Où vont nos politiciens ?

Le citoyen ne se retrouve plus dans ces chamailleries entre partis.
Et cela à  un peu plus d’une année des élections. L’absence d’un discours politique méthodique, argumenté, et soigné nuit à  l’image du Maroc
à  l’étranger. A défaut de politiques publiques à  débattre, les partis versent dans les longs réquisitoires et débats vides, les excès de populisme, les échanges d’injures et la politique politicienne…

De polémiques en surenchères, notre classe politique se surpasse en populisme. Les partis rivalisent en qui abordera le plus de thèmes à forte connotation populiste mais sans aucune valeur ajoutée. Et ce ne sont pas les exemples qui manquent ces derniers temps. L’USFP, avec la dernière sortie de son premier secrétaire sur la polygamie, l’héritage et le mariage des mineurs a suscité une levée de boucliers non seulement chez le PJD, par le biais de la nébuleuse d’associations qui gravitent autour de lui, mais également dans les milieux salafistes. Résultat : le retour du discours d’excommunication (Attakfir), une interpellation et, probablement, une série de procès en justice en perspective. Cela alors que les échanges passionnés, parfois violents, qui ont suivi l’appel d’une partie de la société civile à l’usage de la darija à l’école, sont loin d’être finis. Encore une fois, c’est le PJD, directement ou à travers sa presse, les associations qui lui sont affidées ou sa matrice, le MUR, qui était monté le premier au front. Un autre sujet à forte portée populiste, du moins tel que nos partis le conçoivent, la sempiternelle question palestinienne. Là encore, nos formations politiques se sont surpassées avec, en bout de course, deux propositions de loi qualifiées de tout aussi anticonstitutionnelles qu’inapplicables.
C’est pour dire que même l’institution du Parlement a été prise en otage dans cette bataille rangée entre partis. N’est-ce pas de l’estrade du Parlement que le chef du gouvernement (ou patron du PJD, il est parfois difficile de savoir sous quelle casquette il intervient), a enclenché récemment encore cette polémique sur la fuite des capitaux qui risque d’aller très loin puisque l’Istiqlal, se sentant visé, s’est empressé de saisir la justice. Ce que, soit dit en passant, d’aucuns considèrent comme une maladresse, puisqu’il aurait pu appeler à la formation d’une commission d’enquête parlementaire, pour rester en conformité constitutionnelle. Et c’est à lumière de cette enquête que seront ou non lancées les poursuites judiciaires. Par ailleurs, une chose est sûre, comme s’en inquiètent certains analystes politiques, le chef du gouvernement use de plus en plus du pouvoir et des moyens de l’État dans la bataille. Car, dans de pareils cas de fuite soupçonnée des capitaux, ce n’est pas au chef de l’Exécutif de le crier devant les élus. «Soit l’Etat dispose de preuves et il poursuit les personnes visées en justice en bonne et due forme, soit on ne dispose de rien et alors il faut arrêter de telles pratiques. C’est indigne et cela ne sert pas la justice ni le principe de reddition des comptes dans ce pays», estime cet observateur. Le sujet n’est pas encore clos, les jours à venir promettent beaucoup de rebondissements.  

La polémique pour dévier les attentes des citoyens

De même, c’est aussi sous la coupole du Parlement que la dépénalisation de la culture de cannabis a été lancée. Encore une fois, le PJD n’a pas trouvé mieux que d’accuser les initiateurs de ce débat d’agir à des fins purement électoralistes. C’est aussi dans le cadre de l’institution représentative qu’une mission d’information a été décidée dans la région de Fès-Boulmane. La mission, organisée à la demande des parlementaires du parti islamiste, est loin d’être une banale et routinière mission pour s’enquérir de la situation des zones industrielles et du tissu productif dans une région. C’est que Fès est avant tout la ville que gère leur ennemi public numéro un : Hamid Chabat. Se rendre en mission, ne serait-ce que d’information, dans son fief est une manière de le titiller en ces temps où la crise entre les deux partis ne cesse de s’amplifier de jour en jour. Il ne faut pas non plus oublier, en ce sens, que la jeunesse du parti islamiste a récemment entrepris, dans une initiative propre, de réaliser une enquête sur la sécurité dans la ville de Fès. Ce qui est une première dans les annales des rivalités entre formations politiques. Bien sûr, les organes de presse proches du PJD ont fait largement étalage des conclusions de cette enquête.
Voilà, entre autres, les gros dossiers qui préoccupent actuellement notre classe politique. Une fois, bien sûr, qu’a pris fin l’éphémère et néanmoins passionnant débat politique et constitutionnel qu’ont soulevé l’examen et le vote, au Parlement, du budget de cette année. Est-ce vraiment, pour reprendre l’interrogation d’un acteur de la société civile, ce que les citoyens attendent de nos partis politiques ?
Les citoyens, assure-t-il, ont des attentes et des exigences précises. Ils attendent des partis qu’ils changent leur quotidien, du Parlement et du gouvernement qu’ils règlent leurs problèmes et qu’ils améliorent leurs conditions de vie. Une précision, toutefois : les partis sont là pour les encadrer et les représenter. Le Parlement est là pour légiférer et les domaines de la loi sont expressément annoncés dans l’article 71 de la Constitution et contrôler les politiques publiques du gouvernement. C’est ce dernier qui est censé changer le quotidien des citoyens, améliorer les services publics, assurer les prestations de base, santé, enseignement, logement, emploi…

La politique a horreur de l’inertie

Ceci fait partie du domaine réglementaire qui relève principalement du gouvernement et des partis qui forment le gouvernement. L’opposition n’est pas directement concernée. Elle ne peut que contrôler, évaluer et critiquer l’Exécutif et ses politiques publiques, quand elles existent.
Cependant, précise le politologue Tarik Tlaty, «au delà de la mission classique qu’est l’encadrement et la représentation des citoyens, dans un pays donné, les partis jouent un rôle d’intermédiaire entre le sommet de l’État et la base, entre les citoyens et leurs gouvernants. Ce sont eux, les partis, qui sont censés jouer le rôle d’amortisseurs. Ils interviennent pour désamorcer les crises et maintenir la stabilité politique dans le pays». Nos partis assument-ils convenablement cette mission ?
A quelques exceptions près, on peut affirmer sans hésiter que non. Dans les faits, explique ce politologue, depuis que le PJD est à la tête du gouvernement, la classe politique piétine, «il n’y a plus d’actions politiques à proprement parler, c’est l’inertie totale à ce niveau». Ce n’est pas tout, cette inertie est accompagnée par une banalisation de la chose politique avec comme conséquence un peu plus d’indifférence chez le citoyen. Le parti aux commandes du gouvernement, «face à son incapacité à produire des politiques publiques dans différents secteurs, verse dans la politique politicienne et les débats marginaux», explique le professeur de sciences politiques Tarik Tlaty.
Ce sur quoi il faut attirer l’attention dans cette attitude, note en substance ce politologue, c’est que cette politique ne manquera pas d’occasionner beaucoup de dégâts pour le pays et de nuire à l’intérêt général. Au niveau international, cela provoquerait une certaine hésitation dans les rapports avec le Maroc chez ses partenaires et une certaine prudence comme s’il s’agissait de traiter avec un pays qui risque de tomber dans l’instabilité politique.

A cela il faut ajouter la consécration de l’indifférence par rapport au politique chez les citoyens en cette phase cruciale d’avant des élections décisives, notamment les élections locales, et la mise en place la régionalisation avancée avec ce qu’elle suppose comme changement radical dans la structure de l’État et bien sûr l’implication directe des citoyens pour faire réussir ce chantier. Bien plus, ce désintérêt est des plus dangereux qui soit dans un pays qui se veut démocratique ou en phase de construction démocratique dans un environnement régional dévasté par le chaos et l’instabilité politique. De même que «l’absence d’un discours politique bien soigné et de haute facture, surtout de la part du chef du gouvernement, renvoie une bien piètre image de notre pays», regrette cet analyste politique.

Appliquer la loi, sans plus

En définitive, les chamailleries, l’échange d’insultes, la diffamation, les accusations (fondées ou non, insidieuses ou ouvertes et franches), et les menaces à peine voilées ne font que diluer et banaliser encore plus un champ politique déjà largement décrédibilisé. Cela, alors que le Maroc dispose d’une tradition de plus de 70 ans de multipartisme et de l’action partisane. «Il serait malheureux de tirer un trait sur tout cela», affirme le politologue et président du Centre marocain des études et de recherches stratégiques, Tarik Tlaty. C’est pour dire que comme la nature a horreur du vide, la politique a horreur de l’inertie. Et «en l’absence de politiques publiques sérieuses, la polémique et la surenchère partisane prennent lieu et place d’un débat politique sérieux», affirme ce politologue. En somme, ajoute-t-il, «la scène politique ne cesse d’évoluer d’une situation de discipline et de sérieux vers une situation de plus en plus anarchique».

Faut-il pour autant changer les partis ou les hommes qui les dirigent ? L’Istiqlal est certes allé, dans son bras de fer avec le PJD, jusqu’à demander sa dissolution. Les raisons qu’il a invoquées ne sont inscrites ni dans la Constitution ni dans la loi sur les partis politiques. De telles demandes ne font qu’empirer l’ambiance de démagogie qui règne.
Or s’il est une caractéristique du débat qui accapare la scène politique, c’est bien cette tendance à l’individualisation et la personnification de ce débat. Ce n’est plus du PJD, de l’Istiqlal ou de l’USFP qu’il s’agit, c’est devenu un pugilat verbal entre Benkirane d’un côté et Chabat et Lachgar de l’autre. Ce qui pose la question de la responsabilité, et son corollaire qu’est la reddition des comptes, des chefs de partis politiques devant les instances de leurs formations. En ce sens, avance M.Tlaty, «on peut affirmer sans risque d’erreur qu’il n’y a presque pas d’obligation de reddition de comptes, devant les partis, de leurs patrons et secrétaires généraux».
D’autre part, ajoute-t-il, il faut dire que la loi sur les partis n’est pas encore scrupuleusement appliquée. De même que la justice ne joue pas encore pleinement son rôle à ce niveau. Ce qui veut dire que la Constitution et la loi sur les partis politiques ayant bien fixé les règles de jeu de l’échiquier politique, et si l’autorité de tutelle, la justice et la démocratie interne jouaient leur rôle de régulateurs et de contrôles, nos partis se seraient bien mieux comportés. Mais nous en sommes encore bien loin, semble-t-il.