Populiste, le gouvernement Benkirane ?

Séduisantes au début, les sorties des ministres PJD commencent à  irriter. Le gouvernement reconnaît que certaines déclarations et actions de ses membres relèvent du populisme. M. Benkirane, las d’intervenir à  chaque fois pour rectifier le tir, conseille à  ses membres la retenue.

Ce qui était séduisant au début, ce qui relevait de la fraîcheur inédite par rapport aux déclarations feutrées des ministres des gouvernements précédents est devenu de plus en plus irritant. A trop vouloir paraître humbles et intègres, nos ministres PJD frôlent le populisme. Un ministre qui fait sa déclaration de patrimoine quelques jours à peine après sa nomination, c’est inédit. Un autre qui emprunte encore le train pour ses déplacements, plus de 100 jours après son investiture, c’était tout simplement inimaginable il y a quelques années. Un chef de gouvernement qui rend public son salaire à peine désigné, un ministre qui se rend au Palais royal, le jour de sa nomination, dans un véhicule utilitaire des plus communs, c’était inédit. En un peu plus de 100 jours, on aura tout vu chez les membres du gouvernement, particulièrement les islamistes du PJD. Ce qui était au début des manifestations inédites de transparence et un gage d’intégrité morale de certains membres du gouvernement tombe, désormais, dans le populisme. Interrogé sur la question, le ministre de la communication et porte-parole du gouvernement, confie qu’«il est difficile de se prononcer sur ce thème». Mustapha El Khalfi, reconnaît néanmoins qu’«effectivement il y a un peu de populisme dans certaines déclarations et actions des membres du gouvernement. Mais, dans beaucoup de cas, ces initiatives ont un impact social positif». Soit. Les ministres mesurent-ils l’impact de leurs sorties ? «Il arrive souvent que, dans le feu de l’action, un ministre se laisse aller facilement à un discours populiste», observe Mouslim Kabbaj, expert en communication politique.
Dans les faits, ce ne sont pas les exemples qui manquent, encore moins les contradictions. Le chef de gouvernement, Abdelilah Benkirane, n’a-t-il pas soutenu juste au début de son mandat que ce qu’il avait reçu comme salaire était de 50 000 DH ? Or quelques semaines après cette déclaration, voici ses ministres qui s’adonnent à ce jeu de transparence en rendant publics, eux aussi, leurs émoluments de membres de gouvernement. On apprend ainsi, à titre d’exemple, que le ministre chargé des affaires générales du gouvernement, Najib Boulif, perçoit un salaire de 56 453 DH, son collègue de la Justice et des libertés Mustapha Ramid émargerait à 57 368 DH et le ministre délégué au Budget, Driss Azami, 58 048 DH. Ce qui laisse entendre que le chef de gouvernement est moins payé que ses ministres. Or, selon la loi, il est d’environ 70 000 DH en plus des avantages (voiture, chauffeur, domicile, personnel domestique, entre autres…).
Bref, au delà de ce souci de transparence, les ministres, principalement ceux issus du PJD, tiennent à démontrer que rien n’a changé dans leur mode de vie depuis qu’ils sont devenus ministres.

Entre populaire et populiste, le pas est vite franchi

M. Benkirane a assuré en ce sens dans l’un des rares entretiens qu’il a accordés, début mars, à la presse, que «la seule chose qui a changé chez moi, c’est ma garde-robe. Elle est devenue plus étoffée». Son ministre chargé des affaires générales du gouvernement, assurait lui, dans une rencontre publique tenue à Tanger, sa ville, le 7 avril dernier, qu’il se déplaçait toujours en train ou en covoiturage et qu’il est toujours en train de chercher un logement en location à Rabat. Mustapha Ramid verse dans le même sens en déclarant, le 4 avril, devant la commission de la justice au Parlement, qu’il n’utilise jamais les deux voitures de service mises à sa disposition en dehors de Rabat et que pour ses déplacements il utilise la carte du train offerte par son ministère. Un «luxe» qu’il ne devrait plus se permettre après qu’il a reçu des menaces de mort de la part d’une obscure organisation islamiste.  
Les manifestations de «modestie» des ministres ne sont pas rares. Plusieurs photos de ces ministres ont été publiés par la presse : qui mangeant un plat de purée de fèves ou devant une modeste théière dans une chambre d’étudiants ; qui en train de faire son marché ; tel autre s’offrant un bain de foule lors d’une manifestation populaire, ou un autre esquissant des mouvements de danse sur un air gnaoui… Les images de ces ministres, populaires pour certains, populistes pour d’autres, ont vite fait le tour des réseaux sociaux. Sauf que, à mesure que le gouvernement s’installe, les citoyens attendent des mesures concrètes.

On ne lutte pas contre la corruption à coup de déclarations

Là encore, nos ministres ne se sont pas privés. Aziz Rabbah est le premier à jeter le pavé dans la mare en publiant la liste des détenteurs d’agréments de transport routier de voyageurs. L’action a été saluée au début et même qualifié de courage politique, mais s’est vite retournée contre son initiateur et lui a attiré le courroux de ses collègues et des autres partis de la coalition gouvernementale. A ce jour, faute de mesure concrète d’accompagnement, cette initiative est restée politiquement sans effet. Donc, relevant du populisme.
Cela n’a pas empêché le ministère chargé des relations avec le Parlement de faire pareil, avec le même lot de critiques, en rendant publique la liste des associations ayant reçu des subventions des organismes étrangers. Seul hic, les listes étant établies sur la base des déclarations de ces mêmes associations, le ministère n’a fait que les rendre publiques. Bien plus, la procédure de suivi de ce genre d’opération relève du Secrétariat général du gouvernement. De même, la liste ne comprend aucune des associations islamistes dont certaines gravitent autour du PJD, qui, et c’est de notoriété publique, reçoivent, elles aussi, des subsides d’origine étrangère. Là encore, cette initiative comme d’ailleurs celle, plus tard, de la ministre Bassima Hakkaoui, chargée de la solidarité, de la femme, de la famille et du développement social, qui a aussi rendu publique la liste des associations qui reçoivent des subventions de l’Etat, n’a pas été suivie de mesures tangibles.
Ce qui fait dire à un membre du gouvernement, Nabil Benabdallah en l’occurrence, que la lutte contre la prévarication, la corruption et l’économie de rente, «ne se fait pas à coup de déclarations et en publiant des listes. C’est plus grand que ça. Cela nécessite de grandes stratégies, des actions, des lois et des procédures. A ce jour, tout ce qui a été fait c’est de simples déclarations et la publication de certaines données sans que cela soit accompagné de mesures concrètes».  Ainsi, à ce jour, hormis la mise en œuvre du RAMED sur lequel ont travaillé tous les anciens gouvernements depuis celui d’Abderrahmane Youssoufi, l’équipe Benkirane n’a pas encore apporté du nouveau. Même l’annonce, largement médiatisée, de la suppression de la Taxe de promotion du paysage audiovisuel pour certaines catégories sociales n’a pas produit l’effet escompté. Au contraire, elle a été à l’origine d’une crise politique entre les députés de la majorité, principalement les Istiqlaliens, et les ministres PJD du gouvernement. Et pour cause, la mesure n’a pas été inscrite dans la Loi de finances et les députés, mis devant le fait accompli, ont été contraints de corriger cette bourde par le biais d’un amendement. Cela bien qu’il s’agisse en réalité d’un simple relèvement du seuil d’imposition qui passe de 50 à 100 kwh. Cela se traduit par un gain d’entre 5 et 10 DH par mois pour les ménages concernés.  

Islamisme et populisme vont-ils de pair ?

En somme, faute d’actions concrètes, le gouvernement ne fait que communiquer. Or, explique Abdellatif Zaki, professeur universitaire et auteur du livre Aspects de la communication politique au Maroc (*), «pour communiquer, il faut une matière à communiquer et des objectifs à réaliser, dans le cas d’espèce le gouvernement a bien fait une déclaration devant le Parlement, mais n’a pas encore les moyens de transformer son discours en réalité». Ce n’est pas seulement cela, toutes ces déclarations qui partent dans tous les sens dénotent d’un manque flagrant de stratégie de communication.
En effet, ajoute M. Zaki, «si on parle de la stratégie au sens strict du terme, il serait difficile de se convaincre que le gouvernement en a une vu, d’une part, les contradictions flagrantes dans les déclarations des ministres, voire les conflits qui se précisent de plus en plus entre certains d’entre eux, et, d’autre part, en raison de l’absence d’une stratégie gouvernementale tout court».
Le chercheur Mohamed Darif observe, pour sa part, que le PJD, aujourd’hui au gouvernement, n’a pas encore rompu avec le discours populiste qui était le sien alors qu’il était encore dans l’opposition. Sinon comment expliquer les sorties de ses ministres ? En réalité, affirme M.  Darif, on peut avancer deux explications à ce comportement. Il y a d’abord ceux qui considèrent que c’est normal «vu que ces gens ont toujours été dans l’opposition et ils commencent à peine à faire leurs premiers pas dans le gouvernement. Il leur faut donc une période d’adaptation avant de rompre avec leur discours populiste et adopter une politique de gestion basée sur des actions».  
Cependant, affirme l’universitaire Abdellatif Zaki, «l’inexpérience n’exclut pas le choix délibéré et prémédité du populisme. Elle peut, cependant, en exacerber les tendances». C’est pour cela, soutient M. Darif, que d’un autre côté, «il y a ceux qui considèrent qu’un parti islamiste ne peut jamais rompre avec un discours populiste, parce que cela fait partie de son identité et de sa substance». Que deviendra, en effet, un parti islamiste qui «ne parle plus de morale, de valeurs, de lutte contre la corruption et d’identité ? Certainement plus un parti islamiste. Car le populisme fait partie des mécanismes de fonctionnement de ces formations, c’est ainsi qu’ils réussissent à mobiliser la population», observe M. Darif.

Nos ministres, peuvent-ils rectifier le tir ?

Dans tous les cas, une fois au gouvernement, ce genre d’approche n’est plus constructive. Car, «le populisme a cette caractéristique insidieuse qu’elle se retourne contre son auteur, tel un boomerang», affirme en substance l’expert en communication politique, Mouslim Kabbaj.
M. Benkirane en a déjà fait l’expérience. Il ne se doutait en effet pas, en ce début de janvier, en donnant son propre numéro aux diplômés chômeurs qui squattent depuis des semaines les locaux du ministère de l’éducation nationale, en signe de bonne foi et d’ouverture au dialogue, que cela se retournerait contre lui. Acculé, il a fini par revenir sur une promesse de recrutement faite à ces cadres par son prédécesseur en jetant aux orties le principe de la continuité de l’Etat.
Mustapha Ramid, en déclarant récemment que les touristes se rendent à Marrakech pour pécher, n’a pas non plus mesuré les retombées de cette sortie, faite -le comble !- chez Mohamed El Maghraoui, celui-là même qui jugeait licite le mariage d’une fille à l’âge de 9 ans. Bassima Hakkaoui, elle, dans l’affaire Amina Filali, est allée jusqu’à affirmer qu’«il n’y a pas eu viol, et que le mariage a été conclu avec le consentement de la fille. Elle était jeune, et c’est pour cela qu’elle n’a pas su gérer la situation et, donc, s’est suicidée»
Enfin, on peut relever également le cas du ministre Lhabib Choubani qui s’en est pris, encore une fois, aux festivals ou Mustapha El Khalfi qui a décidé, quitte à démissionner de son poste, d’interdire la publicité des jeux de hasard à la télévision. Dans ce jeu de déclarations, Najib Boulif a même promis, le 7 avril , que le Maroc deviendrait un pays exportateur de pétrole et de gaz. En réaction, l’ONYHM s’est vu obligé de sortir un communiqué de presse réfutant cette assertion. Généralement, c’est le chef de gouvernement qui intervient, affirme Mustapha El Khalfi, pour «clarifier (NDLR. pour ne pas dire corriger) certaines déclarations des ministres ou soutenir et appuyer d’autres».
Faut-il s’inquiéter ? Mouslim Kabbaj estime que la situation est récupérable. Nos ministres peuvent rectifier le tir et pour cela ils doivent se faire accompagner. Certains ministres, confie-t-il, ayant pris conscience de la situation, l’auraient déjà approché pour les coacher. Cela d’autant que, selon M. El Khalfi, le chef de gouvernement a demandé aux ministres de faire un peu plus de retenue. M. Darif estime, lui, que, en conséquence de ce populisme, les contradictions et les frictions entre les deux blocs- les ministres PJD et ceux des trois autres partis de la coalition-sont arrivés au point de non retour. «La majorité a beau avoir signé une charte d’honneur et mis en place un mécanisme de concertation pour débloquer ce genre de situation qui en est déjà à sa troisième réunion, il semble que rien de cela ne fonctionne comme il se doit», observe-t-il. Ce qui lui fait dire que «si cette tension entre les quatre composantes de la majorité persiste, on pourrait s’acheminer vers un remaniement partiel du gouvernement» n
Tahar Abou El Farah