Nouvelles élections, nouveaux enjeux mais presque pas de nouveaux visages

Esquisse de programmes, ébauche de marketing politique et beaucoup de vieux réflexes électoraux. Le PJD brigue la première place, le PAM et l’Istiqlal ne comptent pas le laisser remporter les élections.

La machine peine à démarrer. Même si le lancement de la campagne électorale a été donné officiellement samedi 23 août, les candidats hésitent encore à battre le pavé. Aux premiers jours, les partis ne faisaient encore que tâter le terrain. Certains ont signé quelques sorties inédites mais aussi riches en clins d’œil: le PJD qui lance une radio de campagne, le PPS qui lance sa campagne avec une ballade en bicyclette, une idée tentée par la liste de la FGD (Fédération de la gauche démocratique, PSU, PADS et CNI), menée par Omar Balafrej, dans la commune d’Agdal-Ryad à Rabat. C’est le cas également du premier secrétaire de l’USFP, Driss Lachgar, qui a choisi la ville d’Agadir, fief de Tariq Kabbaj, chef de file de la nouvelle formation Parti de l’alternative démocratique issu de l’USFP, pour donner le coup d’envoi de la campagne du parti. Certaines déclarations fortes agrémentent également ce début de campagne : Hamid Chabat, qui se voit affronter cinq membres du gouvernement et plusieurs figures de proue de la majorité gouvernementale dans son fief, Fès, et pour la course à la présidence de la région de Fès-Meknes, réitère sa promesse de démissionner si l’Istiqlal ne remportait pas les élections. En fait, le chef de file de l’Istiqlal avait annoncé au début qu’il allait démissionner si le PJD le devançait. Il n’est pas le seul à avoir fait ce genre de promesse. Nabil Benabdellah du PPS a lui aussi annoncé qu’il allait faire de même si le parti perdait aux élections, sans toutefois préciser ce qu’il entend par «perdre les élections». Le PPS avait certes annoncé qu’il briguait au moins 3 000 sièges et 300 présidences de communes et d’une région. Pour cela, le parti a présenté plus de 9 600 candidats aux communales (6e) et 638 aux régionales (4e). 

Bien sûr, on peut multiplier les exemples. Mais, s’agissant de campagne à proprement parler, il faut attendre, comme d’habitude, les derniers jours qui précèdent le scrutin. A moins de se contenter des rituels messages, souvent barbants, en tout cas dénudés d’imagination et de créativité, diffusés par les médiats audiovisuels. Cela dit, certains candidats sont presque déjà assurés de remporter leurs sièges. Pour eux, le vote n’est qu’une formalité. Le premier exemple nous vient de la région de Béni-Mellal. En reconnaissance de son engagement auprès des habitants de sa circonscription, aucun de ces derniers ne s’est présenté face au candidat de la Fédération de la gauche démocratique. Le PJD, pour prouver sa popularité, cite un cas similaire dans la région d’Agadir où, pour une raison ou une autre, le candidat islamiste se retrouve sans rival. Le PAM fait mieux, sur un peu plus de 18 200 candidats (soit 13,9% de l’ensemble des candidatures), quelque 700 sont déjà assurés de leurs sièges dont le secrétaire général-adjoint, Ilyass El Omari, qui s’est présenté dans sa localité natale de Nekkour (Al Hoceima). Ces candidats ont été, tout simplement, les seuls à s’aventurer là où personne n’a voulu aller. 

Les candidats investissent Facebook et Twitter

De même, alors que les autres partis ne jurent que par les jeunes et les femmes, le PJD réalise l’«exploit» de présenter la candidate la plus âgée. C’est à Tiznit (dans une commune rurale qui relève de la province) qu’une femme octogénaire (83 ans, elle est née en 1932) «se présente» comme candidate pour compléter la liste conduite par son petit-fils.

Autre particularité de ces élections, l’omniprésence des réseaux sociaux. En la matière, personne n’est arrivé à faire mieux que le PJD qui dispose déjà de ce qu’il a été communément appelé «Brigade électronique». Ce sont des militants du parti et des membres de sa matrice le MUR qui consacrent le plus clair de leur temps à défendre les «réalisations» du parti, ses positions, ses ministres et ses élus. Avec l’arrivée des élections, ils se retrouvent déjà avec une longueur d’avance sur leurs adversaires politiques. Cela étant, les autres partis et leurs candidats ont également fortement investi Facebook et Twitter. C’est presque exclusivement là où se déroule, du moins durant les premiers jours, la véritable campagne électorale.

Naturellement, ici et là, certaines formations, celles qui en ont les moyens, tentent quelques nouveautés en matière de marketing politique, principalement sur la forme. Car en matière de programme, qui est une nouveauté pour ces élections communales et régionales, les partis, à de rares exceptions près, n’ont pas vraiment fait d’effort. A première vue, tous les programmes, ou presque, se ressemblent. Les différences idéologiques, quand il y en a, s’effacent, les projets de société se rejoignent et les visions politiques se confondent. En gros, il s’agit de grandes lignes et des principes généraux déclinés presque sous la même forme par la trentaine de partis en lice pour ces élections. Ce qui pose encore la question, note ce politologue, de la pluralité politique dans notre pays. De là à parler de programmes chiffrés, des actions concrètes budgétisées avec un échéancier pour leur mise en œuvre, pour chaque commune, ou du moins pour les grandes villes et les régions, c’est une autre histoire. Pour cela, il faudra peut-être attendre l’élaboration des plans d’action quinquennaux, désormais obligatoires, que vont élaborer et faire voter les futurs présidents et bureaux des communes et des régions. Cela dit, en matière de promotion il y a quelques exceptions. Le PJD, par exemple, n’hésite pas à exploiter le «maigre» bilan de son action gouvernementale pour appuyer ses candidatures à l’échelle locale et régionale. Plus honnête, Tariq Kabbaj, candidat indépendant, lui, s’est appuyé sur ses réalisations, les affiches de sa campagne présentent différents lieux et équipements publics avant et après son mandat. Autre exception, le PAM qui a fait l’effort de décliner un programme spécifique pour chaque région. 

Une région, un programme

Le parti qui a remporté les dernières élections de 2009 a pu tirer le maximum de profits de sa relative courte expérience de gestion locale (six années) pour cerner les attentes des citoyens pour les années à venir. Ainsi, et pour reprendre les termes du secrétaire général du parti, Mustapha Bakoury, également candidat à Mohammédia, le programme «réaliste» et «concret» du parti a été élaboré «sur la base d’un accompagnement soutenu et quotidien des aspirations des habitants». Cette plate-forme électorale, «qui condense les principales attentes des citoyens, s’articule autour de 20 engagements entre le parti et les citoyens». C’est que le PAM l’a compris, «les slogans électoraux creux ont fait leur temps». Place aux choses sérieuses. En même temps, estime cet observateur de la scène politique, «vu le mode de scrutin, aucun parti ne pourra gérer seul quelque commune ou ville que ce soit, donc appliquer, ou encore rendre des comptes par rapport au programme initial». Certaines villes et communes ont néanmoins pu échapper à cette règle, même si en général cette réalité politique, mais aussi et surtout les lubies et les intérêts individuels et divergents des élus, ont fini par paralyser, à maintes reprises, plusieurs villes.

Ces élections pourront-elles permettre de dégager des majorités lisibles et fonctionnelles? Il faudra attendre la fin du scrutin pour le savoir. Et c’est justement cette décision qu’ont fini par prendre les membres de la majorité lors de leur dernière réunion tenue il y a quelques semaines. Ils ont ainsi décidé de surseoir à leur engagement du début de respecter la coalition gouvernementale au moment de la formation des alliances locales au lendemain de la proclamation du résultat des élections. Il se dit même auprès de la majorité que des alliances au niveau local des partis de la majorité avec d’autres formations de l’opposition n’est pas exclue, mais à condition d’avoir l’aval des instances dirigeantes de ces partis. Or, même si les élections des Chambres professionnelles nous donnent un aperçu, du moins relatif, de l’issue des futures élections locales et régional, rien n’est joué d’avance. La lecture de ces élections professionnelles diffère d’ailleurs selon les formations. 

La carte de la 2e Chambre se dessine déjà

Le PJD, par la voix de son chef de groupe parlementaire, estime que les élections des chambres professionnelles ne sont pas représentatives de l’électorat marocain et que leurs enjeux sont différents puisqu’ils sont liés aux intérêts personnels et corporatifs, donc ne sont pas une expression d’engagement politique. Le résultat des élections est donc influencé par les «lobbys» et les «centres d’intérêts». Les islamistes oublient, ainsi, que les électeurs et les élus sont aussi des chefs de familles, des chefs d’entreprises et des citoyens qui exercent diverses activités professionnelles. C’est un corps électoral de près de 1,7 million d’électeurs qui n’ont pas répondu au chant des sirènes islamistes. Selon certains analystes politiques, ces élections remportées haut la main par le PAM (408 sièges, soit 18,72%) suivi par l’Istiqlal et le RNI (respectivement 351 sièges et 202 sièges) reflètent un vote-sanction pour le PJD. 

C’est une défaite cuisante pour le parti au pouvoir, ne serait-ce que parce qu’il n’a pas pu séduire les élites économiques et professionnelles auxquelles il reproche lui-même qu’elles cherchent à protéger leurs intérêts en se rapprochant du centre du pouvoir. C’est également une dure défaite pour ce parti qui a déjà peiné à convaincre les salariés et fonctionnaires de voter pour son syndicat (l’UNTM), puisque les Chambres professionnelles élisent 20 membres de la future Chambre des conseillers, soit près de 17% des sièges. Ce qui présage déjà d’une dominance de l’opposition à la future Chambre des conseillers. Il faut dire en passant que le PAM a réussi à rafler à lui seul le tiers des présidences des Chambres (35%, soit 14 sur 40 Chambres professionnelles). «Et ce n’est qu’un avant-goût de ce que seront les futures élections, mais également une responsabilité envers l’électeur et les citoyens», aiment à répéter les militants du parti. C’est que pour le PAM, ce scrutin est décisif à bien des égards. Le parti aborde ces élections dans une conjoncture différente de celle de 2009 qu’il a remportée en raflant plus de 6 000 sièges et près de 22% des voix. Aujourd’hui, le PAM veut prouver que c’est un parti d’institutions et non de personnes, après le départ de son fondateur. Il doit également prouver que sa popularité n’est pas surfaite, que sa victoire en 2009 est légitime et qu’il n’a pas été imposé, mais qu’il a pu convaincre les électeurs par son offre politique. Avec 30% de nouveaux candidats, principalement des jeunes et des femmes, mais aussi en alignant son staff dirigeant, le secrétaire général, Mustapha Bakoury, son adjoint Ilyass El Omari, et le président de son conseil national Hakim Benchemmass, entre autres, notamment dans des régions à forte concurrence, le parti joue le tout pour le tout. Pour cela, il s’est déjà préparé il y a plus d’un an (pour l’échéance de juin 2014). En même temps, il a fait l’effort de convaincre de nouvelles élites et cadres qui se sont retrouvés dans son offre politique de rejoindre ses rangs. Son principal adversaire, le PJD au pouvoir, attire également l’attention des observateurs. Le parti sera-t-il sanctionné pour ses quatre ans de pouvoir ? Saura-t-il faire face au PAM, à l’Istiqlal et, dans une moindre mesure, l’USFP qui veulent réduire son influence ? Les islamistes savent que la confrontation avec ces partis sera acharnée et ouverte sur toutes les possibilités. Le PJD restera néanmoins un élément important de l’équation politique dans le pays grâce à la discipline de ses militants et ses bases. Sa force réside dans la maîtrise et le contrôle de ses bases et la rigueur de ses procédures. Le parti peut compter également sur un électorat stable et discipliné. Ce n’est pas pour rien qu’il s’attaque à ses adversaires politiques, les accuse de prévarication et de corruption et ne cesse de les décrédibiliser. Ce faisant, on le soupçonne de vouloir détourner, même sans l’avouer, le citoyen des urnes et de l’action politique, puisque, selon le PJD, aucun autre parti ne vaut la peine de voter pour lui. Ce qui pourrait se traduire par une forte abstention et donc une victoire du parti islamiste dont l’assiette électorale est, elle, immuable. 

Le PJD, fort de son nouveau statut de parti au pouvoir, a également ratissé large pour rallier de nouveaux militants. Ce qui se reflète sur le nombre des candidats qu’il présente, plus de 16 300, contre seulement 9 000 lors des précédentes élections. L’Istiqlal est également un parti qui attire l’attention. Pour lui, ces élections revêtent un double défi. Sa direction vise clairement à stopper, sinon contenir, l’élan du PJD. C’est une question existentielle pour le chef de file du parti. C’est aussi un défi pour le parti qui veut se positionner et même devancer le PAM.

Une nouvelle révolution

L’Istiqlal, qui aligne plus de 17 200 candidats (soit à peine un peu moins que le PAM), est réputé pour être une machine électorale. Il dispose, lui aussi, d’un électorat stable et discipliné (des clients électoraux, selon les analystes), surtout dans le monde rural et les petites agglomérations. Le parti, qui est à peine perturbé par ses dissensions internes, devra néanmoins tenir compte des ambitions de ses adversaires directs, de l’opposition comme de la majorité. Contrairement à ces trois formations, le RNI fait moins parler de lui. N’empêche que c’est un acteur important de l’échiquier politique.  Le parti, qui travaille discrètement mais sûrement, a su tirer profit de son nouveau positionnement dans la majorité. Même si le président est accaparé par sa mission de chef de diplomatie qui le tient souvent éloigné du parti, son adjoint, Rachid Talbi Alami, qui est également président de la première Chambre, a su mener, avec tact, la barque du RNI au bon port. Non seulement qu’il a pu convaincre certaines élites politiques de le rejoindre, mais il a également fait office de refuge pour des cadres partisans qui se sont retrouvés à l’étroit dans leurs anciens partis. C’est un parti qui a toujours été et reste incontournable sur la scène politique. Moins chanceux, l’USFP déjà affaibli par sa crise interne et la dissidence d’un pan de ses militants, et le score peu reluisant de son bras syndical, et pour ne rien arranger la qualité de certains de ses candidats et le départ de certains de ses notables notamment dans le Sahara et le Moyen-Atlas, tentera de minimiser les dégâts. Moins affecté par ses problèmes internes certes, le MP passe tout de même par des moments décisifs. Les difficultés internes qu’il connaît depuis quelque temps ont néanmoins incité sa direction à activer les règlements internes et la loi des partis et revoir ses mécanismes de fonctionnement en mettant fin à toute forme de rente politique qui l’empêche de devenir un parti d’institutions. Le MP veut ainsi en finir avec tout ce qui fait de lui un parti d’individus et de centres d’influence. Pour finir, le PPS veut créer la surprise, comptant, entre autres, sur les sympathisants du PJD alors que l’UC, qui est en pleine renaissance après l’élection d’une nouvelle direction, tente un retour en force sur la scène politique. Pour les uns comme pour les autres, mais aussi pour tout le pays, ces élections locales, les premières sous la nouvelle Constitution, sont d’une importance capitale. En effet, les élections communales et régionales seront décisives pour l’avenir du Maroc, au regard des vastes compétences que la Constitution et la loi réservent aux Conseils des régions et aux collectivités locales, a justement affirmé SM le Roi dans son discours du 20 Août. De même que l’élu, poursuit le Souverain, est au centre de «la nouvelle révolution» que le Maroc est en passe d’entamer, en l’occurrence la mise en œuvre de la régionalisation avancée, appelée à s’ériger en véritable pilier du Maroc de l’unité nationale, de l’intégrité territoriale, de la solidarité inter-catégorielle, de la  complémentarité et de l’équilibre inter-régionaux. C’est donc au citoyen de voter non pas pour le candidat «qui élève la voix plus que les autres ou celui qui distribue quelques  dirhams et vend des promesses mensongères», mais plutôt pour «le candidat qui remplit  les conditions de compétence, de crédibilité et de disponibilité à se mettre au  service de l’intérêt général».

Versant dans ce sens, un collectif d’associations vient, à son tour, d’appeler les citoyens à participer au scrutin du 4 septembre, en votant pour les candidats, notamment ceux connus pour leur probité et le sérieux de leur engagement, et dont la pratique politique n’est point entachée de corruption, ni de trafic d’influence, ni d’instrumentalisation de la religion à des fins politiques et électorales. Car, en définitive, c’est au citoyen-électeur, à lui seul, que revient le choix de ceux qui vont conduire ses affaires durant les six prochaines années. C’est lui qui, par son vote, peut déjouer tous les pronostics et même faire tomber à l’eau tous les petits calculs partisans des uns et des autres.