PJD : Abdelilah Benkirane poussé vers la sortie ?

On lui reproche d’avoir pris unilatéralement, au nom du parti, la décision
de boycotter les manifestations du 20 février. On pointe du doigt ses sorties publiques, son absence de concertation et sa rencontre avec Ilyas El Omari, son ennemi du PAM.

C’est une session houleuse qui s’annonce lors du Conseil national, ce samedi 2 avril. La crise latente qui mine les rangs de la direction du parti depuis plus d’un mois pourrait bien se transformer en explosion à l’occasion de cette réunion extraordinaire, initialement programmée pour le 12 mars et qui a déjà souffert trois reports. Le moment est sérieux. Les «frères», pourtant tous sortis du moule rigide et rigoureux du Mouvement unicité et réforme (MUR), affrontent, pour la première fois dans l’histoire, relativement courte, du parti, un malaise qui ne dit pas son nom. L’ordre du jour du Conseil national se limite pourtant à un seul point : la situation que traverse actuellement le monde arabe et le Maroc, mais on ne se fait pas d’illusion, les sujets qui fâchent seront mis sur la table. A en croire cette source du Parti de la lampe, Abdelilah Benkirane, le SG, ne souhaiterait pas affronter, dans les conditions actuelles, ses détracteurs chaque jour de plus en plus nombreux. Trois membres du Secrétariat général, le politologue Abdelali Hamieddine, le député d’Errachidia et ancien président de la commission de la justice au Parlement Habib Choubani et le tonitruant Mustapha Ramid avaient démissionné du Secrétariat général au lendemain des manifestations du 20 février. Mais ce n’est pas le seul souci de Benkirane aujourd’hui. Abdessamad Sekkal, membre du Conseil national et ancien président de la commission des élections, n’y est pas allé, lui, de main morte. Il est actuellement en train de mobiliser les «nombreux» mécontents que compte le Conseil national pour signer une motion de destitution du secrétaire général. Document qu’il compte soumettre, comme le prévoit la procédure, à la prochaine réunion du Conseil national. C’est-à-dire, à la réunion de ce samedi. En somme, la contestation enfle et c’est le secrétaire général qui risque d’y laisser son siège.  

Benkirane fera-t-il les frais d’une démocratie interne poussée ?

Ce dernier ne semble, pourtant, en rien perturbé. «Ce sont les aléas de la démocratie. On ne peut pas empêcher ceux qui ont élu une personne à un poste de responsabilité de la destituer si telle est leur volonté. C’est l’essence même de la pratique démocratique», réagit-il à une question de La Vie éco sur l’éventualité de son éviction. «Je ne suis pas né SG, et si je suis dans ce poste c’est par la volonté des militants», ajoute-t-il. De toutes les manières, la procédure de destitution est lente et complexe, fait-il noter. «Et de là à quitter mon poste, ce n’est pas demain la veille», tranche-t-il.  
Abdelilah Benkirane ne se laisse pas faire. Si ses détracteurs lui reprochent d’entreprendre des initiatives sans en référer auparavant, comme le veut la procédure, au Secrétariat général, il affirme, lui aussi, ne pas non plus voir d’un bon œil le fait que les démissionnaires aient publié un communiqué sans avoir suivi la même procédure. D’où cette crise. Sauf que là encore on préfère se voiler la face. «Parler de crise, c’est trop dire. Ou peut-être bien qu’il y a une crise au sein du parti, mais ce n’est pas une crise majeure», affirme Abdelilah Benkirane. Pour lui, ce n’est qu’un «simple malentendu». Un groupe de «frères» a manifesté le 20 février, «c’est compréhensible et c’est de leur droit, mais ce qui ne l’est pas c’est le fait d’avoir publié ce communiqué». Un communiqué dans lequel les trois poids lourds du PJD s’en prennent au SG pour avoir décidé, de manière unilatérale, et au nom du parti, de boycotter ces manifestations. Sauf que, un mois plus tard, le 20 mars, et malgré la décision entérinée ultérieurement par le Secrétariat général, c’est le président du Conseil national en personne, Saâdeddine Elothmani, qui bat le pavé avec les manifestants du mouvement du 20 Février. Ce que d’aucuns considèrent comme un désaveu pour la direction du parti. En réalité, les «frères» ne semblent pas accepter le fait d’avoir manqué ce rendez-vous avec l’histoire. Et pour eux, boycotter le mouvement du 20 Février était une erreur stratégique. Un député et membre du Conseil national explique : «Nous vivons une situation non seulement particulière mais historique. A toute situation particulière décision particulière. Il aurait fallu tenir cela en compte». Mais pour lui, ce n’était que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase…

Son principal défaut, il parle trop au goût des «frères»

Le député n’est pas le seul à avoir cette opinion. Sous couvert d’anonymat, on reproche également à Benkirane ses nombreuses sorties médiatiques intempestives. «Il ne se passe pas une semaine sans qu’il n’ait lancé une salve et ça ne réussit pas à tous les coups. A force de faire des déclarations à droite et à gauche sur la monarchie, par exemple, il risque de lui échapper une bourde et ce sera au parti de payer les pots cassés», affirme un cadre du parti. Autre grief retenu contre le SG, un léger penchant pour la mégalomanie. «Il met beaucoup plus en avant son parcours personnel et son expérience politique que les institutions du parti», note la même source. Et ce n’est pas tout. Aux dires de plusieurs sources du parti, le SG semble avoir une conception bien particulière du fonctionnement du parti. «Schématiquement, nous sommes un parti à régime présidentiel. Pour Benkirane, cela signifie qu’il est personnellement le seul responsable de la gestion des affaires du parti. Il ne prend pas la peine d’associer les autres instances à la prise de décision», explique notre source. Pour ne prendre que cet exemple, il décide, «sans en référer à personne», de recevoir, il y a un peu plus de deux semaines, son «ennemi juré et celui du PJD», Ilyas El Omari, militant officieux au sein du Parti authenticité et modernité (PAM). «C’est peut être le geste qui a le plus irrité les militants. Cette rencontre n’est pas anodine, elle a une grande signification politique et risque de discréditer le parti», affirme Abdessamad Sekkal, membre du bureau du Conseil national. Et pour ne rien arranger, la jeunesse du parti entre, elle aussi, en jeu. Interdite à la dernière minute, par un appel du SG, de participer aux manifestations du 20 février, elle obtempère, mais pour revenir à la charge quelques jours plus tard. L’organisation des jeunes du parti, présidée par Mustapha Baba, a adressé un écrit particulièrement virulent au Secrétariat général pour contester la manière avec laquelle a été prise la décision de lui interdire de descendre dans les rues. L’intéressé balaye tout cela d’un revers de la main. Benkirane reste imperturbable. «Si les frères veulent que je quitte le Secrétariat général, je le ferai. Cela ne me pose pas de problème», lance-t-il. Abdelali Hamieddine, sans viser directement le SG de son parti, affirme que «depuis ce 20 février, les partis politiques doivent opérer une révolution dans leurs rangs. La classe politique vieillissante doit laisser la place aux jeunes. L’époque que nous vivons exige des chefs de partis de moins de 50 ans d’âge et, surtout, qui soient au fait des technologies de l’information». Ce membre démissionnaire du Secrétariat général se défend, néanmoins, de parler de «crise» au PJD. Et d’expliquer que «pour le moment, il y a un débat intense au sein du parti. Il faut reconnaître aussi que nous traversons une phase où même des Etats ont été ébranlés par les mouvements de jeunesse».
A la reconquête d’une légitimité populaire
L’autre démissionnaire, Habib Choubani, refuse, lui aussi, de parler de crise. «Le parti connaît une perturbation et des problèmes de gestion de cette phase critique de notre histoire. Cela personne ne peut le contester», reconnaît-il. Le politologue Mohamed Darif, qui a suivi toutes les phases de la création du parti, est d’un tout autre avis. «A la base de toute crise il y a nécessairement divergence d’opinions. Et c’est justement la situation qui prévaut aujourd’hui au PJD». Et d’ajouter que  «Benkirane n’a pas su cerner les enjeux du 20 février. Le discours royal du 9 mars, qui a donné raison au mouvement du 20 Février, l’a enfoncé davantage. Et pourtant il continue à s’accrocher à des questions de nature terminologique. Au lieu de monarchie parlementaire, il s’obstine à parler de monarchie démocratique», explique M.Darif. Cette crise, poursuit le politologue, pourrait être pour Benkirane une occasion de reconquérir une légitimité populaire au sein du parti. Cela d’autant, explique M.Sekkal, qu’il n’a pas été élu à l’unanimité (il a été élu SG le 20 juillet 2008 à 57% des voix). Comment cela ? «Si le Conseil national rejette la motion de destitution, Benkirane en sortira grandi», explique M.Darif. Pour l’heure ce dernier reste confiant. «A ma connaissance, le document en question n’a été signé que par deux personnes», affirme-t-il. «C’est que nous n’en sommes pas encore à l’étape des signatures. Nous n’allons recueillir les signatures des membres que lors de la réunion, ce samedi 2 avril, du Conseil national», explique M.Sekkal. Pour l’heure, nous sommes certes loin des conditions qui ont conduit, fin 2005, un certain Mohamed Khalidi à faire scission et à créer son propre parti, le PRV, mais la situation est critique.