Partis politiques cherchent experts désespérément

Le PJD vient de signer un contrat avec un bureau d’études pour appuyer ses élus.
La plupart des partis font régulièrement appel à  des experts pour des dossiers pointus. Politologues, juristes, économistes, conseillers en com’…, les profils les plus recherchés.

Il y a quelques jours, le groupe parlementaire du PJD à la première Chambre (105 députés) a signé un accord cadre avec un bureau d’études national. En vertu de cet accord, explique un membre du groupe, le bureau d’études accompagnera le groupe dans toutes ses actions, aussi bien au niveau de la législation que du contrôle du gouvernement. «Il s’agit de renforcer les capacités du groupe en ces deux domaines ainsi que d’élaborer des études thématiques sur n’importe quel secteur, produire des analystes et prodiguer des conseils», explique cette source du groupe. Le bureau devrait, de même, se charger d’effectuer des études d’impacts des propositions de lois organiques que le groupe sera amené à produire. Il interviendra également pour la formation des élus sur certains aspects de l’action parlementaire. Bien sûr, insiste la même source, l’initiative, qui est une première en soi, a été prise avec l’aval du bureau de la première Chambre. C’est que, en fin de compte, les prestations du bureau d’études seront rémunérées grâce aux subventions que la Chambre accorde au groupe. Bref, le PJD vient ainsi de franchir un nouveau pas dans l’ouverture des partis politiques sur l’expertise externe. C’est également un signe que la chose politique est de plus en plus prise au sérieux. Bien que ce soit une première pour un groupe parlementaire, le processus d’ouverture des partis sur les experts ne date pas d’aujourd’hui. C’est un processus qui remonte déjà à quelques années. En effet, et pendant les élections de 2007, les partis politiques commençaient à envoyer des signes de modernité qui contrastaient avec l’image qu’ils donnaient d’eux-mêmes depuis déjà des décennies. On découvrit ainsi que nos formations politiques étaient capables de se donner en spectacle, au sens positif du terme. Ainsi, la présentation de leurs programmes électoraux, quoique encore rudimentaires, a été confiée à des experts en communication. Les partis franchirent, subitement, le seuil de la modernité.

Mais, c’est un peu plus tard, au début 2010, lorsqu’ils ont été sollicités pour donner leur point de vue sur la régionalisation avancée, que nos formations se sont retrouvées devant un exercice nouveau. Nous ne sommes plus dans une logique réactive où ils sont invités à réagir sur un texte déjà élaboré par l’Administration. Nous ne sommes plus, non plus, dans une logique des traditionnels mémorandums de réformes dans lesquels les partis traçaient les grandes lignes de ce qu’ils revendiquaient comme réformes, somme toute vagues et imprécises, mais dans un exercice concret de démocratie participative. Ils ont été invités à donner une vision globale du projet, du découpage régional, de la composition et l’élection des conseils régionaux et du fonctionnement des régions ainsi que de leur rapport avec le pouvoir central.

Régionalisation, Constitution, programmes politiques, les partis sont dépassés

Un exercice inédit donc, pour lequel la plupart a eu recours à l’expertise externe pour formuler les propositions. Il fallait bien remettre un document à la Commission consultative royale sur la régionalisation. Et aucune formation ne pouvait se dérober à cet exercice. Une année plus tard, c’est bien plus à un exercice de concertation auquel tous les partis ont été invités à participer. Il s’agissait d’offrir un nouveau cadre constitutionnel pour un Maroc nouveau. Certes le discours royal du 9 mars 2011 a bien fixé les grandes lignes de la nouvelle loi suprême, mais les partis n’étaient pas assez préparés à ce genre de cogitation collective. Aussi, les professeurs de droit constitutionnel, en somme tout ce que comptent nos facultés de droit comme professeurs de cette discipline, n’ont jamais été aussi sollicités à gauche comme à droite de l’échiquier politique pour encadrer les partis, voire élaborer eux-mêmes les mémos remis par ces formations à la Commission royale chargée de la réforme de la Constitution. Nouvelle loi suprême donc, suivie aussitôt par des élections anticipées. Là encore, les partis se sont vu placés devant une autre contrainte : il fallait absolument produire un programme électoral digne d’un parti qui sera peut-être amené à conduire un gouvernement aux pouvoirs élargis. Experts, bureaux d’études, compétences internes, tout le monde a été de nouveau  mis à contribution. Le résultat est inédit. Mais la quête de l’expertise, et de la perfection, par les partis politiques ne va pas s’arrêter à ce stade. Il fallait enrober ce programme, bien le présenter. Et c’est là que les experts en communication entrent en jeu et vont accompagner les partis jusqu’au terme de la campagne électorale. Nous l’avons vu, ces campagnes se sont transformées en véritables shows politiques. Les conseillers en com’ des partis ont rivalisé en ingéniosité et en originalité, et le produit final était inégalé. Entre-temps et pendant ces dernières années, les formations politiques devaient également suivre cette cadence lors de leurs congrès. Là encore, les agences de communication se sont surpassées dans l’organisation de cet évènement majeur de la vie d’un parti politique.  

Les cadres d’abord, pour plus d’indépendance

Question : faire appel à l’expertise externe est-ce un signe de bonne santé pour la classe politique ? «Il n’y a rien de mal à cela quand il s’agit de questions techniques et pointues. Normalement, lorsqu’il s’agit de questions techniques ou des dossiers particuliers qui requièrent un savoir-faire pointu ou encore lorsqu’il il s’agit d’une situation particulière que traverse l’État et que les partis politiques ne sont pas tous censés disposer des compétences nécessaires pour y faire face (NDLR comme l’élaboration d’une nouvelle Constitution), il n’y a rien de mal à recourir à l’expertise externe», explique Tarik Tlaty, politologue et président du Centre marocain des études et de recherches stratégiques. C’est d’ailleurs, observe-t-il, «une nouvelle mode, voire une orientation générale dans le champ politique que de voir les partis s’en remettre aux mains des experts, surtout en communication, pour soigner leur image. Nous l’avons constaté au cours des derniers scrutins électoraux. La touche des agences de com’ transparaissait à travers leurs campagnes électorales». Cela a eu pour résultat d’améliorer nettement l’image et le discours politique de nos partis.

Par ailleurs, «les partis qui se respectent disposent de leurs propres cadres. Nous parlons ici notamment de l’Istiqlal, de l’USFP, du PAM et dans certaine mesure du PPS. Ces partis disposent de leurs propres experts et n’ont pas besoin de recourir aux expertises externes», ajoute ce politologue. En ce sens, le recours à l’expertise externe est souvent considéré comme un signe de faiblesse pour les partis politiques. Et «quand un parti ne dispose pas de compétences qualifiées dans des domaines fondamentaux de l’action d’un parti politique, on imagine mal comment il peut s’y prendre pour gérer les affaires de l’État une fois à la tête du gouvernement», note ce politologue. Cela est encore pire quand un parti dispose de ses propres compétences et s’en va quand même en quête de l’expertise externe. Dans ce cas il risque au mieux de voir ses cadres, ainsi marginalisés, le quitter pour des horizons meilleurs, au pire voir l’autonomie de sa décision en tant que parti politique risquer de prendre un sérieux coup.

Les facultés de droit prises d’assaut

Autre question : derrière quel type d’expertise courent les partis ? A un moment ou un autre, les formations politiques ont toutes eu besoin de conseils et du savoir-faire d’experts. Mais, ces dernières années, les récents bouleversements qu’a connus la scène politique les ont contraints à songer vraiment à se mettre à niveau. Ainsi, avec la nouvelle loi organique sur les partis politiques votée en octobre 2011, il fallait procéder à un toilettage au niveau de leurs statuts, reconstruire leur discours politique et revoir ou consolider leur ligne idéologique et refonder ou améliorer leur projet de société. Pour ce faire, les professeurs de sciences politiques ont largement été mis à contribution. Leurs confrères, professeurs de droit administratifs, sont également sollicités pour tout ce qui a trait aux élections et à la gestion locale. Les constitutionnalistes, eux, sont régulièrement consultés en cette phase cruciale qui est celle de la mise en œuvre de la nouvelle Constitution. Quant aux économistes et autres financiers, on fait appel à eux à chaque fois qu’il est question de débattre le projet de Loi de finances. Leur contribution dans l’élaboration des programmes politiques des partis, à la veille des élections, est également incontournable. Les juristes, eux, sont mobilisés tout le temps à chaque fois qu’il est question de débattre un projet de loi ou de composer une proposition de loi. C’est pour ainsi dire, pour paraphraser le professeur de sciences politiques, que l’essentiel de l’expertise à laquelle les partis politiques font appel évolue entre les amphis des facultés de droit. Autre constat : presque tous les grands partis politiques disposent de leur armada de cadres experts qui couvrent tous ces domaines. C’est que, pour reprendre les termes de ce même politologue, «la mise en place d’une conception générale du parti, des statuts intérieurs, de l’idéologie, du projet de socialité et du discours politique mais aussi le processus de prise de décision sur les grands dossiers politiques, cela ne peut être confié qu’aux cadres du parti. Il y va de leur indépendance et leur autonomie de décision». Ce n’est cependant pas le cas de tout le monde. En effet, et d’une manière sommaire, les partis qui font appel à l’expertise externe sont de deux sortes : ceux qui doivent leur poids politique à la popularité électorale de leurs notables et ceux qui s’appuient sur le populisme comme mode de mobilisation politique. Aucun des deux ne peut attirer les hauts cadres et les experts. Ils continueront à dépendre de l’expertise extérieure. Il existe bien sûr le cas des petits partis, ceux de la gauche plus particulièrement, qui disposent bien de compétences hautement qualifiées, mais vu qu’ils ne sont pas représentés au Parlement, ils n’influent presque pas sur la décision politique.

Par ailleurs, et c’est valable cette fois pour presque tous les partis, ces derniers font face à un handicap majeur lorsqu’il s’agit de vendre leur image. C’est là où presque les partis accusent un déficit énorme. Ils n’arrivent pas à commercialiser leur produit. La presse partisane n’arrive plus à surmonter ce handicap. De même que la mise en place, pour certains, de l’institution du porte-parole reste une initiative insuffisante. Cela d’une part.

D’autre part, les formations politiques, du moins leurs groupes parlementaires, auront de plus en plus à solliciter les compétences des experts aussi bien avant l’élaboration de leurs propositions de loi pour élaborer des études d’impact, qu’au moment des débats de certains projets de loi, le PLF en premier. Il faut dire en ce sens que les amendements proposés pour les projets de Loi de finances gagnent en nombre et surtout en qualité ces dernières années grâce notamment à la contribution des experts économiques et financiers. De même, les propositions de loi, actuellement au nombre de 102 depuis l’ouverture de cette législature en novembre 2011, gagnent en qualité. Sur ces deux points, la première Chambre compte bien apporter son appui aux groupes parlementaires en créant des unités de recherche, d’encadrement et d’expertise qui seront mises à la disponibilité des élus. C’est encore au stade de projet, mais le président de la Chambre, Karim Ghellab, compte bien le concrétiser avant de céder la place en avril prochain n   
Tahar Abou El Farah