PAM, RNI et UC prennent en main les grandes communes

Avec le Mouvement populaire, ils annoncent leur intention de stabiliser les majorités pour éviter les blocages.
Après Tanger, Rabat et Casablanca sont dans la ligne de mire.
Le PJD se sent visé, mais s’accroche à  ses alliances avec l’USFP à  Tétouan et Agadir et avec l’Istiqlal à  Kénitra.
Erreurs de casting, balkanisation et défaut d’opposition homogène paralysent la gestion communale.

Les communes viennent de boucler leur premier exercice de l’actuel mandat (2009-2015), sur fond de conflits. Une année faite de tiraillements et de querelles qui ont abouti aux blocages, principalement dans les grandes villes. Tanger mise à part, les dirigeants des villes de Rabat, Casablanca ou encore Oujda et, dans une moindre mesure, Marrakech, ont eu des sueurs froides en ce mois d’octobre, période où se tient la décisive session du vote du budget local.
A Tanger, donc, il aura fallu une rupture, avec la démission, le 20 octobre, du bureau, pour remettre les pendules à l’heure. Un nouveau président et une nouvelle équipe, soutenus par une forte majorité, ont été désignés dimanche 31 octobre. Pour ce faire, trois secrétaires généraux de partis politiques, Mohamed Cheikh Biadillah du PAM, Salaheddine Mezouar du RNI et Mohamed Abied de l’UC, ont fait le déplacement dans la ville du détroit pour signer une «Charte de bonne gouvernance». Mohand Laenser avait également été convié à cette rencontre, mais «d’autres obligations l’ont retenu ailleurs», assure-t-on auprès de la formation harakie. Le Mouvement populaire n’est pas pour autant tenu en dehors de cet accord, premier en son genre. «Le MP est partie prenante de cette équation», a tenu à préciser Salaheddine Mezouar à l’issue de la signature du document. «Nous sommes pour les principes globaux de cette déclaration qui insistent essentiellement sur le suivi et l’encadrement de nos élus réciproques. Au MP, nous avons déjà agi dans ce sens à Oujda. Nous n’avons pas d’objection à signer cette charte et l’étendre au-delà de Tanger», assure Mohand Laenser.

Rabat : un maire USFP mais seulement six élus socialistes au conseil

Après Tanger, ce sera au tour de Rabat et, ensuite, Casablanca. Une réunion a été programmée pour ce vendredi 5 novembre, juste après la clôture de la session d’octobre du Conseil de la ville. Le quartet devra décider, avec le maire socialiste Fathallah Oualalou, du sort de l’alliance conclue par ce dernier avec le PJD. «A Rabat, la situation est intenable. Mais, vu le statut spécial de la ville, nous n’avons pas voulu bloquer la situation. Nous avons convenu de tenir d’abord la session avant de revoir la nature des alliances», affirme Abdelkader Tatou, conseiller MP et 6e vice-président de la Chambre des représentants. Avec seulement six élus au conseil de la ville, le maire USFP ne dispose pas d’une grande marge de manœuvre, même avec l’appui des 19 élus PJD. Les quatre partis adhérant à cette nouvelle charte signée à Tanger totalisent quant à eux 45 sièges sur les 86 que compte le Conseil de la ville.  Le sort de la coalition serait-il donc scellé ? A voir…
À Casablanca, il ne sera certainement pas question de remodeler le bureau dirigeant, mais «juste imposer plus de discipline dans la majorité dirigeante», affirme Mohamed Aterguine, professeur de droit et président de la Commission de communication au PAM.  Car, contrairement à son collègue Fathallah Oualalou, le maire Mohamed Sajid (UC) dispose bel et bien d’une confortable majorité. Sauf que, «à Casablanca, l’on ne peut pas parler d’un clivage entre majorité et opposition. C’est selon les cas et surtout les intérêts des conseillers. Il se trouve des situations où la moitié des élus du PAM vote pour un point à l’ordre du jour et l’autre moitié vote contre. De même pour le RNI ou l’UC», confie une source du conseil sous couvert d’anonymat. Dans la capitale de l’Oriental, Oujda, le maire Omar Hejira (PI), mis en minorité suite à l’éclatement de sa coalition (Istiqlal, MP et PAM), a néanmoins pu tenir la session d’octobre sans grand heurt. Cela suite à un accord au niveau des directions du PAM et du MP. La maire PAM de Marrakech, Fatima Zahra Mansouri, elle, a dû affronter un autre genre de difficultés. Des conseillers partisans de l’ancien maire, majoritairement UC, ont décidé de jouer les rebelles. La session a été retardée de plusieurs heures faute de quorum. Mais, après quelques tractations, tout a fini par rentrer dans l’ordre. À Salé, des tiraillements individuels auxquels se sont livrés l’actuel maire RNI, Noureddine Lazrak, et son prédécesseur, Driss Sentissi (MP), gênent la marche normale des affaires de la ville. En somme, quelle que soit la nature des alliances et à quelques exceptions près, la gestion des grandes villes laisse à désirer. Nous sommes loin de l’idéal brossé par les responsables du ministère de l’intérieur à la veille des communales de juin 2009, lors des débats qui ont accompagné l’amendement de la charte communale (loi 17-08 promulguée le 19 février 2009). Pourtant, ce ne sont pas les moyens ni les textes juridiques qui font défaut. Comment donc expliquer et surtout aplanir ces blocages ?

Tout le monde veut être dans la majorité, ce qui conduit à des alliances contre-nature

Avant de donner quelques éléments de réponse, Abdellah Harissi, professeur universitaire et directeur du Centre des études et recherches sur les collectivités locales, préfère parler de «dysfonctionnements». Pour cet expert qui a animé journées d’études et séminaires organisés par le département de l’Intérieur sur la question, «les origines de  ces dysfonctionnements remontent à la période de formation des alliances locales. Tout le monde voulait être dans les bureaux des communes, parce que rester dehors, dans l’opposition, n’est pas valorisant. Ce qui conduit à la formation des alliances fragiles voire contre-nature. C’est que, au niveau local, les choix politiques et idéologiques sont relégués au second plan».  Cela, d’une part. D’autre part, comme le soutient Mohamed Aterguine, «les partis politiques considèrent les grandes villes comme une sorte de vitrine dans laquelle ils exposent leur savoir-faire en matière de gestion. S’ils réussissent le pari d’une gestion sans faille, c’est la voie ouverte vers le Parlement». Conséquence : des erreurs de casting. «Les partis politiques choisissent des gens qui ont les moyens de collecter des voix, mais qui n’ont souvent pas les compétences nécessaires pour la gestion d’une ville. Pire, ils finissent généralement par échapper au contrôle de leurs propres partis», explique M. Harissi. Mohamed Aterguine pousse le raisonnement un peu plus loin. Ces blocages pourraient être expliqués également par un changement profond dans la carte politique des grandes villes. Pour exemple, il cite les cas de Tanger et de Casablanca qui ont connu une régression notoire des partis de la gauche, et à leur tête l’USFP.  Ce parti, qui participait encore à la gestion de ces deux villes lors du précédent mandat, est aujourd’hui hors-jeu.
À Casablanca, il ne dispose que de deux sièges sur les 147 que compte le conseil alors qu’à Tanger il n’a obtenu aucun siège, au terme des dernières élections de juin 2009.  A l’opposé de l’USFP, le PJD, lui, se renforce. Après les couacs du dernier mandat à Meknès (maire accusé de mauvaise gestion) et Témara, il veut prouver qu’il peut gérer des grandes villes. «C’est pour cela qu’il a tenu à faire partie de la coalition qui gère Marrakech (NDLR : une coalition de huit partis : PAM, PJD, RNI, UC, PRD, PI, FFD MP)». Ailleurs, il fait profil bas mais reste présent. C’est le cas à Kénitra qu’il dirige avec le PI, ou encore à Tétouan (maire PJD) et Agadir (maire USFP) qu’il gère avec les socialistes. «Le PJD essaie de maintenir ses alliances, même s’il faut faire des concessions. Nous privilégions le consensus pour préserver l’intérêt général», affirme Aziz Rebbah, député et président du Conseil de la ville de Kénitra.
Dans certains cas, l’origine du malaise frôle l’anecdotique. Il se peut qu’un parti ou alliance serrée de partis réunisse facilement une majorité confortable, mais ne compte pas dans ses rangs une personnalité «présentable». Le cas de Rabat est édifiant, en ce sens. Si l’USFP est à la tête de la ville, c’est justement grâce à la notoriété et au charisme de l’ancien ministre Fathallah Oualalou. «C’est la réalité de nos communes. Peu d’élus ont la carrure d’un président de conseil», affirme M. Aterguine. Les présidents de conseil eux-mêmes contribuent à cette situation d’enlisement. Pour se faire élire, ils font des promesses et prennent des engagements qu’ils sont incapables de tenir une fois aux commandes.
Certains partis politiques trouvent, eux, les raisons de ce blocage ailleurs. L’on pointe du doigt aussi bien le régime d’unicité de la ville que le mode de scrutin. «Le scrutin de liste conduit immanquablement à un éclatement de la carte politique. Et en fin de compte, l’on se retrouve avec une mosaïque de parti dans les conseils élus», affirme Abdelkader Tatou (MP).  «Il faut changer de mode de scrutin, seul moyen à mettre fin à la balkanisation et donc au blocage dans les villes», renchérit Mohamed Ouzzine, membre du gouvernement et président (MP) de la commune rurale de Ouad Ifrane, dans le Moyen-Atlas. Un avis que ne partage pas Abdellah Harissi. Le régime de l’unité de la ville et le scrutin de liste ne sont pas en cause, affirme l’expert. Il cite l’exemple de la ville de Fès où la liste de l’Istiqlal a pu obtenir la majorité des sièges. Quelle que soit l’origine de cette défaillance dans la gestion des grandes agglomérations urbaines, le constat est le même : un retard dans certains chantiers. La mise en œuvre du plan d’action des communes et «la Vision 2015» en est le plus important. Selon Abdellah Harissi, ces plans d’action devaient être finalisés en juin dernier, votés pendant la session d’octobre et mis en œuvre à compter du début 2011. Pour l’heure, seule la ville d’Agadir  a pu voter un plan jugé «complet». Omar Hejira, maire istiqlalien d’Oujda, a également convaincu son conseil de voter un texte que Abdelaziz Aftati, de l’opposition PJD, qualifie de «sommaire, puisqu’il ne contient ni objectifs chiffrés et budgétisés, ni mode de réalisation et encore moins des deadline de mise en œuvre». A Marrakech, la présidente PAM du conseil ne veut pas, semble-t-il, précipiter les choses. «Nous avons élaboré un document en concertation avec l’ensemble des élus et les acteurs de la société civile. Le texte est en phase finale d’élaboration. Nous allons le voter prochainement en session extraordinaire», affirme Milouda Hazib, membre du conseil et président PAM du Conseil d’arrondissement d’Annakhil.

Les plans de développement retardés par les blocages

Pour ces plans d’action, les services de l’Intérieur veillent au grain, apportent conseil mais sans intervenir directement, précise cette responsable locale. A Kénitra, Aziz Rebbah, maire PJD de la ville et membre de la Commission de l’Intérieur au Parlement, déplore, néanmoins, le défaut d’implication des services de la Direction générale des collectivités locales (DGCL). «Nous avons élaboré le plan, mais en ne comptant que sur nos propres moyens. Il a été convenu que la  DGCL nous apporte appui technique et matériel, mais il n’en a rien été», se plaint le premier magistrat de Kénitra. «Les responsables de communes sont sommés de passer, sans transition, de la gestion traditionnelle à la gestion planifiée. Ils n’en ont pas les compétences et manquent du savoir-faire. Ils ont donc besoin d’accompagnement. Pour cela il faut au moins mettre en place des centres de conseil et d’expertise», ajoute ce responsable local.
«La planification n’est pas un concept nouveau. Une centaine de communes avaient déjà élaboré, auparavant, des plans de développement. Seuls les critères d’élaboration et certaines priorités ont été modifiés», objecte Abdellah Harissi. 

Les partis démissionnaires de la gestion de la chose locale

Ce dernier reconnaît néanmoins qu’il y a eu beaucoup de retard dans l’élaboration des nouveaux documents. Sans doute à cause d’une révision des priorités. Les communes doivent en effet intégrer l’approche genre dans toutes leurs actions. De même qu’elles ne doivent plus compter uniquement sur le Budget général de l’Etat pour les financer. Elles doivent faire appel à leurs fonds propres ou recourir au partenariat avec le secteur privé ou la coopération internationale. Bref, ces plans «ne seront probablement pas mis en œuvre en temps voulu, mais ils auront le mérite d’exister et surtout ils sont perfectibles», soutient cet expert. Les plans sont révisés en effet au bout de trois ans, à mi-mandat. Il reste que d’une manière générale nous sommes devant une configuration où jouent deux acteurs : l’exécutif local et l’autorité de tutelle. Le troisième acteur : l’opposition est quasiment inexistante. «Les partis politiques se pointent pendant les campagnes électorales, et quand ils ne sont pas aux commandes, ils se désintéressent complètement de la chose locale», fait noter ce professeur de droit.  La charte signée à Tanger, le 30 octobre dernier, changera-t-elle la donne ? Ses auteurs sont confiants. Les trois partis signataires et le MP promettent des changements à court terme. Ce qui est sûr c’est que les quatre formations ne veulent plus répéter les mêmes erreurs qui ont conduit aux blocages. Et tant mieux si cela pourrait constituer un laboratoire pour une future alliance libérale à la veille des prochaines législatives.