Pendant ce temps, l’USFP reste en crise…

La direction du parti est de plus en plus critiquée : manque de concertation et compromission avec le pouvoir sont des reproches fréquents. Les militants divisés : certains veulent un congrès avant les élections de 2012, d’autres après. Le Conseil national n’a pas pu achever ses travaux et se réunira
à  nouveau le 15 janvier.

Alors que le monde politique résonne des coups que se portent, tour à tour, l’Istiqlal, le PAM et le PJD, alors que les autres, à l’instar du RNI et de l’UC, peaufinent leurs alliances et réfléchissent à l’après-septembre 2012, l’USFP semble étrangement absent du débat. Où est le parti, qu’y fait-on, qu’y prépare-t-on ? Pas la peine de chercher loin, le constat tombe comme un couperet. «L’USFP est en crise, malade et dans une impasse». C’est ainsi que résume un universitaire, cadre du parti de la rose qui a pris ses distances aujourd’hui vis-à-vis du parti, comme beaucoup d’autres, la situation actuelle de l’USFP. La dernière réunion du Conseil national de l’USFP, tenue samedi 25 décembre, vient confirmer ce constat. Les intervenants ont tous mis le doigt sur l’impasse. Unanimité également quant à la critique du rôle que joue le bureau politique et ses décisions qui ne sont pas en adéquation avec la situation politique du pays.
Que reproche-t-on, au juste, au bureau politique ? La liste des griefs est longue. En gros, avance ce membre du Conseil national, «la direction manque de courage politique. Elle préfère plutôt plaire que de prendre des décisions claires et tranchées. Elle s’est inscrite dans une longue apathie face au pouvoir». Ce que certains membres du Conseil national qualifient de «perte d’autonomie de décision vis-à-vis des centres du pouvoir». En tout cas, explique cet universitaire, «la ligne de conduite adoptée par l’actuelle direction n’exprime pas, de manière forte, son autonomie en tant que représentant d’un parti qui défend ses idées». Cela ne veut pas dire non plus, se rattrape-t-il, qu’«elle s’est inscrite dans une logique d’asservissement ou d’instrumentalisation». En gros, on reproche à l’actuelle direction son choix : «Etre dans la majorité au gouvernement, quitte à avaler des couleuvres tant que cela est nécessaire, vaut mieux que d’être dans l’opposition». Sauf que le parti risque de perdre, à terme, son identité pensent beaucoup.

Quatre membres du bureau politique sur 23 en retrait

N’empêche que la direction semble s’accrocher à cette option. D’où cette série de reproches faite au bureau politique : la prise de décision de manière unilatérale, l’absence de débat sur les grands dossiers, le manque de courage politique avec comme corollaire le retrait progressif de la scène politique aujourd’hui monopolisée par le PAM, le PJD, l’Istiqlal et le RNI. Une ligne de conduite qui lui a valu la défection de quatre de ses membres (sur un total de 23) : Mohamed Achâari, Larbi Ajjoul et Ali Bouabid, le 19 avril dernier, et beaucoup plus tard Mohamed Boubkri qui a gelé, lui aussi, ses activités au sein du bureau politique, il y a un peu plus d’un mois. Ce qui n’arrange en rien la situation. Le premier secrétaire, Abdelwahed Radi, a appelé ouvertement dans l’exposé du bureau politique, lu samedi devant les membres du Conseil national, les dissidents à reprendre leurs activités. Pour toute réponse, Mohamed Achâari affirme : «Nous n’avons reçu aucune demande officielle en ce sens. Nous ne sommes pas en colère pour qu’on essaie de nous contenter. Ce que nous attendons, c’est une réponse. Et pour le moment, nous n’en avons reçu aucune». Du coup, la direction du parti se retrouve dans une posture peu enviable.
Houcine El Kafouni, socialiste de première heure et actuel membre du Conseil national, résume la situation en des termes plus terre-à-terre : «Abdelwahed Radi s’était engagé à se consacrer entièrement à la gestion du parti s’il est élu au poste de premier secrétaire. Aujourd’hui, il est absorbé pas sa nouvelle mission de président du Parlement. De même pour son adjoint, Fathallah Oualalou, actuellement aux commandes du Conseil de la ville de Rabat. Ce vide a laissé les coudées franches à Driss Lachgar pour tenter d’affirmer son emprise sur les différents organes du parti. Son empreinte est perceptible aujourd’hui dans toutes les instances du parti et même au niveau de la jeunesse, du secteur des femmes et du syndicat». Raison pour laquelle le ministre chargé des relations avec le Parlement – à propos duquel des membres du Conseil national affirment qu’il est proche du PAM- a sans doute été l’objet de l’ire de ses camarades du Conseil national.
Face à cette levée de boucliers, le bureau politique a, encore une fois, préféré tempérer. Il a été contraint de reporter la suite des débats au 15 janvier, sous la pression des demandes d’intervention des membres et l’acuité des critiques. Une tradition dans laquelle l’USFP semble décidément se complaire. Le VIIIe congrès a été, rappelons-le, tenu en deux temps (juin-novembre 2008), la première réunion du Conseil national également (décembre 2009). Une nouvelle méthode de gestion de crises ?  
En réalité, explique un cadre du parti, cela suppose deux explications. L’une rationnelle et relève du Conseil national, lui-même. L’autre, plus plausible, tient plutôt d’une tactique prônée par la direction du parti. Ainsi, d’un côté, le nombre d’interventions étant extrêmement élevé en raison notamment de l’absence de réunions régulières des membres dans le cadre de commissions -cela n’était pas prévu dans les statuts-, il devient presque impossible de satisfaire la volonté d’expression de chacun de ces membres. Ce qui rend inéluctable la répartition des travaux du conseil sur deux sessions. De l’autre côté, cette tactique permet à la direction de s’en sortir à moindres frais. «On laisse d’abord les gens s’exprimer et évacuer leur colère, on se donne ensuite un temps de réflexion afin de mieux préparer les décisions à prendre», explique ce membre du Conseil national.

Un congrès en 2011 pour affronter les élections ou après pour profiter de la présence au gouvernement

Une manière également de reporter la résolution des problèmes et la sortie de cette crise qui perdure depuis trois ans déjà. Or la conjoncture ne le permet peut-être plus. Le bureau politique doit réagir et vite, lance-t-on en chœur au sein du Conseil national. L’une des questions urgentes que les deux instances doivent trancher est la date du prochain congrès, le IXe. «C’est le point de divergence majeur, même au sein du bureau politique. Le congrès doit-il être tenu en 2011 ou après les élections de 2012 ? C’est la question à laquelle le parti doit répondre», explique un membre du Conseil national. Les socialistes sont partagés en raison des conséquences. Le premier choix repose sur le fait que la tenue du congrès avant les élections de 2012 est «une opération risquée». Ses défendeurs optent pour le statu quo et comptent profiter de la présence du parti au gouvernement pour lui assurer une place honorable à l’issue des prochaines échéances électorales. Les partisans du deuxième avis, dont certains membres du bureau politique, estiment qu’«il est urgent d’organiser le congrès cet été pour assainir les rangs du parti avant d’affronter les prochaines législatives». Par ailleurs, Habib El Malki, entre autres partisans d’un congrès en 2011, affirme qu’il faut s’en tenir au règlement interne du parti qui veut que le congrès soit tenu tous les trois ans.
En gros, résume cet ancien SG de la Chabiba, le parti se retrouve devant un dilemme : un congrès l’été prochain débouchera sur une nouvelle configuration dont les contours ne sont pas connus. Et ce, en une période très cruciale de pré-campagne électorale. En revanche, «ne pas tenir le congrès en son temps pourrait aboutir à un déchirement du parti qui abordera les élections en position de faiblesse». Le Conseil national, deuxième instance décisionnelle après le congrès, devra trancher le 15 janvier.
Mais cela ne résoudra certainement pas, pour autant, la crise dans laquelle s’est enlisé le parti depuis les élections législatives de 2007. Solution ? «Il y a toujours une possibilité de sortir de la crise», affirme cet universitaire et cadre du parti. Pour cela, le parti doit d’abord adopter une ligne politique clairement définie à laquelle adhère une majorité des militants et dans laquelle une frange de la société puisse se retrouver. Il faut, en second lieu, activer toutes les instances décisionnelles et de concertations du parti, au niveau central et local afin de donner corps à cette ligne politique. Le parti doit, en troisième lieu, créer des espaces où puissent s’exprimer les diversités et mettre en place des règles et des normes pour les gérer. Ce qui revient à institutionnaliser les courants politiques, hantise des caciques de la maison. Ce faisant, le parti devrait également procéder à sa remise en question, une évaluation de son action et un bilan de son parcours depuis qu’il a décidé de passer de l’opposition au gouvernement. Or, cela ne peut se faire que lors d’un congrès.

Quels alliés ? Là aussi la question divise les membre du Conseil national

Cela appelle une autre question. L’USFP est-il en mesure de préparer un congrès dans les six mois à venir, comme le souhaite une frange importante de ses militants et cadres ? «On peut très bien préparer un congrès dans de bonnes conditions si, toutefois, la volonté y est. C’est un moment décisif qu’il faut préparer et organiser en toute transparence», plaident les convaincus qui estiment que c’est seulement ainsi que le parti pourra s’adresser demain à ses électeurs avec un projet de société et un programme politique bien définis. Autrement, il peut toujours faire appel à des élites locales, activer les réseaux locaux et tribaux pour glaner les sièges électoraux. Auquel cas, c’est le risque de déchéance, le passage d’«un parti politique historique à un phénomène électoral». Un avenir sombre dans lequel se retrouverait le parti qui a dégringolé du premier rang en nombre de sièges en 2002 au 5e rang en 2007, réduit ainsi à jouer le rôle d’appoint pour les futures majorités gouvernementales. Reste à savoir de quel côté basculera-t-il ? Continuera-t-il son chemin en compagnie de l’Istiqlal, ce qui lui a pourtant valu plus de marginalisation dans l’actuel gouvernement El Fassi ou se retournera-t-il comme le souhaite une tendance du parti vers le PAM et le RNI ? Habib El Malki, pourtant partisan d’alliances «pragmatiques», assure que c’est un débat encore précoce. Sauf que l’exposé du bureau politique présenté devant le Conseil national est, peut-être, porteur d’éléments de réponse. Il ne comporte, en effet, aucune référence à la Koutla et à son allié traditionnel, l’Istiqlal. Autre détail à relever, un exposé présenté récemment par Driss Lachgar sur les lois électorales préconise de porter le seuil électoral, actuellement de 6%, à 8% dans un premier temps et 10% plus tard. Dans un tel scénario, les partis de la gauche, le PPS y compris, présentés comme alliés objectifs de l’USFP, se retrouveraient, de facto, en dehors du Parlement. Pour l’heure ce ne sont que des suppositions. Il y a plus urgent : sortir le parti de la crise. Or, comme le soutient un membre du Conseil national, «il faut le reconnaître, ce ne sont pas seulement les causes internes qui sont à l’origine de cette situation». Pour cet analyste, l’USFP est aussi «victime d’une marginalisation préméditée souhaitée. Le parti est victime de la manière dont ont été gérés les rapports avec lui». Ce qui fait dire à un jeune cadre du parti, ancien membre du Conseil national, que l’USFP est «une organisation condamnée au changement radical ou à… l’implosion».