Pierre Vermeren : «Par chance, au Maroc l’islamisme est piétiste et pacifiste»

Champ politique atomisé, le PJD, la nouvelle génération de jeunes ministres technocrates… Ce qu’il en pense.
Pour réformer l’éducation, il faut que les élites du pays le veuillent réellement.

Normalien, agrégé d’histoire, Pierre Vermeren a enseigné pendant six ans au Lycée Descartes de Rabat. Publiée en 2002, sa thèse sur la formation des élites maghrébines, École, élite et pouvoir (Ed. Alizée) lui a valu en 2001, le prix Le Monde de la recherche universitaire.

Aujourd’hui maître de conférences en histoire du Maghreb contemporain à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, et membre du Laboratoire CEMAF (Centre d’études des mondes africains), il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont, entre autres, Maghreb : la démocratie impossible ?, Le Maroc en transition, Histoire du Maroc depuis l’indépendance.

Son dernier ouvrage, qu’il vient de publier, est intitulé Le Maroc, idées reçues. La Vie éco a profité de son passage au Maroc pour l’interpeller sur les questions de l’heure en matière politique, sociale, religieuse… Entretien.

La Vie éco : Votre dernier ouvrage s’intitule «Le Maroc, idées reçues». Quelles sont justement les idées reçues les plus fréquentes sur le plan politique, chez les Français, mais aussi chez les Marocains ?
Pierre Vermeren : Elles sont nombreuses, souvent positives, mais jamais totalement justes, ni totalement fausses. Ce travail m’a permis de montrer que ces idées reçues sont des héritages historiques, notamment de la période coloniale.

Les Français aujourd’hui ont des idées reçues sur le peuple marocain, son roi, le pays et ses paysages… Au plan politique, ils ont longtemps pensé que la qualité religieuse du Roi Commandeur des Croyants interdisait au courant et aux idées islamistes de se développer, d’autant que la monarchie marocaine paraissait très autoritaire.

Sur ces deux points, les représentations des Français ont évolué. Quant aux Marocains, il me semble, même si je n’en traite pas dans ce livre, qu’ils ont peu confiance dans leurs capacités politiques.

Le Roi, garant de la cohésion nationale, est souvent perçu comme la seule instance capable de stabiliser et d’impulser la vie politique.

Votre visite au Maroc coïncide avec la publication d’un rapport du Conseil supérieur de l’enseignement, porteur d’un énième constat d’échec du système éducatif marocain. Que vous inspire-t-il ?
Le rapport du Conseil supérieur de l’enseignement (CSE) reprend les constats du travail remarquable de la COSEF, effectué il y a près d’une décennie.

Les choses ont peu changé, et le diagnostic de la crise du système marocain d’enseignement est établi, connu et partagé par les analystes. La question porte davantage sur les remèdes. Certaines réformes ont été engagées pour rétablir davantage de sciences humaines, introduire l’amazigh ou adapter l’Université au système de l’Union européenne. Mais l’essentiel reste à faire. Car, à l’inverse de la Tunisie, les élites marocaines ne font pas confiance au système national d’enseignement.

Leurs enfants échappant à ses tourments, que ce soit dès le secondaire ou dans le supérieur, elles n’ont pas d’intérêt à le réformer. Quand on veut une filière nouvelle, il est plus facile de créer une école privée que d’engager des réformes ministérielles. En Tunisie en revanche, les élites nationales placent leurs enfants dans le système public, sauf quand il est trop sélectif à leur goût. Ce constat n’a pas changé depuis les années 1990.

Cela ne veut pas dire que la Tunisie est très performante, mais seulement que les élites sociales et politiques marocaines n’ont pas de réelle volonté de changer ce système.

Parlons politique. Quelles sont, selon vous, les causes du faible taux de participation enregistré aux dernières élections législatives ?
C’est la crédibilité de la scène électorale qui est en question. Si la cause de l’absentéisme était univoque, cela se saurait. Pourtant, si les Marocains, qui sont habitués aux procédures électorales, n’ont pas voté, c’est certainement parce qu’ils estiment que cela est inutile.

Ils considèrent soit que les partis politiques trahissent leurs promesses, soit qu’ils n’ont aucun pouvoir au Parlement et au gouvernement, soit que ces partis n’ont pas de solutions à leurs problèmes. Il n’est pas exclu que ces causes s’entremêlent, ni que les Marocains, restés sur les schémas de l’ère Basri, estiment que les élections ne sont pas honnêtes, en dépit des efforts administratifs. Le système politique est une sphère qui semble hors de portée pour le peuple marocain.

Certains jeunes ministres, technocrates avant d’être des politiques, ont réussi à convaincre par leur performance. Ne sont-ils pas, à votre avis, les représentants d’une nouvelle génération de politiques ?
Est-ce que les jeunes hommes politiques surdiplômés dont vous parlez sont l’avant-garde d’une nouvelle manière de faire de la politique ? Peut-être, mais je constate qu’ils sont aussi les fils de la génération précédente, ce qui n’enlève rien à leurs mérites.

En outre, la monarchie a toujours fait appel à des spécialistes ou «technocrates » dans les périodes difficiles, car elle se méfie des tribuns et des chefs politiques.

Depuis les dernières élections, plusieurs partis ont entamé des réformes pour se démocratiser en interne ; la gauche, elle, cherche à rassembler ses forces. De telles mutations ont-elles des chances de faire remonter les politiques dans l’estime des électeurs ?

Le Maroc est un vieux pays de pluralisme politique. Les électeurs marocains assistent depuis des décennies à des joutes politiques qu’ils ne comprennent pas, dans leur grande majorité, et qu’ils estiment inutiles. Si aucun parti ne rassemble plus de 2 ou 3% du corps électoral potentiel (comme lors des dernières élections), c’est que les partis ne rassemblent guère au-delà des militants et de leurs familles. Pour que les Marocains croient aux changements, il faudrait qu’ils soient de grande ampleur.

Quatre ou cinq grands partis (ou alliances) aux programmes cohérents et idéologiquement identifiables (libéral, socialiste, arabiste, islamo-conservateur, amazigho-décentralisateur), ce serait à la fois plus simple et mobilisateur. Mais qui le souhaite vraiment ?

Dans ce contexte, quel pourrait être l’impact de l’entrée en scène de l’ancien ministre délégué à l’intérieur, Fouad Ali El Himma ?

Quand la scène politique manifeste son inefficacité ou qu’elle constitue une menace pour elle, la monarchie a toujours suscité de grands partis «attrape-tout» pour assurer la conduite du gouvernement. Ce fut le cas des organisations pilotées par feu Réda Guédira ou Ahmed Osman.

Est-ce que le Mouvement de tous les démocrates (MTD) est porteur d’un tel projet ? C’est probable. Jusque-là, les ministres technocrates sont appelés pour leurs compétences, pour leur dynamisme et leur fidélité, même s’ils choisissent de s’inscrire dans tel ou tel parti. Les rassembler dans un nouveau parti (ou un groupe parlementaire comme sous la IIIe République en France) peut clarifier la scène politique. Mais il n’y a pas de démocratie sans opposition crédible et susceptible d’arriver un jour aux affaires. Constituer un grand parti ne règle donc que la moitié du problème.

Dans une interview donnée à la veille des élections, vous aviez déclaré que si les islamistes parvenaient au pouvoir, cela ouvrirait la voie à la reconstruction d’une opposition sociale et démocratique. Au vu de la «contre-performance» du PJD aux dernières législatives, quelles sont les perspectives d’avenir de ce parti ?

Le PJD est et restera peut-être un épiphénomène politique. Je constate seulement qu’en termes de voix, il est la première formation politique, même si cela reste modeste. En outre, au-delà de ce parti, il est difficile de nier que l’islamisme est un phénomène social d’ampleur, que cela plaise ou non. Dans la situation de désarroi économique, social et culturel du petit peuple des villes, la justice, la morale religieuse et la charité sont les valeurs porteuses d’espoir.

Que des partis, des idéologues et des associations tentent de capitaliser ces aspirations, c’est une réalité dans tous les pays musulmans méditerranéens. Le jour où une organisation politique parviendra à alléger la crise sociale dans une optique de justice sociale, elle bénéficiera de la faveur des électeurs. Cela dit, en dehors de minorités activistes, le Maroc a la chance de posséder un islamisme plutôt piétiste et pacifiste. Ecarter indéfiniment ses représentants des sphères de la décision publique est un choix dont il faut apprécier les risques.