partis politiques : quelles activités en dehors des élections ?

Hormis le RNI et le MP, les partis développent les mêmes activités, avec plus ou moins d’ampleur.
Organisations de jeunesse, sections féminines, syndicats, associations de cadres, un large éventail de moyens pour toucher la population.
L’istiqlal et l’USFP déploient la grosse artillerie, la GSU a su créer une dynamique nouvelle.

Ici, comme ailleurs, les partis politiques ont mauvaise presse. Ils sont perçus comme de redoutables machines bureaucratiques qui tuent les idées nouvelles, brident l’imagination et favorisent la routine d’appareil et les manœuvres de coulisses. Mais ils sont incontournables dans une démocratie représentative établie ou en devenir. Leur qualité décisive ? Ils sont sur la place publique et disposent de règles qui garantissent un cadre collectif d’action et de discussion. Ainsi, les grands moments de délibération collective, comme les déchirements liés aux ambitions personnelles, sont sur la place publique.
Très actifs pendant les périodes électorales, les partis donnent l’impression de fonctionner au ralenti, voire de chômer, pendant le reste du temps. Alors, que font-ils réellement entre deux élections ? Nous avons posé la question aux dirigeants de huit formations politiques marocaines : l’Istiqlal, l’USFP, le PPS, le PSD, la GSU et le MP, sans oublier le RNI. Hormis le MP et le RNI, leurs réponses se ressemblent, quoique l’amplitude de leur action dépend largement de leur implantation.
En fait, ces réponses dépendent de la catégorie à laquelle appartient le parti et de la manière dont il conçoit son rôle. Pour mieux le comprendre, il faudrait voir comment cela se passe ailleurs. Comme on le sait, les partis politiques ne sont pas une invention marocaine. Leur apparition aux Etats-Unis et dans les pays européens a coïncidé avec l’instauration du suffrage universel et le triomphe de la démocratie représentative, dans la seconde moitié du XIXe et au début du XXe siècle (voir «Eclairage» en page suivante).

Par mimétisme, certains partis ont créé des structures qui sont restées des coquilles vides
Les partis politiques marocains seraient-ils, comme certains veulent le faire croire, interchangeables ? Nullement. Avec quelques réserves qu’il serait trop long de développer ici, on peut leur appliquer la célèbre typologie de Maurice Duverger qui oppose les partis de masse aux partis de cadres ou de notables.
Ainsi, contrairement aux partis de gauche ou au parti de l’Istiqlal, le RNI, fondé en 1977 et toujours présidé par Ahmed Osman, s’est simplifié la vie. Il n’a créé aucune organisation parallèle, et encore moins de secteurs partisans. Il n’a ni organisation de jeunesse ou de femmes, ni syndicat ouvrier, et encore moins de centre d’études et de recherches. Il est donc essentiellement un parti d’élus et de notables.
Son activité se limite à celle de ses membres : action gouvernementale (par ses ministres), action parlementaire et action locale (communes, assemblées préfectorales et provinciales, conseils régionaux) et professionnelle (chambres professionnelles).
Le RNI a au moins le mérite d’avoir opéré un choix clair. Ce n’est pas le cas d’autres partis de droite (le PND et l’UC, par exemple) nés bien après lui et qui ont procédé par mimétisme organisationnel vis-à-vis des partis de gauche. Ils se sont inutilement entourés d’une flopée d’organisations parallèles qui sont restées des coquilles vides.
Tout autre est la situation des formations politiques de la mouvance populaire (MP, MNP, UD). Des partis qui ont une réelle assise électorale, sont fortement marqués par l’identité amazighe et bien implantés dans les régions amazighophones (exception faite du Rif). Dans ces partis, les structures organisationnelles n’ont pas d’importance primordiale. C’est l’amghar (le chef) et les notables qui y prédominent et qui ont le dernier mot. A part l’activité des groupes parlementaires et celle des élus locaux, ainsi qu’une présence active dans le mouvement culturel amazighe, l’essentiel de leur activité se déroule ailleurs.
Essaïd Ameskane, ex-député de Ouarzazate et membre du bureau politique du MP (Mouvement populaire), l’explique : «Notre univers politique est essentiellement rural et tribal. Dans ce monde, les conférences-débats et les réunions formelles seraient totalement déplacées et inefficaces. Nos réunions se font sous la tente ou à l’air libre. Mais toujours autour d’un thé et souvent d’un tajine. À chaque milieu social correspond une formule organisationnelle adaptée. Et ce sont nos élus locaux, nos notables et nos coordinateurs provinciaux qui s’occupent de ce travail de mobilisation».

Trois niveaux d’action : politique, organisationnelle et de proximité
Lorsqu’on scrute le champ politique à la gauche de l’USFP, le discours est autre, les traditions organisationnelles aussi, la population cible également, sans oublier le terrain d’action. Ici, même si les moyens sont fort modestes, les ambitions sont grandes et, pour reprendre la typologie de Maurice Duverger, ce sont les partis de cadres (GSU et PSD) qui prédominent. Mohamed Moujahid, membre du bureau politique de la GSU (Gauche socialiste unifiée), a une vision claire de l’action de son parti : «Pour la GSU, comme pour tout parti politique, il y a trois niveaux d’action : un niveau politique, un niveau organisationnel et un niveau d’action de proximité».
Le premier niveau concerne les instances nationales du parti, le comité central et le bureau politique en l’occurrence. Leur rôle serait de diriger le parti, bien sûr, mais aussi de suivre l’évolution de la situation nationale et internationale et de prendre position, de réagir et de donner du sens aux événements.
Pour la GSU, créée il y a deux ans, le niveau organisationnel est d’autant plus important et prioritaire qu’il s’agit de fonder les structures d’un nouveau parti. «Notre objectif prioritaire était la mise sur pied des sections locales du nouveau parti et d’assurer le suivi et l’accompagnement de leur travail sur la base d’un programme d’action. Nous avons réussi en moins de deux ans à créer près de 150 points organisationnels dans tout le pays».
En même temps, les énergies de la GSU étaient également mobilisées pour la création des organisations parallèles et autres secteurs du parti (femmes, universitaires, enseignement, santé publique, entreprises et secteur privé). Ainsi, au mois de juin dernier, le Mouvement de la Jeunesse démocratique et progressiste (MJDP) a tenu son congrès constitutif à Fès.

Des ponts jetés avec la société civile
Quant au troisième niveau, le moins visible, mais le plus dense, et qui constitue la force et l’originalité de la GSU, comme des autres formations de gauche, c’est l’action dans les syndicats et le tissu associatif de la société civile.
Selon M. Moujahid, la majorité écrasante des militants et cadres de la GSU ont une activité civile intense. Ce parti est très actif et bien implanté dans les centrales syndicales, particulièrement à l’UMT et à la CDT ; les organisations de défense des droits de l’Homme (l’AMDH et le Forum Vérité et Justice) et des droits des femmes (ADFM, LDFM, UAF) ; le tissu associatif de la société civile et des ONG de développement local ; les associations de jeunes, de quartier, les maisons de jeunes, les colonies de vacances, sans parler de la scène culturelle (mouvement amazighe)… «Notre parti agit tous les jours et peut-être même beaucoup plus que lors des périodes électorales».
Pour tous les partis démocratiques et de gauche, l’action politique de proximité se fait donc par le biais du travail syndical et par la présence active dans le tissu associatif de la société civile. Mais, affirme M. Moujahid: «Notre parti, comme pour tout autre parti, n’agit directement auprès des citoyens que lors d’événements exceptionnels, comme après le tremblement de terre d’Al Hoceima».
Mohamed Ismaïli Alaoui, membre du bureau politique du PSD (Parti socialiste démocratique), fait toutefois remarquer que la vie organisationnelle interne des partis absorbe une bonne part des énergies de leurs militants et cadres : réunions régulières des instances, renouvellement des directions des cellules, des sections et des bureaux des provinces et des régions et résolution des conflits organisationnels qui peuvent survenir.
Il y a également ce moment fort dans la vie de tous les partis, le congrès national. Lieu de débat, de confrontation d’idées et de renouvellement des directions et des élites.

Une action militante continue tout au long de l’année
Par ailleurs, les organisations parallèles des partis sont de véritables leviers de l’action partisane. Khalid Naciri, membre du bureau politique du PPS, un parti à mi-chemin entre les partis de cadres et les partis de masse, ne dit pas autre chose : «Notre organisation de jeunesse, la Jeunesse socialiste est active au niveau des universités, des associations de quartier et des maisons de jeunes. Nous avons aussi été pionniers en matière d’action de défense des droits des femmes. Rappelons seulement que ce sont des militantes du PPS qui furent à l’origine de la création de l’ADFM (l’Association démocratique des femmes du Maroc), qui est l’une des plus importantes ONG dans ce domaine».
Malgré un certain recul constaté ces dernières années, les deux grands partis de masse marocains restent le Parti de l’Isiqlal et l’USFP.
Bachir Znagui, membre du comité central de l’USFP est catégorique : «Un parti politique agit très rarement en tant que tel. Son action passe quasi systématiquement par ses ministres, ses parlementaires, ses élus locaux, ses experts, ses organisations parallèles et secteurs spécialisés, ses syndicalistes, ses cadres et dirigeants des associations de la société civile. Ce sont là autant de médiations, autant de surface d’action, autant d’intermédiaires pour toucher la population. Et c’est le cas de notre parti».
À ce titre, l’USFP est bien servi puisqu’il compte parmi les siens : 7 ministres dans le gouvernement de Driss Jettou, 51 députés à la Chambre des Représentants, 12 parlementaires à la Chambre des Conseillers. Des centaines de conseillers communaux, dont des dizaines de présidents. De plus, l’USFP compte pas moins de 32 secteurs et commissions spécialisés dont les plus importants sont la Jeunesse ittihadia et le secteur des femmes. Il y a également, la Fédération démocratique du travail (FDT) et les dizaines d’associations de la société civile que l’USFP préside, dirige ou anime.

Istiqlal : la bonne méthode pour attirerles cadres
Le Parti de l’Istiqlal est encore mieux pourvu, puisqu’en termes d’implantation locale, il est le seul parti au Maroc à être présent dans toutes les communes du pays avec, au moins, une section. Pour Abdellah Bekkali, membre du comité exécutif de ce parti et secrétaire général de la Jeunesse istiqlalienne, «l’Istiqlal est un parti dont l’action militante sur le terrain est continue tout au long de l’année».
Passons sur les réunions régulières de toutes les instances du parti et celles de ses organisations parallèles. Mais l’action de la Jeunesse istiqlalienne mérite le détour. Elle s’adresse à toute la jeunesse et s’appuie sur plusieurs organisations spécialisées, dont la Jeunesse scolaire, le Scout marocain, la Jeunesse ouvrière, les Constructeurs (Al Bounat). Elle couvre en fait un large spectre d’activités de l’enfant à l’adolescent. «Et bien évidemment, affirme M. Bekkali, nous sommes présents dans toutes les maisons de jeunes du Maroc. Nous avons six Alliances istiqlaliennes (médecins, pharmaciens, ingénieurs, avocats, professeurs de l’enseignement supérieur et administrateurs)».
Abdellah Bekkali évoque avec fierté l’action méconnue de l’Alliance des médecins istiqlaliens qui organise, durant toute l’année, et à travers tout le pays, la Caravane médicale Allal El Fassi. Forte de 80 à 100 médecins, elle prodigue des soins gratuits à la population et essaie de fournir, dans la mesure du possible, les médicaments indispensables aux traitements prescrits. Elle réalise aussi des échographies et des radiographies.
L’intérêt de ces «alliances» réside dans le fait qu’elles permettent de résoudre un problème ardu, auquel sont confrontés tous les partis politiques, celui des structures d’accueil attractives pour les cadres. Si on les obligeait à suivre le parcours classique du militant istiqlalien (de la cellule au comité central, et qui prend en moyenne 12 à 15 ans), ils renonceraient à l’action partisane. La formule des «alliances» permet de raccourcir ce délai et d’offrir une structure appropriée pour les cadres intéressés par la vie politique. L’Istiqlal est ainsi l’un des rares partis marocains capables de proposer aux cadres ce système d’affiliation thématique.
Mine de rien, certains partis travaillent et, pour certains d’entre eux, ils travaillent même beaucoup. Seulement, la perception de ce travail au quotidien est brouillée par les énormes besoins de la population dans tous les domaines, par la mauvaise image qu’ils donnent d’eux pour des raisons connues de tous (corruption de certaines élites, ambitions personnelles dévorantes). Par ailleurs, le passage des partis de gauche au gouvernement ne leur a pas non plus facilité la tâche.
Avant 1998, la gauche marocaine avait fait converger vers elle toute une série de rêves et de protestations. On pensait qu’avec elle au pouvoir, on allait, enfin, changer de vie. Mais, une fois au pouvoir, elle a été confrontée au réel. Elle s’est aperçue qu’elle ne pouvait pas changer les choses aussi facilement que cela. Au fil des années, elle est devenue gestionnaire et les déçus sont allés gonfler les rangs des islamistes du PJD, champion toutes catégories de l’action de proximité, surfant sur la vague identitaire et une certaine virginité éthique.
Mais c’est là une autre histoire

Parti d’élus et de notables, existant depuis 1977, le RNI ne dispose d’aucune organisation parallèle. Son action se limite au gouvernement, au Parlement et dans les communes. En un mot, il n’existe que pour et par les élections.

Pour tous les partis démocratiques et de gauche, l’action politique de proximité se fait par le biais du travail syndical et par la présence active dans le tissu associatif de la société civile. Ces partis, comme tous les autres, n’agissent directement auprès des citoyens que lors d’événements exceptionnels, comme après le tremblement de terre d’Al Hoceima.

«L’univers politique du Mouvement populaire est essentiellement rural et tribal. Dans ce monde, les conférences-débats et les réunions formelles seraient totalement déplacées et inefficaces. Les réunions se font sous la tente ou à l’air libre. À chaque milieu social correspond une formule organisationnelle adaptée».

Mine de rien, certains partis travaillent beaucoup, mais la perception de ce travail par l’opinion est brouillée par l’importance des besoins de la population dans tous les domaines et par la mauvaise image que donnent d’eux les partis, en général.