Opération mains propres : jusqu’où ira l’Etat ?

Depuis deux mois, il a publiquement déclaré la guerre à la corruption et au trafic de drogue.
Deux corps visés : hauts fonctionnaires et Parlementaires.
Et si la gangrène était plus étendue que prévu
? Le nettoyage n’est pas dénué de risques.

Depuis fin juillet dernier, les services représentant les divers corps de sécurité ainsi que des agents d’autorité du Royaume sont en alerte. Pour une fois, le danger ne vient pas de l’extérieur, mais de la maison Intérieur elle-même. Pas une semaine ne se passe sans que l’on entende que tel responsable a été déchargé de ses fonctions, tel autre mis en examen, ou encore convoqué à Rabat. Plus que le nombre de personnes incriminées, c’est le haut rang des responsables qui inquiète le pouvoir et intrigue le citoyen lambda. A croire que l’Etat s’est réveillé à quelques jours des vacances estivales pour découvrir qu’un certain nombre de ses hauts fonctionnaires sont véreux, ou du moins soupçonnés de l’être. Sûreté nationale, Gendarmerie royale, Forces auxiliaires, mais également agents d’autorité, Douanes et Justice, à des degrés divers, chaque institution a son lot de mis en cause.

Après Tanger, Tétouan, Chefchaouen….
Point commun entre ces responsables : la complicité directe ou indirecte dans le trafic de drogue. Tout est parti de l’arrestation, à fin juillet dernier, de Mohamed Kharraz, baron de la drogue recherché depuis l’affaire Mounir Erremach (août 2003) autre caïd régnant sur le juteux commerce du cannabis. Dans sa chute, Kharraz, qui s’était permis, provocation suprême, de financer la construction de la préfecture de police de Tanger, avec des fonds illicites, a entraîné ses protecteurs. L’arrestation récente de trois autres barons de la drogue a permis d’élargir le rayon de prospection. De fait, l’affaire Erremach, qui avait eu un important retentissement médiatique il y a trois ans, apparaît comme une broutille aujourd’hui.

En effet, si, en 2003, quelque 32 personnes avaient été mises en examen au terme de longs mois d’instruction, en 2006, deux mois auront suffi pour que 24 gradés fassent l’objet d’une enquête et la harka n’est pas près de s’arrêter. Samedi 1er octobre, après la région de Tanger, c’est la wilaya de Tétouan qui était éclaboussée. De manière globale, c’est toute la région Nord qui aujourd’hui fait l’objet d’un ratissage vertueux. Et demain ? Le trafic de drogue ne s’arrête pas à Sidi Kacem ou Chefchaouen, pas plus que les brebis galeuses ne se limitent aux seuls corps sécuritaires de la machine étatique.
Devant cette fermeté inhabituelle, les avis divergent, le scepticisme étant l’attitude la mieux partagée. «Jusqu’où ira-t-on ?», «Osera-t-on aller jusqu’au bout ?», se demande légitimement l’opinion publique. Cela d’autant que parallèlement à ce nettoyage de printemps, un autre front a été ouvert, celui de la corruption au sein de l’institution parlementaire. Ainsi, moins d’un mois après les élections du 8 septembre pour le renouvellement du dernier tiers de la Chambre des conseillers, des parlementaires étaient mis à l’index et même interdits de quitter le territoire au motif de pratiques électorales douteuses. Là encore, la démarche étonne par la diligence avec laquelle les premières investigations ont été menées et par le nombre de personnes incriminées : onze.

Une communication agressive
De fait, tout porte à croire que l’Etat s’est lancé dans une opération de moralisation à grande échelle, dont le feuilleton risque cette fois de durer. Pour donner du poids à son action et la crédibiliser, il communique haut et fort là-dessus. Ainsi, les hauts fonctionnaires mis en cause ont été «déchargés de leurs fonctions sur hautes instructions de Sa Majesté», les communiqués officiels des départements concernés ne s’embarrassent pas de précautions, allant même, en contradiction avec la loi (cf La Vie éco du 15 septembre 2006), jusqu’à dévoiler aussi bien les noms de ses propres agents soupçonnés – alors même que ces derniers bénéficient de la présomption d’innocence – que ceux des Conseillers sur lesquels planne le doute. Cette transparence, on s’en doute, est voulue : prendre à témoin l’opinion publique des opérations en cours et lui permettre de suivre l’évolution des procès qui s’ensuivront. La finalité, elle, est double : faire le ménage dans ses propres rangs et restaurer l’image de l’institution étatique mise à mal par des années de compromis entre raison d’Etat et corruption.

Reste la question essentielle : jusqu’où ira-t-on ? Si l’Etat est aujourd’hui perçu comme armé de bonnes intentions, il devra composer avec deux contraintes. La première est de voir les investigations déboucher sur la mise en cause d’un nombre trop important d’agents véreux, surtout les hauts responsables, ce qui risque soit de paralyser la machine si la purge est complète soit de décrédibiliser l’action, si l’on s’en tient aux généralités. Deuxième contrainte, celle de la «qualité» de la justice rendue. Il est un fait que chaque tentative publique de nettoyage a été systématiquement assimilée à un règlement de comptes.

Un Etat propre est également celui qui est capable de blanchir ceux qui le méritent, de leur rendre publiquement leur honneur. On se rappelle que des administrations avaient refusé de réintégrer des fonctionnaires lavés de tout soupçon à l’issue de l’affaire Errremach. Un peu désordre…