PJD : 100 jours, des bénéfices… Et des soucis

Le parti croule sous les demandes d’adhésion. Des directives ont été données pour accepter (presque) tout le monde. Le parti exige un droit de regard sur l’action de ses ministres. Ceux-ci ne feront plus partie du prochain secrétariat général.

Cent jours à peine après son arrivée a la tête du gouvernement -son secrétaire général a été nommé chef de l’Exécutif le 3 janvier-, le PJD engrange déjà les bénéfices de son nouveau statut. Quelques soucis d’accommodation et d’autres d’ordre organisationnel, aussi. Le parti traverse, en effet, une situation sans précédent : une affluence de nouveaux adhérents et une santé financière à faire des envieux, d’un côté. Quelques couacs qui lui attirent les courroux de ses adversaires politiques et les reproches de ses alliés, de l’autre.
«C’est une situation inédite. Nous traversons actuellement une phase de transition que nous essayons de ne pas trop faire durer», confirme Slimane El Amrani, secrétaire général adjoint, chargé de l’organisation du parti.
Côté organisationnel, 11 parmi les 23 membres du secrétariat général, dont le secrétaire général, deux de ses adjoints et le président du conseil national, ont été nommés au gouvernement. «Leurs fonctions deviendront bientôt incompatibles avec celles qu’ils assumaient au parti», explique le député de Khouribga. Comment s’en sort donc le parti ? «C’est simple, explique Mustapha El Khalfi, ministre de la communication et membre fraîchement nommé du secrétariat général, nous avons commencé par mettre en place une différenciation fonctionnelle entre le parti et le gouvernement». Explication : les ministres renoncent progressivement à leur fonction au sein du parti. El Khalfi qui était, lui-même, président de la commission des politiques publiques, a dû renoncer à cette charge au profit d’un autre militant.
Pour le moment, explique-t-il, les différentes instances du parti tiennent régulièrement leurs réunions. Les ministres essaient tant bien que mal d’être à la fois au four et au moulin. «Ce n’est pas chose aisée», reconnaît cependant M. El Amrani. Lors de la dernière réunion du secrétariat général (le 19 février), les ministres ont tenu à être présents mais la plupart ont quitté avant la fin de la réunion. «Il faut se rendre à l’évidence, cela ne saurait durer. Ils ne peuvent pas maintenir le rythme de deux réunions par mois», fait-il remarquer.

Ministre ou responsable du parti, chacun son domaine

Après le congrès, le VIIe qui se tient les 14 et 15 juillet, laisse entendre Lahcen Daoudi, secrétaire général adjoint et ministre de l’enseignement supérieur, les ministres ne devraient pas se porter candidats au futur secrétariat général. Cela pour mettre définitivement une distance entre le gouvernement et le parti. Qu’en est-il pour le futur secrétaire général ? Abdelilah Benkirane va-t-il rempiler ? «C’est un cas un peu spécial. De toute manière, c’est le congrès qui va trancher», affirme Slimane El Amrani. Sur ce point, les statuts du parti sont clairs. D’abord, c’est le parti qui choisit les candidats et ils sont forcément au nombre de trois. Les congressistes élisent l’un d’entre eux. Mohamed Darif, politologue et spécialiste des mouvements islamistes, note qu’une tendance au sein du PJD plaide pour le départ de Benkirane de la tête du parti pour qu’«un éventuel échec du gouvernement ne soit pas imputé à la formation islamiste».
Or, l’USFP l’a montré en 2002 (le parti a gagné les élections après avoir conduit le gouvernement d’Alternance), l’Istiqlal en 2011 (il s’est classé deuxième), les Marocains ne sont pas forcément dans la logique du vote-sanction et il se peut que le PJD, quelle que soit sa prestation à la tête du gouvernement, sorte vainqueur des élections. Ce sera donc le secrétaire général (censé ne pas être Abdelilah Benkirane), qui sera nommé. Selon ce scénario, il est donc fort probable qu’en 2016 le gouvernement reste, mais pas Benkirane. Mais c’est un peu trop tôt pour de telles conjonctions.
Pour l’heure, explique Mustapha El Khalfi, le PJD planche sur trois chantiers : les prochaines élections locales, le congrès et l’intégration des nouveaux adhérents.
Car, à en croire le chargé de l’organisation, Slimane El Amrani, des nouveaux venus, il y en a des masses. En moins de deux mois, le parti a ouvert, en effet, une douzaine de nouvelles antennes locales, la plupart dans les régions rurales. «Il y a une affluence à deux niveaux : l’ouverture de nouveaux locaux qui suit une cadence progressive, mais normale et les demandes d’adhésions qui nous parviennent de partout qui, elles, sont extraordinaires aussi bien par leur nombre que la qualité des demandeurs», affirme le secrétaire général adjoint chargé de l’organisation.

PJD, futur parti de notables ?

Maintenant qu’il est au gouvernement, le parti n’entend pas laisser passer l’occasion de faire le plein. «Nous avons tenu à traiter positivement ces demandes d’adhésion. Des consignes ont été données aux antennes locales pour répondre positivement à toutes les demandes», explique M. El Amrani. Il fut un temps où le parti y regardait de près côté vertu des prétendants. Plus maintenant.
«Nous avons été combattus depuis 2003 et jusqu’en 2011. Les gens n’étaient pas assez chauds pour nous rejoindre. Aujourd’hui c’est différent», ajoute le responsable de l’organisation.
Bien plus, une grande partie des demandes d’adhésion émane des catégories sociales jusque-là inaccessibles au discours du parti islamiste. «Nous avons eu beaucoup de demandes d’experts dans différents domaines, de cadres supérieurs, d’hommes d’affaires… Nous aurons peut-être bien, prochainement, d’anciens parlementaires et anciens ministres», confirme-t-il.
En d’autres termes, la démographie du parti est en train de passer d’une prédominance de la classe moyenne et populaire (enseignants, petits fonctionnaires, commerçants, agriculteurs…)  à une plus grande représentation des élites, voire des notables. C’est pour ainsi dire que d’un parti de classe moyenne, le PJD est sur le point de devenir un parti d’élites.
Bref, cette forte affluence aura, du moins, des retombées positives non seulement sur la démographie du parti, mais également sur ses performances pendant les prochaines élections et accessoirement sur ses finances déjà florissantes. Le PJD doit-il s’en réjouir ? A en croire Mohamed Darif, ce n’est pas une chose nouvelle. «La culture politique des Marocains est liée à la proximité ou non du pouvoir. Personne ne voulait du PJD quand il était considéré non grata. Les notables le fuyaient. Aujourd’hui qu’il est au pouvoir, tout le monde accourt à ses portes», explique le politologue. «Tous les partis ont bénéficié de leur passage au gouvernement pour se renforcer», ajoute-t-il. L’USFP a vécu le même phénomène après son accession au pouvoir en 1998. Il s’est ruralisé depuis. Et le PJD court le même risque. Mais nous n’en sommes pas encore là.
Le seul souci du parti pour le moment c’est de réussir son expérience gouvernementale. Pour ce faire, estime M. Darif, le PJD doit faire face à deux défis. Le premier étant de maintenir intact son pouvoir de mobilisation basé sur un discours sur les valeurs et l’identité. Ce discours est clairement perceptible dans les critiques adressées par le MUR et le PJD aux festivals qui reviennent curieusement au devant de la scène politique. Avec la polémique que cela a soulevé. Question : le PJD va-t-il continuer à justifier ces sorties par la liberté d’opinion garantie à chacun de ses membres ?

Quand on est ministre, l’opinion n’est plus aussi libre

Il semble que la devise «l’opinion est libre, mais la décision (du parti) engage tout le monde» ne justifie plus  ces sorties. «Il faut prendre en considération que nous sommes un parti au gouvernement et nous ne sommes pas les seuls. Nos déclarations ne doivent pas sortir du cadre de la charte de la majorité et du programme gouvernemental. Les positions qui sont acceptables selon la logique partisane ne le sont pas quand elles sortent du cadre de ces engagements», avance Slimane El Amrani.
Le second défi auquel le PJD fait face implique directement le chef du gouvernement et réside dans le maintien de l’homogénéité et la cohésion de son équipe. Or, la dernière sortie de Bassima Hakkaoui sur l’avortement et plus récemment la publication, par Abdelaziz Rebbah, de la liste des détenteurs d’agréments de transport, semble irriter quelque peu ses alliés du PPS. Cela alors que dès le début, il a été question d’action commune et concertée au sein du gouvernement.
En tout cas, le parti, et dans une certaine mesure sa matrice le MUR, est là pour veiller au grain. «Les ministres n’échappent pas au contrôle du parti. C’est un garde-fou nécessaire pour les maintenir dans le cadre de ses orientations», affirme M. El Amrani. Concrètement, le conseil national, parlement du parti, contrôle le travail des ministres (en tant qu’individus) et celui des parlementaires. De même que le secrétariat général a un pouvoir sur les deux.
Par ailleurs, le groupe parlementaire et les ministres PJD se sont engagés pour un soutien mutuel. «Le gouvernement soutient le groupe pour permettre à l’institution parlementaire de recouvrer toutes les prérogatives qui lui sont dévolues par la Constitution et le groupe est mobilisé pour faire réussir l’expérience gouvernementale», explique M. El Khalfi. La règle de base, ajoute-t-il, est d’arriver à un équilibre entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.
Dans les faits et pour maintenir cette complicité, le groupe parlementaire dispose d’un droit de regard sur les projets de loi, soumis par les ministres PJD, avant leur adoption en conseil de gouvernement. «Ainsi, nous ne risquons pas de tomber sur de mauvaises surprises et donc d’être contraints de rejeter ces textes», explique le député de Khouribga.
En d’autres termes, on parle de concertation et d’association des députés au travail des ministres. Ce qui fait dire à ce responsable : «C’est ainsi qu’il est peu probable que le parti échoue dans la gestion des affaires publiques». Exit donc l’usure du pouvoir qui a coûté quelques rangs, et plusieurs sièges à l’USFP, sur l’échiquier politique ? «Nous ne sommes pas comme les autres partis, le jour où notre présence au gouvernement ne sera plus productive, nous allons nous retirer. Nous ne craignons pas de retourner à l’opposition», affirme-t-il. Une menace qui revient souvent dans les déclarations des ministres PJD, à commencer par le chef du gouvernement. Mais, nous sommes à peine aux cent premiers jours… Et le pouvoir grise, tout comme il use.