Partis : qu’ont-ils fait de concret depuis le 16 Mai ?

Appelés à remplir le vide politique qui avait profité aux extrémistes, ils n’ont pas réellement changé d’approche.
Ils se sont lancés dans des activités associatives au détriment
de l’éducation politique des citoyens.
L’encadrement de la population toujours prisonnier des calculs électoraux.

Lundi 15 mai. Quartier de Sidi Bernoussi, dans la banlieue de Casablanca. En face du bureau local du Parti de l’Istiqlal, des écoliers en uniforme sont installés autour d’une table, à quelques mètres des marchands de fruits. Ils dessinent. Une fillette d’une dizaine d’années colorie le grand «bom !» qu’elle a méticuleusement tracé à la règle. Un petit garçon du même âge peaufine un barbu habillé à l’afghane. Une ou deux de leurs compagnes sont voilées, mais elles sont minoritaires. A quelques mètres de là, les militants istiqlaliens se préparent à lancer les activités de commémoration des attentats de Casablanca du 16 mai 2003. En cette occasion, les enfants participeront à des ateliers de dessin, de musique et écouteront des versets du Coran condamnant la violence.

Trois ans après, les attentats de Casablanca n’en finissent pas d’imposer leur marque sur les actions des pouvoirs publics : «Villes sans bidonvilles», «Initiative nationale pour le développement humain», etc., autant de projets fédérateurs sont ou ont été déjà lancés avec le soutien d’une société civile organisée, bien décidée à accompagner les grands chantiers avec ses petits moyens. Il existe toutefois un troisième acteur-clé pour ces projets, mais il est rarement mentionné : les partis politiques. Pointés du doigt pour leur responsabilité indirecte, en raison du vide qu’ils avaient laissé aux extrémistes sur le terrain, les partis avaient, dans une démarche de mea-culpa, promis d’encadrer davantage, de participer activement «à l’organisation et à la représentation des citoyens», conformément à l’article 3 de la Constitution. Aujourd’hui, la question qui se pose est de savoir ce qu’ont fait nos politiciens de concret depuis 2003 pour remplir cette mission, particulièrement auprès des populations des plus exposées ?

«Nous organisons des activités culturelles, sportives, des excursions, certaines avec des autocars de la commune, d’autres avec des véhicules loués», explique Mohamed Adnane, vice-président MP du Conseil de la ville de Casablanca. Dans sa circonscription, les activités du parti se traduisent essentiellement par la prise en charge des évènements familiaux de ceux qui n’en ont pas les moyens : financement des obsèques, fêtes de circoncision, distribution de bons donnant droit à des denrées alimentaires durant le Ramadan, ou encore de petites sommes d’argent (500 DH) au moment de l’Aïd El Kébir, les occasions ne manquent pas.

Distribution de vivres, aide pour les démarches administratives…, et après ?
Certains bénéficient également d’une aide pour la création de petits commerces. «En tant que vice-président du conseil de la ville de Casablanca, je facilite les tâches administratives», explique Mohamed Adnane. Autre caractéristique du Mouvement populaire dans la zone : grâce au soutien financier de ses militants, ce dernier fournit de petits financements, qui vont jusqu’à 10 000 DH. «Dans le cas d’un père de famille qui a perdu son emploi, nous pouvons lui financer la machine à plumer les poulets et un stock de départ, et le voilà prêt à commencer sur le champ», ajoute M. Adnane, qui est également député. «C’est comme ça que nous investissons 500 000 à 600 000 DH par an, payés de la poche des militants» La santé joue également un rôle-clé, avec, par exemple, le financement de consultations chez le médecin ou d’achat de médicaments. «Mon salaire de député est distribué entre les visites chez le médecin, les médicaments et la location de tentes pour les occasions», explique le responsable MP.
Le cas du Mouvement populaire est assez typique dans la mesure où ses activités diffèrent peu de celles de la société civile. Certaines activités peuvent aussi se retrouver un peu partout dans les autres partis, comme les cours d’alphabétisation ou les activités dédiées aux femmes. D’autres varient selon les partis qui les organisent. Ainsi, l’Istiqlal fait régulièrement appel à son réseau, qui comprend aussi bien les structures du parti que les associations proches de ce dernier. «Nous animons la Ligue marocaine de lutte contre l’analphabétisme», explique Nizar Baraka, membre du bureau politique de l’Istiqlal. «A côté de cela, poursuit-il, il y a la femme et la jeunesse istiqlaliennes qui s’en occupent également. En tout et pour tout, nous avons entre 80 000 et 100 000 bénéficiaires». Ces cours, on les retrouvera également au niveau des bureaux du parti ou des associations de quartiers qui en dépendent. Naïma Rabaa, responsable istiqlalienne du bureau de Sidi Bernoussi et de l’association Zenata pour le développement, explique que les deux structures offrent de petites formations en couture ou en cuisine, ou autres activités, avec des effets modestes, certes, mais positifs. «Nous avons noté un changement du comportement des femmes qui fréquentaient notre association à Douar Skouila. Au début, elles se voilaient le visage avec des litam noirs, maintenant, elles portent des voiles ordinaires», dit-elle en poursuivant que «leur discours lui aussi a changé».

Des actions louables mais où est la conscientisation ?
L’USFP, traditionnel rival de l’Istiqlal, semble avoir des priorités différentes. «Certains pensent qu’aider, c’est distribuer de l’huile et d’autres denrées. Je n’y crois pas car c’est du court terme», explique M. Youssef Benjelloun Touimi, responsable USFP à Casablanca. «Je préfère mener une action de moyen terme, qui génère un retour comme, par exemple, faciliter les démarches administratives, mener des actions au niveau des maisons de jeunes: ce sont des batailles importantes». On retrouvera des tendances similaires au PJD qui, lui, s’est lancé dans l’informatique, les mathématiques, les sciences, avec des formations relatives au comportement en société, à la pratique du culte, au dialogue. «Il s’agit à la fois de former les militants et de discuter avec le public», explique Nourredine Karbal, secrétaire régional du PJD à Casablanca. Là encore, ce sont des associations proches du parti qui se chargent de ce genre d’activités.

Autre parti, autres pratiques. Le PSU, pour sa part, semble s’être spécialisé dans l’action dans les zones reculées du pays. De Tata à Jerada, en passant par Boumia (près de Khénifra), il semble avoir fait une exception pour Témara, pourtant en plein territoire PJD. Ce qui ne l’a pas empêché d’y faire un travail de proximité auprès des populations des bidonvilles. «Le 16 mai ne nous a pas beaucoup influencés, mais nous avons une stratégie d’action sur le terrain. Nous essayons de travailler avec les gens en les côtoyant au jour le jour. A force de faire partie de leur “décor”, ils finissent par nous prendre au sérieux», confie Rachid Khalil, militant PSU à Témara.

Avec de telles actions sur le terrain, certes louables, les partis politiques ont-ils pour autant rempli leur part du contrat ? Peut-on qualifier ce qu’ils font de travail d’encadrement des populations ? Ces actions sont-elles suffisantes ? Pour y répondre, un petit retour en arrière s’impose.

Flash-back. A la veille des attentats, la société marocaine était assoiffée de modernité, mais ne parvenait pas à la définir. La libération des mœurs devient le principal champ de bataille opposant des modernistes et des conservateurs: moudawana, élection de Miss Rabat, Festival d’Essaouira, rockers et même les idoles des enfants, les Pokémons, en feront les frais. Le PJD tire sur tout ce qui bouge. Son discours est axé essentiellement sur la morale, mais il n’a pas le monopole du discours conservateur. Les autres partis ont les leurs et le parti islamiste, loin d’être isolé, fait partie de la majorité pendant un temps. Au même moment, les mécontents de ce contexte politique se dirigent vers le milieu associatif. Beaucoup d’associations verront le jour, avec un langage à connotation de plus en plus politique.

Passé les attaques, les partis font marche arrière et se rangent dans le sillage des associations, critiquant violemment un PJD désormais isolé. Leurs attaques, en fait, lui rendront service. Elles l’amèneront à revoir son discours pour l’étendre à d’autres domaines : économie, gouvernance, corruption, etc. Dans la foulée, l’ascension de son homonyme turc lui permet de redorer son blason, même indirectement.

Encadrer ou recruter de nouveaux électeurs ?
Mais, au-delà du PJD, c’est l’ensemble de la classe politique qui se retrouve sous le feu des projecteurs. «Au lendemain des attentats, le ministre de l’Intérieur s’était réuni avec plusieurs hauts responsables, avec pour objectif d’amener les partis à jouer leur rôle et faire face au terrorisme, dans la mesure où les attentats étaient la conséquence d’un vide politique exploité par les courants radicaux», analyse le politologue Mohamed Darif (voir entretien en p. 42). «Pour endiguer ce radicalisme religieux, il fallait remplir ce vide, il fallait donc que les partis politiques jouent leur rôle». Désormais, selon lui, les partis devront être pris au sérieux, ce rôle ne se limitant plus à participer aux élections. Ils doivent désormais jouer pleinement la carte de l’encadrement que leur assigne la Constitution. Le travail est d’autant plus crucial qu’il se fait loin des écrans de télévision, dans les quartiers les plus pauvres mais aussi les plus peuplés, et qu’il s’agit de conquérir de nouveaux électeurs, ou de les conserver.

Mais que signifie l’encadrement des populations ? S’il s’agit avant tout d’aller à la rencontre des citoyens, via des associations, c’est chose faite. Ce n’est pas tout, il s’agit également de former les gens pour qu’ils puissent développer une pensée critique vis-à-vis des discours. Là, si certains partis, à l’instar du PJD ou de l’Istiqlal, organisent effectivement des formations, il est difficile de voir où se situe la frontière avec le prosélytisme destiné à récupérer de nouveaux militants.

Dans d’autres partis, on explique qu’il est «préférable de lutter contre les idées rétrogrades en douceur, en parlant aux gens dans les cafés, en expliquant que les types en tenue afghane sont en fait financés par les juifs [sic!]» (approche dangereuse car tout aussi extrémiste).

Difficile de voir se développer un esprit politique dans une telle situation. D’autant que, pour les populations ciblées, il s’agit plutôt de problèmes de survie. Mais l’encadrement demandé aux partis doit-il pour autant se limiter à la distribution de vivres? Pire encore, il semble bien que les activités actuelles n’ont pas foncièrement changé par rapport à ce qui se faisait avant les attentats. «Leurs préoccupations restent les mêmes, ils ne donnent pas une grande importance à l’encadrement, il y a toujours les calculs entre les élites. Il y a toujours une série de dossiers, de problèmes que les partis remettent sur la table, certes chaque 16 mai, mais qui répondent plus à des calculs électoralistes», explique Mohamed Darif. Certains protestent même contre le fait que ces activités se tiennent essentiellement à l’approche de l’anniversaire des attentats, et qu’elles ciblent toujours les mêmes populations. En définitive, ces actions, menées à l’occasion de chaque anniversaire du 16 Mai, et à force de toujours montrer du doigt les mêmes populations, dites défavorisées, risquent d’avoir un impact psychologique négatif, contraire à celui escompté.

Lundi 15 mai, Sidi Bernoussi, Casa. Atelier de dessin organisé pour les écoliers par le bureau local de l’Istiqlal. Sur le papier, des barbus vêtus à l’afghane… un grand «Bom !» méticuleusement tracé…

Analyse
«Les préoccupations des partis n’ont pas changé»

La Vie éco : Quel bilan faites-vous de l’action des partis politiques depuis le 16 Mai 2003 ?
Mohamed Darif : Au lendemain des attentats, le ministre de l’Intérieur s’était réuni avec plusieurs hauts responsables, avec pour objectif d’amener les partis à jouer leur rôle, dans la mesure où les attentats étaient considérés comme la conséquence d’un vide politique exploité par les courants radicaux. Après le 16 Mai, l’attitude de l’Etat envers les partis a changé. Toutefois, et de manière générale, les partis n’ont pas bougé. Si l’on considère que l’un de leurs rôles est l’encadrement des citoyens, cela a essentiellement consisté en quelques opérations d’alphabétisation, ou encore les activités habituelles, avec un petit changement : les activités se sont plus focalisées sur la question de savoir comment contrôler le terrorisme ou le radicalisme religieux. On peut parler de trois types de partis après le 16 Mai : ceux qui ont été obligés de clarifier leur position et c’est le cas du PJD. Ce dernier a réagi car il était attaqué de partout. Du coup, c’est le PJD qui, de temps à autre, organise des activités culturelles ou même politiques au cours desquelles il essaie de montrer sa position en tant que parti. Mais le PJD a toujours agi dans le cadre de la réaction. Le deuxième type de partis regroupe ceux qui ont attaqué le PJD et lui ont fait porter une responsabilité morale dans les attentats. Il s’agit surtout des partis de gauche comme l’USFP et le PPS. Dans la troisième catégorie, par contre, on trouve les partis qui ont continué à travailler de manière ordinaire.

Quelles sont les causes de cette inertie ?
Si les partis politiques marocains étaient dans une situation saine, ils pourraient être plus actifs et constituer une force de proposition. Cependant, ils connaissent une crise due à trois facteurs : le rôle des autorités publiques, en général, dans la mesure où ces dernières ne donnent pas d’importance aux partis, l’absence d’une élite qui croie en la démocratie interne et l’absence de culture partisane au sein de la société. Par conséquent, le comportement politique au Maroc est toujours régi selon des critères traditionnels : ethnique, tribal, religieux. Evidemment, nous restons loin de la culture de participation qui crée cette culture partisane.

On assiste aujourd’hui à des grèves de la faim des détenus islamistes, au retour des discours moralisateurs… Est-on en train de revenir à la situation d’avant les attentats ?
Oui et non. On peut dire qu’on est revenu au contexte d’avant le 16 Mai si l’on prend en considération les activités des partis : leurs préoccupations restent les mêmes, ils ne donnent pas une grande importance à l’encadrement et les calculs électoraux sont toujours présents. Il existe toujours une série de dossiers, de problèmes que chaque parti discute à des fins électoralistes. S’il y a quelque chose de nouveau, c’est qu’aujourd’hui tout le monde dit qu’il ne faut pas instrumentaliser la religion à des fins politiques. Même le PJD, dans toutes ses activités, essaie de clarifier sa position à ce niveau. Autre nouveauté : la position des partis en matière d’alliances. Contrairement à la situation actuelle, le problème des alliances qui ne prennent pas en considération le référentiel idéologique ne se posait pas beaucoup avant le 16 Mai. On remarque enfin que les partis ont commencé à se focaliser sur l’idée de se rassembler pour faire face au PJD car ce dernier incarne, à leurs yeux, une idéologie obscurantiste et radicale.

Risque-t-on de nouveaux attentats aujourd’hui ?
Les attentats du 16 Mai étaient une sanction. Ils avaient été organisés pour punir le Maroc parce qu’il a collaboré avec les services sécuritaires américains. De ce point de vue, il y a toujours une possibilité d’assister à de nouveaux attentats. En revanche, et contrairement à ce qui se passe dans d’autres pays, les terroristes ne disposent pas d’un soutien populaire au Maroc. Il est vrai que l’on assiste à une islamisation de la société, mais on fait toujours la distinction entre islamisme et Salafia jihadia. L’islamisme est un courant qui voudrait participer à la vie politique. C’est le cas, par exemple, du MUR, qui est maintenant lié au PJD. Même Al Adl Wal Ihssane, qui parfois se présente comme un courant radical, est pour moi un courant modéré qui accepte de participer à la vie politique, avec des conditions. Al Adl Wal Ihssane incarne, à mon avis, l’islamisme contestataire mais ne représente pas l’islamisme radical alors que la Salafia jihadia, elle, menace tout le monde, y compris les islamistes. Et au final, l’islamisation protège, en fait, la société marocaine contre le recours à la violence. Ce qui signifie que la Salafia jihadia, en tant que courant terroriste, restera toujours marginalisée

H.F.A