Où en sont les partis nés à  la veille des dernières législatives ?

Durant les deux années qui ont précédé les élections législatives de septembre 2002, treize partis ont vu le jour. Un record.
Le libéralisme a été un créneau porteur, avec six partis créés.
L’Alliance des libertés (ADL) est le parti qui a le mieux tiré son épingle du jeu.

Ala veille des élections législatives de septembre 2002, une flopée de partis a vu le jour : cinq en 2001 et huit en 2002. Treize nouveaux partis en deux ans. Un record. Mais à deux exceptions près, ces partis n’étaient pas issus de scissions réelles ou suscitées, mais ont plutôt été le fruit de décisions souveraines de personnalités ou de groupes de militants déterminés à avoir voix au chapitre et à rénover le discours et l’action politiques. Du moins, c’étaient là les intentions affichées par les initiateurs des nouveaux partis. Deux ans après, que sont-ils devenus? Que pèsent-ils électoralement ? Quel est l’état de leur structuration organisationnelle et de leur implantation locale et régionale ?
Ces partis peuvent être regroupés en plusieurs courants politiques, dont trois principaux : le courant libéral regroupant quatre formations, le courant socialiste constitué par le PCNI, le parti amaouiste et un parti d’obédience islamique fort singulier.
Commençons par les libéraux. Qui mieux que l’ancien patron des patrons pouvait fonder un parti se réclamant du libéralisme ? Abderrahim Lahjouji, ancien président de la confédération patronale (CGEM), fut le premier, en effet, à se placer légitimement sur le créneau libéral. Le 10 novembre 2001 naissait officiellement Forces citoyennes (FC). Le 14 décembre de la même année, M. Lahjouji déclarait à La Vie éco : «Il était temps de fonder un vrai parti libéral. C’est-à-dire un parti né de la décision souveraine d’un groupe d’hommes d’affaires, de cadres et d’intellectuels qui veulent s’occuper de la chose publique sur la base de leurs convictions libérales».
Aujourd’hui, contacté par La Vie éco, le patron de FC s’enorgueillit de l’acquis de son parti : «Nous avons réussi à promouvoir un nouveau discours politique et à initier une nouvelle façon de faire la politique». Si c’est le cas, cela n’a point rejailli positivement sur l’implantation du parti et sur ses résultats électoraux. M. Lahjouji est le premier à reconnaître que son parti a connu «un certain essoufflement ces derniers temps. Étant donné nos moyens financiers limités, nous avons été obligés de fermer certains de nos bureaux régionaux».
Et les résultats électoraux du parti ? Aux législatives de septembre 2002, FC n’avait remporté que deux sièges. Une victoire de courte durée puisque ces deux députés ont quitté le navire FC. Aux communales de 2003, le score du parti n’était pas plus brillant : 120 conseillers communaux (sur 23 689) et 2 conseillers dans les chambres professionnelles (sur 2 162) ! Il est vrai que le parti venait à peine d’être créé…

Le libéralisme, une notion assez floue
Ce qui n’a rien arrangé, c’est que Forces citoyennes, au lieu de chercher des alliances naturelles, a réalisé un «rapprochement stratégique», selon les termes de M. Lahjouji, avec le PJD ! Ce n’est certainement pas le meilleur moyen d’être clairement perçu par les électeurs. Et pourtant, Forces citoyennes était bien parti : jamais un nouveau parti n’avait bénéficié d’une médiatisation aussi grande.
Même chose pour l’Alliance des libertés (ADL). Mais au sein de cette formation, née le 16 mars 2002, l’optimisme semble de mise et elle semble bien tirer son épingle du jeu. De quel libéralisme se réclame ADL? Son président, Ali Belhaj, aime à le répéter : «Le libéralisme, c’est comme les médicaments génériques, c’est tombé dans le domaine public. Du coup, tout le monde peut les utiliser et tout le monde se proclame libéral. Mettons de côté cet étiquetage, posons nos idées et l’on verra qui est libéral et qui ne l’est pas». Mais encore? Pour M. Belhaj, s’il devait choisir un seul principe fondamental du libéralisme, ce serait celui de la «subsidiarité». Qu’est-ce à dire ? «L’individu est responsable de son destin et il passe avant l’Etat. Si on est d’accord avec ce principe, alors on est libéral».
Constitué seulement sept mois avant les élections législatives, ADL n’a remporté que quatre sièges. Mais, aujourd’hui, il n’en a gardé que deux. Ali Belhaj reconnaît qu’au-delà de la transhumance politique, il est très difficile pour des députés de travailler convenablement en dehors des groupes parlementaires. Aux élections communales, ADL s’en est mieux sorti que tous les autres nouveaux partis. Il a eu 500 conseillers communaux, dont 27 présidents de communes et des vices-présidents à Casablanca, Marrakech, Essaouira et Tétouan…
«Pour nous, affirme M. Belhaj, les élus locaux constituent l’ossature de notre parti. C’est pourquoi nous avons organisé des conférences et des séminaires à leur profit. Ces actions visent deux objectifs : créer une association d’élus locaux du parti et lancer un cycle permanent de formation et d’encadrement au profit de tous nos élus».
En termes de structuration du parti, ADL serait implanté, selon M. Belhaj, dans les seize régions du pays, mais seulement dans 59 des 71 préfectures et provinces du Royaume.
Qu’en est-il des alliances ? «La question que nous nous posons n’est pas avec qui l’on veut faire alliance, mais sur quelle base, quelles idées et quel programme nous voulons le faire ?».
Si Forces citoyennes et ADL sont très médiatisées en tant que formations libérales, il en existe d’autres, qui méritent d’être connues.
La première d’entre elles est le Parti Attajdid wal Insaf (PAI), formé en mai 2002. Pour son président, Chaquir Achahbar, le PAI essaie de sortir des sentiers battus. Ses thèmes de prédilection ont un lien étroit avec «la réhabilitation de la dignité des Marocains. Nous avons approfondi la réflexion sur les moyens de lutter contre l’exploitation des enfants dans la pratique de la mendicité… Nous veillons à organiser ces activités dans les petites villes».
Quant aux performances électorales du PAI, elles sont très modestes : 130 conseillers communaux, dont sept présidents de communes et un certain nombre de vice-présidents. «D’ailleurs, avec le peu de moyens dont nous disposons, nous avons organisé deux sessions de formation pour nos élus locaux en vue de promouvoir la bonne gouvernance locale».
Pour ce qui est de l’implantation locale, M. Achahbar explique qu’elle s’alimente à deux sources : celle des élus locaux du PAI et des candidats du parti à ces élections qui avaient obtenu des résultats appréciables sans être pour autant élus. L’autre source réside dans les éléments les plus actifs de la société civile locale.

Organisation pour les cadets, ICD se démarque par son originalité
Le parti Initiatives citoyennes pour le développement (ICD), autre formation qui se réclame du libéralisme est née, elle, en mars 2002. Elle n’a pas beaucoup brillé en matière d’organisation. Elle a fait comme les autres partis en créant une organisation de jeunesse, une organisation féminine et même un syndicat ! Par contre, la création de Harakat al-Fityane, une organisation pour les cadets, âgés de 13 à 18 ans, attire l’attention. ICD est l’un des très rares partis à organiser ce secteur de la jeunesse.
A ICD, l’action de structuration organisationnelle avance lentement. Seulement 46 sections locales et régionales ont été constituées jusqu’à présent. Enfin, pour les résultats électoraux, ICD compte 33 conseillers dans les chambres professionnelles ; 162 conseillers communaux, dont une dizaine de présidents de communes et des vice-présidents, dont le plus important est celui de Larache, pratiquement dirigée par ICD.

Le PCNI se retire du Parlement : avait-il le choix ?
Quant aux partis se réclamant du socialisme, le cas du PCNI est intéressant à plus d’un égard. Issu d’une scission de l’USFP, ce parti regroupe les partisans de l’aile syndicale amaouiste, qui s’étaient retirés du VIe congrès national de l’USFP en mars 2001. En octobre 2001, ils ont tenu le congrès constitutif de leur parti, le Parti du congrès national ittihadi (PCNI). Son originalité réside dans ses liens très étroits, voire organiques, avec la CDT de Noubir Amaoui. D’ailleurs, le secrétaire général du PCNI n’est autre que le numéro deux de la CDT, Abdelmajid Bouzoubaâ.
Mais pour M. Bouzoubaâ, on ne peut parler de scission. «Nous estimons que le PCNI n’est pas un nouveau parti, nous représentons la véritable continuité des principes fondateurs de l’USFP». Depuis octobre 2001, le parti a ouvert 234 bureaux locaux dans tout le pays et créé une organisation de jeunesse et une organisation féminine. En outre, «nous avons structuré les secteurs de la santé et des fonctionnaires des communes». Des secteurs où la CDT est très bien implantée… M. Bouzoubaâ affirme avec emphase que son parti a pris la «décision de se retirer du Parlement». Une décision du bureau politique entérinée par la commission administrative du PCNI. En fait, ce parti ne comptait qu’un seul et unique député, Mohamed Assouli, qui a choisi de rejoindre un autre parti !
Terminons enfin ce tour des nouveaux-nés par un parti singulier. Il s’appelle Parti Jihad du peuple pour le progrès économique et social (PJP). Tout un programme ! Né le 23 mars 2002 à Salé, il est présidé par El Malki El Malki. La composition de son instance exécutive et la lecture de la littérature suscitent la curiosité tant les propositions formulées et le vocabulaire utilisé sont… ésotériques.
Ainsi, le PJP est le seul parti à compter sept étudiants au sein de sa direction! Question programme, il a fait fort. Deux thèses centrales sont sommairement présentées : la «thèse Al Anfal» (du nom d’une sourate du Coran) et «la thèse de la technologie lunaire»… Outre son programme pour le Maroc, le PJP propose d’œuvrer pour la réalisation d’une monnaie islamique unique (le dinar), d’adopter le calendrier de l’Hégire et d’unifier la période du jeûne dans l’ensemble du monde musulman. Depuis les élections, ce parti a presque cessé d’exister. Rien. Aucun communiqué, aucune activité publique depuis lors. Il semble s’être éteint.
Cette rapide plongée au sein de quelques nouveaux partis emblématiques de l’ère actuelle montre combien est difficile la consolidation d’une formation politique lorsque ce processus est le fruit d’une évolution normale et naturelle sans intervention de l’administration.
On l’a vu, les premières années sont consacrées à la structuration organisationnelle et à l’implantation territoriale. Il est révolu le temps où un parti naissait quelques mois avant les élections pour devenir le premier parti du pays comme par enchantement

Pour tous les nouveaux partis nés à la veille des législatives 2002, les élections de 2007 constitueront la véritable épreuve électorale.