PJD : mutation réelle pour les uns, double langage pour les autres

Le parti réadapte son discours : le référentiel religieux est une constante, mais la modération en est la base.
Pas de refus à une alliance avec l’USFP.
Le PJD présentera des candidats dans tout le pays.
Les relations avec le Mouvement unicité et réformes demeurent
opaques.

Entre la banalisation, le rejet et l’acceptation, le PJD, à mesure que le scrutin de septembre 2007 approche, tente de se tailler une place dans le champ politique. A ceux qui lui reprochent son référentiel religieux, il tente de se présenter comme un parti politique comme les autres, avec des élus et des conseillers communaux qui, sur le terrain, n’ont rien de «religieux». A ceux qui le taxent de vouloir «faire oublier son référentiel religieux», voire le renier, dans sa course aux sièges, il insiste sur le fait que le religieux est toujours le socle du parti.

Le PJD serait-il réellement en pleine mutation ? Ou s’agit-il seulement, comme le soutiennent certains, d’un discours de façade pour atteindre son objectif, en l’occurrence gouverner ? Une chose est sûre : la formation suscite toujours autant de curiosité, aussi bien chez les médias que chez les spécialistes. Dernier événement en date, l’annonce d’une nouvelle étude, encore en cours, sur le parti, menée par le politologue Mohamed Tozy et visant à observer son évolution, depuis ses racines religieuses jusqu’à son intégration dans le champ politique marocain et les mutations qui s’ensuivent.

Un champion de la communication mais toujours accusé de double langage
Pendant ce temps, dans son bureau du quartier des Orangers, à Rabat, c’est un Saâd-Dine Elotmani désormais rompu aux joutes médiatiques qui répond aux questions de La Vie éco (voir page 36). Il proteste contre les remaniements opérés dans certaines circonscriptions et qui risquent de coûter des sièges à son parti, mais confirme que ce dernier se présentera bel et bien sur l’ensemble du territoire national en septembre. Il ne rechigne pas non plus à avancer une estimation du nombre de sièges espérés : 70, soit 21% des sièges de la première Chambre. Un chiffre peut-être modeste aux yeux des partisans de la thèse du «raz-de-marée islamiste», mais qui représente tout de même un peu moins du double du nombre de députés PJD actuels – 42 -, et qui, s’il venait à être atteint, dépasserait d’une vingtaine de sièges le score du parti arrivé en tête de course aux législatives de 2002, l’USFP.

Dans ce contexte, logiquement, les conditions d’une éventuelle entrée au gouvernement s’imposent à l’ordre du jour, et, avec elles, le réalisme : désormais, le parti se dit prêt à passer une alliance avec les socialistes de l’USFP s’il le faut, tout en précisant que son arrivée au pouvoir ne se fera pas à n’importe quel prix. En effet, si la formation d’une coalition reste un passage obligé pour arriver au gouvernement, le PJD conditionne d’office sa participation à l’efficacité de ce dernier, via une réduction du nombre de partis admis dans l’alliance gouvernementale. Trop confiant, le PJD ? Une chose est sûre : il sait vendre son image. Alors que les formations au gouvernement ont du mal à faire le bilan d’une performance pourtant jusque-là plutôt honorable, le parti islamiste érige l’évaluation mais aussi la mise en valeur de son travail en système à tous les niveaux de ses structures, notamment au Parlement ou dans les collectivités locales. Il fait de ses bilans multiples un outil de communication, voire une arme contre ses détracteurs et le gouvernement actuel, qu’il n’hésite pas à frapper là où ce dernier peine justement à présenter un bilan positif. Au même moment, il évite de livrer trop de détails concernant ses propres propositions, en en révélant juste assez pour montrer une capacité d’analyse, voire un certain réalisme.

Une mutation aux conséquences imprévisibles ?
Pourtant, le parti a un problème, et de taille. Malgré le lifting radical effectué au lendemain des attentats du 16 mai 2003, il est toujours accusé de tenir un double langage, et le manque de clarté concernant ses relations avec le Mouvement de l’Unicité et de la réforme (MUR) n’est pas pour lui faciliter les choses. Le MUR, une association, certes, n’en demeure pas moins une sorte de pépinière pour le PJD. 40% des membres du PJD se trouvent être également adhérents du MUR. Interrogé sur la question, le secrétaire général du PJD, un brin agacé par la référence à la sempiternelle accusation de double langage, dit que son parti est victime de manœuvres politiciennes de la part de ses adversaires, mais, en même temps, il clame son attachement à son référentiel islamique et exprime sa fierté d’appartenir au MUR tout en soulignant que l’appartenance à cette association reste une affaire individuelle.

Pour compléter sa démonstration, il s’appuie sur le travail des élus locaux du parti au cours des trois dernières années, pour souligner que l’existence d’un référentiel islamique n’a pas d’impact sur la gestion des affaires publiques . «La question qui se pose ne concerne pas ma conviction personnelle ou celle de certains membres du parti sur un sujet donné comme le voile. Un ministre a ses propres opinions, mais, dans sa fonction, il ne va pas les imposer aux Marocains: il est là pour gérer la chose publique, son département doit aboutir à des objectifs précis», indique M. Elotmani.

Toutefois, il déroge aussi à ses habitudes en s’éloignant de son homologue turc, l’AKP, décrit jusque-là comme son modèle. «Il est difficile pour le PJD de faire comme le Parti justice et développement turc car, en Turquie, il existe un contexte politique donné : l’Etat turc lui-même est laïc et, par conséquent, un parti politique ne peut se faire accepter que s’il est laïc. Chez nous, au Maroc, c’est le contraire : nous avons un Etat musulman aux racines islamiques voire fondé sur la légitimité religieuse, le Souverain est le Commandeur des croyants : il est donc naturel qu’un parti politique ait une référence islamique», explique le secrétaire général du PJD. Et d’ajouter que, «bien sûr, il ne sera jamais comme d’autres partis à référentiel islamique ailleurs. Le PJD est marocain, avec des spécificités en harmonie avec celles, historiques, étatiques et religieuses du Maroc». En fait, selon lui, le parti ressemble plutôt aux formations européennes où la connotation religieuse a de plus en plus la cote : «Actuellement, en Europe, beaucoup de partis politiques qui n’avaient pas de référentiel religieux essaient maintenant de s’en construire un. Dans les vingt ans à venir, de plus en plus de partis politiques européens, et sûrement dans beaucoup d’autres pays, iront dans cette direction». La perspective du pouvoir est-elle déjà en train de changer la face du PJD ?