Peut-on encore parler d’une gauche au Maroc ?

L’USFP avec le PAM, le PPS avec le PJD, la gauche traditionnelle marocaine est plus divisée que jamais. Les chiffres le montrent, la FGD est loin d’être une alternative, en tout cas pas dans un avenir proche. Au dernier scrutin, les quatre formations de la gauche ne sont même pas arrivées à égaler le PJD en nombre de sièges.

L’USFP vient de s’engager dans un mariage de raison avec le PAM. Le PPS n’en finit pas de vivre son éternelle lune de miel avec le PJD. Le PSU, le CNI et le PADS tentent de maintenir, tant bien que mal, une formule trois-en-un dans le cadre de la Fédération de la gauche démocratique (FGD). Le FFD et le Parti de la gauche verte marocain (PGVM), qui ne fait plus parler de lui depuis sa tentative de positionnement en intégrant (aux premiers mois de son existence) le fameux G8, entament une expérience similaire, et néanmoins embryonnaire, avec le parti d’Al Ahd, issu, lui, de la mouvance populaire. Chacun des partis suit sa propre trajectoire. Voilà en gros comment évolue notre gauche institutionnelle à seulement quelques mois des élections législatives du 7 octobre prochain. Pourtant, il y a à peine quelques semaines, le 25 janvier, Driss Lachgar, premier secrétaire de l’USFP, lançait un appel pour une «gauche alternative». «Au sein de l’USFP, déclare-t-il, nous estimons que les conditions historiques d’unifier les forces progressistes sont réunies, notamment grâce aux sacrifices consentis, bannissant les alignements étriqués ayant prouvé leurs limites, voire leur échec. Il est plutôt recommandé d’immuniser le champ politique marocain par le renforcement des entités indépendantes, à travers une volonté émanant du peuple et insufflant les valeurs universelles que prône aujourd’hui la gauche». Le nouveau bloc de gauche, tel qu’on le conçoit au sein de la direction de l’USFP, «est dépositaire de missions dont le changement urgent de la nature de l’Etat, (…), de telle manière à permettre aux mouvements progressistes de changer les rapports de force, en faveur des courants de la réforme, de la modernisation politique, de la démocratisation et de l’égalité…». Cet appel à un «dialogue entre les mouvements de gauche» ne semble pas avoir trouvé, en tout cas pour le moment, d’écho auprès des autres formations. Pourtant, tout porte à croire que les formations de gauche étaient assez sensibilisées pour concevoir l’idée d’un regroupement. Et ce ne sont pas les signaux politiques qui manquent.

Déclin électoral

Quelques semaines avant cet appel de l’USFP, le parti organisait, à Mohammédia, une manifestation pour commémorer l’assassinat du syndicaliste Omar Benjelloun. Selon une source ayant participé à cette manifestation, toutes les sensibilités de la gauche ont, non seulement fait le déplacement mais ont tenu à rester jusqu’à l’épuisement de l’ordre du jour. Naturellement, il a été question, durant les interventions, de ressusciter le projet politique que portait le défunt. Auparavant, cette fois à Rabat le 30 octobre, la gauche, toutes tendances confondues, a veillé à assister, en masse, à une autre cérémonie du même genre, celle du cinquantenaire de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka. Le nombre et surtout la qualité de l’assistance et des intervenants ne laissent plus l’ombre d’un doute sur la nécessité de rassembler ce qui reste encore de la gauche, coordonner ses actions, unir ses démarches et unifier son combat. Ce jour-là, la gauche a montré, laisse entendre cet analyste politique, que malgré ses divergences, somme toute secondaires, elle cache une forte volonté de rassembler ses rangs, prouver son existence et assurer sa pérennité. Mais de quelle gauche parlons-nous ? La réalité de la gauche est aujourd’hui telle que les prestations électorales de ses membres aux dernières élections locales du 4 septembre, cumulées aux expériences électorales passées, confirment une régression de cette tendance sur tous les plans. L’USFP, le plus grand parti de la gauche, est arrivé 6e aux dernières élections locales avec seulement 8,43% des sièges, suivi du PPS (au gouvernement) avec 5,61%. Aujourd’hui, étant donné que la Koutla, seule instance où trois partis de gauche ont pu se retrouver en même temps, fait désormais partie de l’histoire, le pragmatisme politique veut que chaque formation joue son propre avenir loin du reste de la gauche. C’est un peu dans ce cadre qu’entre le récent rapprochement entre l’USFP et le PAM. Les deux partis souhaitent certes former un front moderniste pour «sauvegarder ces options et pour affronter tous les courants extrémistes, qu’ils soient explicites ou implicites, qui propagent un discours rétrograde dans le but d’instaurer progressivement la mainmise sur les institutions et la société», affirme un communiqué conjoint des deux formations. «Ce qui fait par ailleurs partie d’un projet  hégémonique global allant à l’encontre des traditions culturelles des Marocains», ajoute le communiqué. Cette alliance qui s’étend également au Parlement et aux préparatifs des élections sera bénéfique pour les deux formations, affirme Ghassan Lamrani, professeur de sciences politiques à l’Université Mohammed V de Rabat. Il faut d’abord préciser, explique-t-il, que c’est un rapprochement électoral. En d’autres termes, les enjeux de cette alliance sont purement électoraux. Il est bénéfique à l’USFP dans le sens où les socialistes pourraient glaner quelques sièges en plus grâce à cette alliance.

Des sièges et rien d’autre

Le PAM peut, pour sa part, s’adosser sur le côté historique de son allié pour renforcer sa légitimité populaire et politique. Il s’agit également pour le PAM de contrer la stratégie du PJD qui veut confiner le PAM dans l’isolement. A fortiori quand il s’agit de s’allier avec une force politique avec qui il partage les mêmes valeurs. Le parti se déclare, en effet, de centre gauche, moderniste et se donne pour mission de combattre l’islamisme politique et la tendance rétrograde du discours politique actuel. Comme prétexte, l’USFP ne pouvait trouver mieux pour se rapprocher de ce parti qu’il vient d’accuser de tous les torts au lendemain des dernières élections en septembre 2015. Cela dit, «les chances que ces deux formations, même après cette alliance, puissent s’imposer dans les grandes villes restent minimes», estime Ghassan Lamrani. Et cela parce que «l’USFP est quasiment effacée dans les grandes villes et le PAM ne pourra pas compter sur un vote populaire (déjà acquis au PJD) hormis les performances notables, des hommes d’affaires et des quartiers limitrophes encore restés imperméables à la propagande islamiste». C’est presque pour les mêmes raisons que le PPS tient à son alliance avec le PJD. Sinon qu’est-ce qui aurait poussé ce parti de gauche à composer avec un parti islamiste ultra-conservateur sur le plan politique et ultralibéral sur le plan économique ? L’allié inconditionnel des islamistes a déjà bénéficié de leurs largesses électorales à l’occasion des élections partielles de 2013 au cours desquelles il a failli perdre un siège et par la même occasion son groupe parlementaire à la première Chambre, si ce n’est du soutien des électeurs du PJD. Aujourd’hui, la question qui se pose est : le PPS saura-t-il convaincre le PJD de le soutenir dans sa revendication de baisser le seuil électoral à 3% sinon moins ? Certes, un seuil bas permet au PPS d’assurer une présence relativement appréciable au Parlement, mais il peut également permettre l’accès de certains partis de moindre envergure à l’institution législative. Les promoteurs du projet de révision à la baisse du seuil électoral font allusion, en ce sens, au PSU et à la FGD. Cela étant, un seuil électoral aussi bas affectera plus sensiblement le PJD et risquera de le priver de plusieurs sièges comme il bénéficiera au deuxième parti avec comme conséquence la réduction de l’écart entre le premier et le deuxième parti. Cet écart, entre le PJD et l’Istiqlal, est actuellement de 45 sièges (soit plus de 11% des sièges). Notons que le PJD est ferme, il soutiendra coûte que coûte le maintien du seuil de 6%. Mais, c’est là une autre question.

La politique autrement

Pour revenir aux nouveaux positionnements des partis de la gauche, plus précisément à ce changement de tactique de l’USFP, il faut préciser que «la conjoncture a un peu poussé les deux formations à ce rapprochement, étant donné que l’Istiqlal se dit aujourd’hui de plus en plus proche du PJD. La clarification du positionnement idéologique du PAM depuis son dernier congrès y est également pour beaucoup», assure ce politologue. Peut-on dans ce cas parler des prémices d’un bloc de gauche conduit par les formations? «Assurément pas», tranche-t-il. Il va même plus loin en déclarant que «l’USFP et le PPS ne représentent plus la gauche. Du moins telle que nous la connaissions. Ils n’ont plus de gauche que le nom. Les gens qui représentent la gauche et ses valeurs ont quitté ces partis. Prenons par exemple les élus du PPS, la majorité d’entre eux n’avaient aucune relation avec le parti avant leur élection. Il compte désormais, tout comme l’USFP, sur des gens qui disposent de leur propre fief électoral et surtout de moyens de financer leur campagne. Pour l’USFP, ceux qui sont encore porteurs des valeurs de la gauche sont partis, en grand nombre, avec le courant de feu Ahmed Zaidi». Autre question : Qui représente aujourd’hui la gauche authentique ? Ghassan Lamrani, comme certainement d’autres figures de proue de la gauche n’ont qu’une réponse. «A l’exception du PSU et de la Fédération de la gauche démocratique, (FGD), il est difficile de trouver un véritable discours de gauche», affirme-t-il. C’est désormais, surtout depuis sa prestation lors des dernières élections communales, sur plusieurs langues : l’espoir est porté sur la FGD.

«Ce n’est pas encore une relève à proprement parler, mais elle reste un espoir», tranche ce politologue. La FGD représente pour beaucoup d’analystes ce qu’était l’USFP historique dans les années 80 et même au début des années 90 aussi bien pour son discours critique, mais mesuré et sans débordement que par son projet de société fortement axé sur la justice sociale. Cela dit, «la nouvelle gauche, représentée notamment par la FGD, nécessite un travail de long terme». En effet, son seul exploit palpable réside pour le moment, en plus d’une campagne électorale propre et ses nouvelles méthodes de communication, dans les 9 sièges (sur un total de 36 sièges) que l’une de ses listes a remportés à Agdal-Riyad à Rabat, juste derrière le PJD avec 17 sièges. Ce n’est pas seulement cela, mais à y voir de plus près «c’est une circonscription où votent l’élite sociale et la classe moyenne éclairée et fortement politisée», observe ce politologue. Cela dit, ajoute-t-il, «c’est une tendance encore faible, mais elle est manifeste un peu partout où cette catégorie d’électeurs est fortement implantée. Ils votent massivement pour la FGD. Mais on ne peut pas pour autant parler d’une alternative politique, en tout cas pas aujourd’hui. Peut-être à moyen ou long terme, dans 20 ans peut-être, si la fédération et le groupe des partis qui la composent restent sur cette lignée politique». En d’autres termes, «il faut qu’ils continuent à produire un discours critique même en étant, une fois élus, à l’intérieur des institutions. S’ils se transforment en partis électoraux, comme l’USFP aujourd’hui, ils risquent de subir le même sort». Pour cela, ils doivent développer de nouveaux instruments de travail, faire de la politique autrement. Autrement dit, la gauche, pour survivre doit aujourd’hui surpasser les islamistes tout en adoptant les mêmes outils de travail. Cela se résume, note-t-on, en une plus grande présence sur le terrain, un discours, mais aussi des pratiques, portés sur l’éthique, une plus grande proximité des citoyens, la promotion des valeurs de la gauche, de modernité et de l’ouverture et de l’équité sociale et surtout un travail de longue haleine. Il ne s’agit pas de remporter des sièges en ayant trop souvent recours aux notables, mais de mériter le vote des électeurs, qui se prononcera pour le parti et non pour la personne du candidat.

Aux dernières élections communales, les quatre formations ayant pu dépasser le seuil électoral, (l’USFP, le PPS, la FGD et le FFD) ont remporté à peine 4 946 sièges (15,7% du total). Soit bien moins que les islamistes du PJD (classés troisièmes avec 5 018 sièges). La plus grande formation de gauche est classée 6e alors que le FFD traîne à la 11e position sur un total de 18 partis. Aux dernières élections législatives de novembre 2011, seuls l’USFP et le PPS figurent parmi les huit partis les plus représentés au Parlement. C’est clair, les performances électorales de la gauche vont en se dégradant. Les pronostics pour les futures élections législatives ne sont pas non plus réjouissants. Les analystes politiques donnent à peine une vingtaine de sièges à l’USFP grâce notamment aux votes des notables et des populations des provinces du Sud. Bien sûr, il va continuer sur son déclin alors que le PPS pourra à peine former un groupe parlementaire. Et ce bien sûr dans l’option où le nombre de sièges (actuellement 20) nécessaire pour former un groupe est réduit de moitié. «Les deux partis sont encore indispensables pour les équilibres politiques et surtout pour leur rôle en matière de diplomatie parlementaire. Ils vont continuer à maintenir une présence au Parlement, mais leur pouvoir électoral et leur classement parmi les partis politiques sera largement affecté», explique Ghassan Lamrani. La FGD pourra, dans le meilleur des cas, assurer une présence symbolique dans la Chambre avec une demi-douzaine de sièges. C’est que la gauche a perdu beaucoup de ses électeurs. Les gens qui votent aujourd’hui pour l’USFP ne votent plus pour le parti, mais pour les candidats du parti. Une partie des électeurs de l’USFP notamment vote aujourd’hui pour le PJD, une grande partie, désabusée, ne vote plus, alors qu’une petite tranche vote pour la FGD.