficile. Les partis l’ont fait, mais dans des conditions très particulières. Le cas PT et PS fusionnés dans l’USFP font exception, la preuve en est que le syndicat créé par le Parti socialiste, l’ODT, n’a pas voulu intégrer la FDT qui relève de l’USFP. Pire encore, elle a préféré lier son destin à celui d’une autre formation politique, le PAM. Pour ce politologue, parler d’unité n’est rien de plus qu’un discours flatteur, un slogan destiné à la consommation. Il a certes un impact tactique, mobilisateur, il entre dans un grand enjeu politique, mais aucun prolongement stratégique.

La fusion, ce n’est pas pour demain

Cela d’autant que même l’action syndicale subit une régression. Elle n’arrive plus à influencer la rue et donc la société. Les chiffres de ces dernières années qui portent sur les mouvements de grève font état d’une nette régression du nombre des journées de grève. De même que la défalcation des journées de grève des salaires des fonctionnaires a fortement contribué à la réduction de l’impact des appels à la grève.

Que dire donc de ce rapprochement entre les trois centrales : CDT, UMT, FDT ?

C’est un rapprochement tactique dont le but est de contrer, sur le terrain social, le chef du gouvernement et son parti. A eux seuls, les partis de l’opposition n’ont pas les moyens de le faire, ils s’appuient donc sur les syndicats. Si aujourd’hui on peut parler de coordination syndicale, c’est juste pour faire face au gouvernement, une fois que celui-ci sera parti, il y a de fortes chances que ce rapprochement soit reporté et les syndicats reprendront leur vie d’avant, retranchés chacun dans son côté. Mais pas pour tout de suite, puisque ce rapprochement est appelé à se conforter dans les jours à venir, avec notamment la mise en œuvre du projet de réforme des caisses de retraite, l’élaboration des projets de lois organiques sur la grève et les syndicats. Au fond, les centrales syndicales partagent le même point de vue. Pour reprendre une déclaration de Miloudi Moukharek, parton de l’UMT, il n’est pas exclu qu’il y ait une fusion totale entre les trois centrales, l’UMT, la CDT et la FDT. Les trois syndicats porteraient alors le même nom et disposeraient d’une structure organisationnelle unique «mais ce n’est pas pour demain. C’est un objectif à long terme qui nécessite la réunion de plusieurs conditions» reconnaît-il. A la FDT, aile Fatihi, l’on estime que l’idée de fusion, «quoique louable, et malgré que ce soit une volonté de tous, est difficile à réaliser pour le moment». Pour la réaliser, explique ce dirigeant de la FDT, il faut d’abord réunir quelques conditions dont une entente sur les mécanismes de démocratie interne, la nécessité d’une indépendance totale à l’égard des partis, du patronat et des milieux économiques et de l’Administration. De même, ajoute-t-il, l’on ne peut pas parler de fusion, tout en maintenant le concept de «zaïm» et patron de syndicat à vie, et au moment où les instances des syndicats sont désignées, en l’absence de toute notion de démocratie interne.

En attendant une loi organique…
Bref, d’un point de vue pragmatique et prosaïque il est difficile de convaincre les hiérarchies des syndicats et leur encadrement de se lancer dans une aventure à l’issue de laquelle ils risquent de perdre leur positionnement et leurs privilèges. Faire partie des instances d’un syndicat confère, surtout pour les fonctionnaires, un statut de mise à disposition. Ils sont payés par l’Etat pour travailler dans l’administration de leur syndicat ou, souvent, pour ne rien faire. Un peu plus haut dans la hiérarchie, un statut de syndicaliste peut permettre à son détenteur de siéger dans différentes instances, des caisses de retraite jusqu’au Conseil économique, social et environnemental en passant par les commissions paritaires dans différents ministères et autres instances consultatives, de réconciliation et de médiation. Les syndicats mènent également, directement, à des fonctions électives, dont la plus prestigieuse est celle de conseiller à la deuxième Chambre. Les syndicats prennent part au dialogue social, signent des conventions collectives et participent à la législation et siègent dans des organismes internationaux. Ils bénéficient, pour ce faire, de subventions publiques versées par l’Etat. Soit autant de privilèges auxquels aucun syndicaliste n’est prêt à renoncer mais qui gagneront à être rationalisés, équitablement répartis et surtout mérités dans la future loi organique relative à la constitution des organisations syndicales. En attendant, et comme vient de le confirmer un nouveau communiqué diffusé par l’UGTM et le bureau central de la FDT, les centrales syndicales continuent à faire cause commune. Elle vient d’accepter une invitation lancée par le chef du gouvernement en vue de reprendre, le 13 novembre, le dialogue sur la réforme de la retraite. En même temps, un autre communiqué émanant des trois autres centrales, (l’UMT, la CDT et la FDT-aile Azzouzi) disait exactement la même chose, sans pour autant que les cinq parties aient osé aller jusqu’à diffuser un communiqué commun. A l’heure où nous mettions sous presse, l’ODT, fraîchement adoubée par le PAM, n’avait pas encore pris sa décision.  C’est pour dire que, malgré cette coordination poussée, il reste encore du chemin à faire. Il ne suffit pas de tenir des conseils nationaux en même temps avec un agenda unifié et sortir avec des décisions similaires pour prétendre œuvrer à une imminente unité syndicale.