Pourquoi le PJD ne veut pas qu’on touche au mode de scrutin

• Une étude a montré qu’en passant du scrutin uninominal à celui à la proportionnelle, le parti islamiste a doublé le nombre de ses sièges. Le PJD fait des mains et des pieds pour étendre le scrutin de liste aux communes de plus de 20 000 habitants.

L’avènement de l’année 2021 et les récentes élections au niveau de plusieurs communes, dont celle de Mohammédia, ont remis au goût du jour le processus électoral. Vendredi dernier, le RNI, le PJD et l’USFP étaient en lice pour la présidence du conseil de la ville après l’invalidation, pour la deuxième fois, du mandat de la présidente élue, qui tout comme son prédécesseur est du PJD. Le RNI a battu le PJD, grâce aux voix du PAM, pourtant nouvel allié du parti islamiste et aux voix du PJD, lui-même. La moitié des élus de ce dernier ont voté pour la candidate RNI, selon certaines sources. A quelques mois des prochaines élections, le PJD perd un fief. Rappelons que c’est à Mohammédia que l’actuel chef du gouvernement a été élu en 2016, non dans sa ville natale, Inezgane, comme ce fut le cas par le passé. C’est aussi la quatrième commune dont le RNI a ravi la présidence en à peine quelques mois. Une percée remarquable qui augure sans doute de bons résultats électoraux. De toutes les manières, il ne reste plus que quelques mois pour en avoir le cœur net. Pour certains partis, comme l’Istiqlal ou encore l’USFP, le gouvernement devrait sans tarder déposer les textes relatifs aux élections au Parlement. Cela devrait donner suffisamment de temps aux parlementaires pour les examiner et, éventuellement, les améliorer. Sauf que, hormis certains détails techniques, comme le jour du scrutin, rien n’est encore tranché et les concertations entre le gouvernement et les partis sont au point mort. D’après certaines révélations, les deux partis se seraient entendus pour ouvrir la voie aux ressortissants étrangers afin de participer aux élections communales (article 30 de la Constitution), mais rien n’est encore officiel. Le véritable point de discorde reste le mode de scrutin et le calcul du quotient électoral. Là, c’est le PJD qui fait obstacle. Et en parcourant une étude réalisée récemment par Tafra, un centre de recherches créé en 2014, on comprend pourquoi le parti islamiste ne veut pas qu’on touche au mode de scrutin. Le PJD aura beau martelé que c’est grâce au vote de certaines catégories sociales, la classe moyenne en l’occurrence, qu’il a pu avoir la main sur plusieurs grandes communes, mais la réalité est tout autre. Chiffres à l’appui, les chercheurs de Tafra ont démontré que c’est grâce au mode de scrutin que le PJD a pu réaliser une telle performance électorale. «Pour établir le lien de cause à effet entre mode de scrutin et performances électorales des partis, les auteurs exploitent une modification des règles électorales advenue en 2003. Cette année-là, un seuil de population a été introduit stipulant que les élections communales s’effectueraient désormais au scrutin majoritaire pour les villes de moins de 25 000 habitants, et au scrutin proportionnel à liste fermée pour celles de plus de 25 000 habitants. En 2009, ce seuil a été relevé à 35 000 habitants. Les auteurs s’appuient sur les résultats des élections communales de 2003 et 2009 dans chacune des 1 538 communes du Maroc, ainsi que sur des données démographiques issues des recensements de 1994 et 2004», explique-t-on dans cette étude. Pour démontrer, par exemple, que le PJD a pu réaliser une meilleure performance dans les villes de plus de 35 000 habitants, cela ne signifie par forcément qu’il a séduit davantage les électeurs urbains. Pour le prouver, les auteurs se sont intéressés aux communes d’un peu plus de 35 000 habitants et à celles d’un peu moins de 35 000 habitants. Pour les élections de 2003, ce seuil est de 25 000 habitants. Bref, dans les deux cas, ces communes-là «sont en effet très similaires, à l’exception du mode de scrutin, qui permet d’isoler son effet causal d’autres facteurs, comme les caractéristiques socioéconomiques».
Concrètement, en 2003, le PJD a doublé le nombre de sièges remportés, en termes de pourcentage. Il est ainsi passé d’un très faible pourcentage (environ 2%) à près de 5%. Pendant les mêmes élections communales, les partis de la Koutla ont connu une baisse de leur part de sièges (d’environ 12% à 10%). Quant aux autres partis, soit le MP, le RNI et l’UC, ils ont perdu la moitié de leurs sièges en franchissant le seuil entre les deux modes de scrutin, l’uninominal dans les communes de moins de 25 000 habitants et le scrutin de liste dans les autres. En termes de pourcentage, ils sont passés d’une moyenne d’environ 10% à environ 5%.
Le même phénomène s’est reproduit lors des élections suivantes, en 2009. Aux élections communales de 2009, le constat est similaire. Le MP, le RNI et l’UC ont environ 5 points de pourcentage de sièges dans les villes soumises au scrutin proportionnel suite au passage du seuil de 35 000 habitants. En nombre de sièges cela représente une perte d’environ 33%. A l’inverse, le PJD bénéficie d’une augmentation d’environ 6 points de pourcentage. En d’autres termes, il a doublé sa part de sièges. Seule exception à ces tendances, les partis de la Koutla ne subissent pratiquement aucun effet en 2009. Ainsi, concluent les auteurs de cette étude, les résultats montrent que les règles électorales ont un effet différent selon le type de parti. Le scrutin sur le mode de la représentation proportionnelle divise globalement par deux la part des sièges détenus par le MP, le RNI et l’UC et double celle du PJD. En conclusion, le PJD a pu doubler le nombre des sièges remportés rien qu’en passant d’un mode de scrutin à un autre. On comprend donc pourquoi il a déployé tout son arsenal pour contrer toute velléité de changement du mode de scrutin. On comprend surtout pourquoi, alors qu’en juillet dernier, l’Istiqlal, le PAM et le PPS ont proposé d’étendre aux communes comptant jusqu’à 50 000 habitants et alors que l’UC a suggéré d’aller jusqu’à 100 000 habitants, le PJD, lui, défend l’exact opposé, faisant pression pour que ce seuil soit ramené à seulement 20 000 habitants.
Sauf que, nous parlons-là d’un autre PJD. Un PJD qui n’est pas miné par les divisions et n’a pas subi l’usure du pouvoir. Un PJD qui enrôlait les militants à tour de bras et non un parti qu’on fuit comme on abandonne un navire qui prend l’eau. Ce qui n’est d’ailleurs pas propre au parti islamiste, puisque le PAM, qui est la deuxième force politique et le premier parti en termes de nombre de sièges remportés lors des élections locales se trouve pratiquement dans la même situation. Ce qui fait dire à plusieurs analystes que les prochaines élections, qu’elles soient locales ou régionales, risquent de changer complètement la carte politique héritée de l’après-printemps démocratique.