PAM-PJD : pourquoi cette escalade, à  qui profite-t-elle ?

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Les dénigrements et attaques personnelles sont légion. Les directions et présidences de groupes des deux partis ne se font pas de cadeaux.
Les députés, eux, gardent une réserve distante.
Dans les communes les enjeux sont autres. C’est le contrôle du pouvoir qui détermine les alliances.

La scène s’est déroulée à Kénitra, il y a quelques jours. Au détour d’une intervention face à la jeunesse de son parti, Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), a lancé une nouvelle pique, une énième à l’adresse du Parti authenticité et modernité (PAM). «Un parti créé en une minute ne peut conduire la réforme du pays», lançait-il. Il a également profité de l’occasion pour rétorquer à son alter ego Mohamed Cheikh Biadillah, qui invitait quelques jours auparavant le PJD à mettre de côté son discours religieux pour briser la glace avec son parti : «Toute tentative de réforme au Maroc fondée sur le référentiel islamique – qui est celui de l’Etat – est vouée à l’échec». Les relations entre le PAM et le PJD sont truffées d’amabilités du même acabit et la tendance s’est accentuée au cours des derniers mois, même si l’on peut en déterminer l’origine : dès son premier passage télévisé, à l’issue des législatives de septembre 2007, Fouad Ali El Himma, fondateur du PAM, avait attaqué le parti islamiste, à l’occasion de son élection en tant que député de circonscription de Rhamna. Parmi les derniers échanges enregistrés, cette récente sortie, sur la première chaîne, de Hakim Benchamach, membre du bureau national du PAM, qui avait attribué à un dirigeant du PJD des propos selon lesquels le conseil de la ville de Rabat «est devenu plein de Rifains et de campagnards». Des déclarations à la suite desquelles le PJD a réclamé un droit de réponse auprès de la Haca. Le même  Benchamach a été accusé par des membres du PJD, pour avoir posé une question orale au Parlement sur des cas d’imams extrémistes, d’«impliquer les Lieux saints dans des calculs étriqués» et par cela de s’être attaqué à l’un des fondamentaux du Maroc. Bien sûr, le PAM n’est pas en reste : en décembre dernier, le parti du tracteur était allé jusqu’à accuser Mustapha Ramid, président du groupe parlementaire PJD, de chercher à faire de la Chambre des représentants «une passerelle pour servir des intérêts étroits»… pour avoir fait une intervention jugée hors sujet en marge des débats sur la Loi de finances. Enfin, l’on se souvient qu’il y a plusieurs mois, le parti d’El Himma avait annoncé son intention de poursuivre le PJD en justice, «en raison de son discours et de ses positions hostiles et agressives, émaillées de diffamation et d’accusations graves à l’encontre des dirigeants du PAM». Des menaces restées sans suite. Désormais, même le RNI, plus proche du PAM depuis l’élection d’un membre du MTD à sa tête samedi (voir article en page 40), s’est lancé dans la bataille. Dans une déclaration diffusée sur 2M, Rachid Talbi Alami, un des cadres du Mouvement réformateur et membre du MTD, est allé jusqu’à accuser le PJD d’aller à l’encontre du projet moderniste du Souverain…

Loin des médias, les relations entre parlementaires sont jugées normales

Loin des médias toutefois, au Parlement, mais aussi dans les villes que les caprices des alliances ont voulu que le PAM et le PJD gèrent ensemble, comment se passe la cohabitation?
Sans surprise, au Parlement côté opposition, la tension reste de mise, du moins pour certains. En effet, s’il y a une chose sur laquelle les parlementaires des deux partis sont d’accord, c’est que les plus virulents d’entre eux sont sans conteste… les chefs de groupe. Ainsi, autant les «péjidistes» se plaignent régulièrement des sorties de Hakim Benchamach, numéro 1 du groupe PAM à la Chambre des conseillers, autant les «pamistes» pointent du doigt Mustapha Ramid, qu’ils qualifient même, pour certains, de «violent et agressif». Au-delà du fait que les islamistes du PJD accusent leurs collègues du PAM de trop s’aligner sur le gouvernement, lesquels rétorquent que le PJD fait trop d’opposition politicienne, il faut croire que les parlementaires des deux camps s’entendent plutôt bien. Najib Boulif, député PJD de Tanger, confirme : «Les disputes opposent généralement les présidents des groupes. Loin des médias, les relations entre députés sont bonnes. Je ne peux pas vous dire qu’elles sont meilleures que celles que nous avons avec les parlementaires de l’Istiqlal ou de l’USFP, mais elles n’en sont pas loin». Désormais, même Lahcen Daoudi, numéro 3 du PJD, veut croire à une légère maturation du débat, après les réactions épidermiques qui avaient marqué les élections. Il reste toutefois beaucoup de chemin à parcourir pour un débat d’idées à proprement parler. Pour le moment, les deux partis se côtoient, sans se parler, même quand ils sont d’accord. «Nous avons des points communs, mais nous n’éprouvons pas le besoin de collaborer avec le PJD, dans la mesure où ce parti, selon nous, se distingue par un référentiel d’ordre religieux, alors que le nôtre est fondé sur l’authenticité et la modernité», explique Ahmed Touhami, président du groupe parlementaire PAM à la Chambre des représentants. Quand ils s’opposent, comme cela arrive souvent, les chiffres ont tendance à jouer en faveur du parti de Cheikh Biadillah, surtout quand ce dernier fait bloc avec la majorité. Occasionnellement, le PJD est quand même arrivé à leur donner des frayeurs, comme en décembre dernier lorsque, profitant de l’absentéisme des parlementaires de la concurrence, il a pu faire passer un amendement portant création d’un fonds de solidarité familiale dans la Loi de finances 2010.

Casablanca : la part du lion pour le PAM, les miettes pour le PJD

La gestion des villes au quotidien obéit à des règles très différentes de celles qui prévalent sous l’hémicycle. A Casablanca où le PJD a pourtant emporté 31 sièges sur 115 contre 21 pour le PAM en juin dernier, le PJD a dû batailler pour obtenir la deuxième vice-présidence du conseil de la ville (la première est revenue au Pam en la personne de Mohamed Brija, un transfuge de l’UC). Le parti de la lampe s’y retrouve tout de même nettement moins favorisé que celui du tracteur. Ainsi, l’attribution des délégations de pouvoirs par le maire UC de la ville, Mohamed Sajid, qui devait être confirmée ce jeudi, a largement bénéficié aux vice-présidents du PAM : Khadija Latnine s’est vue déléguer le dossier de l’urbanisme, Soufiane Kertaoui, les affaires sociales, Seddik Chakir l’ensemble du dossier des gestions déléguées, dont le transport, les abattoirs, la Lydec, la propreté de la ville ou l’environnement. Enfin, Omar Farkhani s’est vu attribuer les relations extérieures et les projets d’infrastructure de Casablanca. Les deux vice-présidents issus du PJD ont dû se contenter de miettes : Abderrahim Ouatass, deuxième vice-président du conseil s’est vu attribuer le suivi du dossier des technologies de l’information. Mostapha El Haya, qui visait le dossier de la Lydec où il s’était illustré par ses critiques à l’encontre du délégataire, n’a rien obtenu. Malgré cela, ce dernier affirme qu’une bonne ambiance règne entre les deux partis dans la capitale économique. «Nous avons une bonne relation personnelle avec tout le monde sans exception, car ils étaient de bons amis à nous avant de rejoindre le PAM», affirme-t-il, soulignant que s’il y a un problème, il vient de la direction des «pamistes de Rabat». Combien de temps cette bonne ambiance pourra-t-elle perdurer ? Selon Mohamed Brija, il n’est pas exclu que des désaccords interviennent lors de certains débats, notamment lorsqu’il faudra aborder la fâcheuse question du festival de Casablanca.

Tanger : la vice-présidence ou le budget

A Rabat, en revanche, les rôles sont inversés. Le PJD, en position de force, ne refuse pas le soutien du PAM. En effet, après le Mouvement populaire, le parti de la lampe s’apprête à voir son grand rival rejoindre la majorité via un «bureau élargi», bien qu’il ait voté contre la candidature de Fathallah Oualalou, le maire actuel de la ville. «Nous nous sommes mis d’accord pour intégrer deux membres du PAM et deux autres du Mouvement populaire au bureau, afin qu’ils participent à la gestion de la ville. Les gens pensaient que le PJD allait s’opposer à cela, mais c’était le PAM qui, à l’origine, disait qu’il ne voulait aucune alliance avec le PJD. Nous n’y voyons aucun problème, d’autant plus que nous nous rencontrons au niveau des arrondissements», explique Réda Benkheldoun, président PJD de l’arrondissement d’Agdal-Riad. «Je pense qu’une telle coopération ne pose pas de problème car la gestion de la commune implique des missions essentiellement à caractère technique». En effet, difficile de dire que l’idéologie entre en compte lorsque l’on traite de problèmes d’eau, d’électricité ou des services à fournir aux citoyens.
Toutefois, la coexistence PAM-PJD ne se passe pas toujours aussi bien. A Tanger, où le PAM est représenté par Samir Abdelmoula, l’un des plus jeunes maires du pays, ni les dernières inondations ni la situation stratégique de la ville pour l’économie du pays n’ont pu sortir la ville de son blocage. Prise en otage entre une présidence PAM minoritaire et une opposition majoritaire composée du PJD, du RNI et de l’UC, la ville n’a toujours pas de projet de budget au titre de l’année 2010. Pour sortir de cette situation, l’opposition, qui dirige plusieurs commissions du conseil communal, réclame ni plus ni moins qu’une part des vices-présidences du conseil de la ville.
Pour le moment, heureusement, la situation n’est pas dramatique. «Même lorsque le budget ne passe pas, la wilaya se charge de gérer la ville sur le plan réglementaire, c’est-à-dire que les loyers de la commune, les salaires sont payés. Les choses risquent cependant de bloquer en février lorsque nous discuterons du compte administratif, car c’est là que nous devrons discuter du budget d’équipement et d’investissement», indique Najib Boulif.
Pourquoi existe-t-il autant de dissensions entre le PAM et le PJD ? Une chose est sûre, selon le politologue Mohamed Darif, cette situation n’est pas due à l’existence de contradictions structurelles entre les deux partis, mais plutôt à des divergences quant à la manière de conjuguer les fondamentaux de l’Etat. Au delà, il faut bien reconnaître que ces clashs ne sont pas toujours si désintéressés. Le PJD se sert-il de ces accrochages pour renforcer son image de victime ? Même le PAM aurait un petit quelque chose à gagner dans l’affaire. «Le PAM est aujourd’hui le seul parti à s’opposer au PJD. Quand un parti est considéré hostile aux islamistes, il commence à attirer les autres formations politiques», affirme M. Darif. Une manière aussi, selon lui, pour le parti de se démarquer de l’image de formation de l’administration qui lui a été accolée depuis sa naissance. «Le PAM cherche à se légitimer et ce sur deux niveaux : le niveau électoral, ce qui est chose faite depuis les élections de 2009. Il lui est resté le deuxième niveau :  la légitimation sur le plan politique, d’où les alliances envisagées, non pas avec le RNI, du fait de la similarité avec le parti, mais avec l’USFP», poursuit-il.