Palestine : élections démocratiques et… beaucoup de questions

Le Hamas, inscrit parmi les organisations terroristes, a été démocratiquement élu.
L’Autorité palestinienne prisonnière du gel de l’aide
internationale.
Mahmoud Abbas reste la clé, mais sa marge de manœuvre devient
trop serrée.

«Vous êtes sur le point d’intégrer l’Autorité [palestinienne]. Nous vous souhaitons la bienvenue […]. Il est temps pour vous de découvrir la souffrance que signifie d’être au gouvernement». Mohammed Dahlan, ministre (Fatah) des Affaires civiles en Palestine, avait tenu ces propos à la veille des législatives palestiniennes. Il ne croyait pas si bien dire. Moins d’une semaine après sa victoire écrasante sur le Fatah, le Hamas se retrouve face à sa première crise. Et elle est de taille, car l’Autorité palestinienne pourrait bien se retrouver dans l’incapacité à payer à ses 130 000 fonctionnaires leur salaire de janvier. «Hamas n’agira pas ou ne prendra pas de décisions tout seul. Il agira en coordination avec de nombreux organismes et préservera les relations avec des Etats de la région et de la communauté internationale de manière équilibrée, sans céder aux pressions […]».

Le chef de file du Hamas, Ismaïl Haniyeh, aura eu beau essayer de rassurer, l’inquiétude internationale suscitée par la victoire de son parti aura donné à Israël l’occasion de geler le reversement des droits de douane – 50 millions de dollars – à l’Autorité palestinienne. Quelques semaines auparavant, cette dernière avait déjà souffert du blocage de 35 millions d’euros, décidé fin 2005 par l’Union européenne, sur insistance de la Banque mondiale, suite à une hausse des salaires des fonctionnaires opérée à la veille des élections palestiniennes. La fermeture des robinets, à l’impact catastrophique pour la Palestine entièrement dépendante de l’aide internationale, risque de ne pas s’arrêter là puisque le Quartet (Etats-Unis, Union européenne, Russie et ONU) a brandi la menace de nouvelles coupures lundi 30 janvier si le mouvement islamiste ne renonçait pas à des éléments fondamentaux de son discours tels que la non-reconnaissance de l’Etat d’Israël.

Comme si la situation n’était pas suffisamment compliquée, les membres du Fatah, dépités par une défaite cuisante, rejetteront la participation de leur parti à un gouvernement de coalition appelant même Mahmoud Abbas à démissionner de son poste de président de l’Autorité palestinienne.

La faute à Israël ?
Ainsi, plus d’un million d’électeurs auront donné leur aval au parti islamiste, surprenant les concernés en leur accordant 76 sièges contre seulement 43 pour le Hamas et 13 pour d’autres formations. Pourtant, c’était la première fois que ces derniers se présentaient aux élections. Par ailleurs, cela faisait des semaines déjà qu’Israël annonçait qu’il tournerait le dos à tout gouvernement palestinien qui oserait inclure des membres du Hamas. Les menaces d’Ehoud Olmert ont-elles eu l’effet inverse ? Les Israéliens ont-ils pénalisé Mahmoud Abbas, leur interlocuteur favori, en ne lui accordant pas suffisamment de concessions pour satisfaire son électorat ? Même les services israéliens seront pris de court.

Pourtant, il fallait s’y attendre, d’autant plus que le mouvement a non seulement été favorisé par l’aura héritée de ses nombreux dirigeants assassinés, à l’instar du cheikh Ahmed Yassine, tué en 2004, mais aussi par la volonté des Palestiniens de punir le gouvernement Fatah pour sa mauvaise gestion sociale et ses affaires de corruption.
Ironie du sort, la pratique démocratique si chère aux Etats-Unis aura porté au pouvoir, au Moyen- Orient, un mouvement que ces derniers considèrent comme une organisation terroriste. Certes, ce n’est pas la première fois que des islamistes sont massivement élus au Proche-Orient, l’exemple égyptien étant encore frais dans les mémoires, mais le contexte israélo-palestinien pourrait bien servir de test pour l’administration Bush en ce domaine.

Pour l’instant, tout semble dépendre de la nature du gouvernement que choisira le Hamas, ainsi que de la volonté affichée par Mahmoud Abbas de rester à la tête de l’Autorité palestinienne jusqu’à la fin de son mandat, dans trois ans. Reste à savoir cependant s’il tiendra longtemps avec une représentation minoritaire et un parti mécontent.

Par ailleurs, il convient de se demander jusqu’où les puissances occidentales pourront se permettre d’agiter la menace financière. Il faut dire que cette dernière risque de s’avérer à double tranchant puisque, si elle était mise à exécution, elle obligerait les Palestiniens à se tourner vers d’autres pays, notamment l’Iran, pour trouver des fonds. Enfin, il reste aussi à savoir quel sera l’impact des élections palestiniennes sur les élections israéliennes prévues pour le 28 mars prochain. Kadima, le parti centriste d’Ariel Sharon, aura-t-il toujours la confiance des électeurs, à présent qu’il est privé de son chef ? Ces derniers préféreront-ils favoriser un Netanyahou qui s’est dépêché d’accuser le premier ministre israélien d’avoir favorisé la création d’un «Hamastan» ? La nouvelle donne stratégique au Proche-Orient est loin d’être dessinée.

Après le temps des leaders charismatiques, voici peut-être venu le temps du pragmatisme.