«Notre stratégie se base sur un travail de convergence avec nos différents partenaires»

Aouatif Hayar Ministre de l’Insertion, de la Solidarité et de la Famille.

C’est dans une ambiance studieuse et entre deux séances de travail que nous reçoit Aouatif Hayar, ministre en charge du département de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Femme. A l’ordre du jour, la présentation de sa stratégie nationale du développement social, intégré et durable. La ministre tient à en présenter les axes mais surtout à mettre l’accent sur l’importance des droits des femmes et de la promotion de la famille en tant qu’espace d’épanouissement et de protection des droits des femmes, enfants et personnes âgées. Des sujets qui, conformément aux instructions royales, elle dit être au cœur du travail de son département. Fière de ses réalisations durant cette première année de mandat, elle dit, avec beaucoup d’enthousiasme, avoir déjà lancé d’autres chantiers tel que le recensement des femmes victimes de violence en vue d’une cartographie de la violence. Interpellée sur d’autres sujets tout aussi importants, Aouatif Hayar restera fortement concentrée sur la nouvelle stratégie ministérielle. Mais elle promet une prochaine rencontre pour parler d’autres sujets. Et c’est toute aussi déterminée qu’elle dit vouloir défendre le budget de son département.

• La Vie éco : Dès votre nomination vous avez lancé l’élaboration d’une stratégie nationale. Comment cela s’est déroulé ?
Aouatif Hayar : En effet, dès le 7 octobre 2021, date de ma nomination au département de la Solidarité de l’Insertion sociale et de la Famille, il a fallu élaborer une nouvelle stratégie couvrant la période du mandat, donc 2022-2026. Pour cela, j’ai opté pour une approche participative à travers une tournée dans toutes les régions du Maroc et nous avons commencé par le Sud, notamment la région de Dakhla-Oued Eddahab pour remonter vers Laâyoune-Sakia-El Hamra et Guelmim-Oued Noun.

• Pourquoi les régions du Sud en premier ?
Pour l’intérêt important et primordial accordé par SM le Roi au développement des régions du Sud. Et aussi nous avons commencé par la problématique des femmes, qui est au cœur des actions du ministère, et parce que dans ces régions, nous avons enregistré le taux de participation le plus élevé aux élections de 2021, notamment à Laâyoune où il était de 67%.
Aussi, c’est là que l’on a relevé le plus fort taux de représentativité des femmes et qui a atteint 30%. Enfin, dans ces provinces du Sud, il y a une forte dynamique des coopératives féminines que nous avons voulu accompagner. Commencer par ces provinces est pour nous une façon de rendre hommage à ces femmes engagées dans la vie politique, économique et sociale. Un accompagnement pour trouver des solutions à leurs problèmes et des réponses à leurs besoins.

• Donc à chaque fois, pour cette approche participative, vous vous êtes réunie avec les instances locales des régions pour une remontée des besoins et des problématiques ?
Oui, nous avons tenu des réunions qui étaient présidées par les walis et les présidents des régions, avec la participation des différents conseils, les associations locales, les universités, les académies régionales de l’enseignement et de la formation, l’ensemble des acteurs sociaux, nos délégations, les coordinateurs régionaux de l’Entraîde nationale et les coordonnateurs régionaux de l’Agence de développement social. Ces rencontres ont permis de faire le diagnostic et l’état des lieux de ces régions.

• Quels sont alors les problèmes qui ont été cernés ?
Ces tournées ont été bénéfiques dans la mesure où elles ont permis de mettre le doigt sur plusieurs failles, notamment un manque de convergence entre les actions des acteurs du pôle social lui-même et aussi entre les autres intervenants, une inadéquation des projets menés et qui n’étaient pas nécessairement adaptés avec les besoins du territoire et on a également pu constater que les associations impliquées dans ces projets n’avaient pas de plateformes d’échange entre elles, ni avec les autres intervenants. Il a également été constaté que les associations travaillaient sur des problématiques très spécifiques, notamment la petite enfance, les personnes âgées, les femmes, les personnes handicapées, etc., mais aucune association n’abordait la problématique globale de la famille. C’est une importante faille dans la mesure où la famille peut et doit être un élément fédérateur et important pour l’épanouissement de toutes ces personnes. L’objectif de cette stratégie nationale est le développement de la famille en tant qu’espace de promotion de l’égalité, l’effectivité de l’égalité et du respect mutuel des enfants, des personnes âgées et des filles et femmes en vue d’apporter des solutions à des problématiques réelles notamment l’abandon scolaire, la violence à l’égard des femmes, l’accompagnement des personnes handicapées et le mariage précoce. Cela permettra in fine de renforcer le lien social et intergénérationnel.

• Et partant de là, il était donc possible d’identifier les axes de la stratégie ministérielle ?
Nous avons pu en effet identifier trois grands axes de notre stratégie: la réhabilitation du pôle social, il s’agit, en fait, de créer un écosystème du pôle social qui permet de réhabiliter des infrastructures, notamment les centres pour qu’ils puissent être agréables. Par exemple, actuellement on parle de développement durable mais ces centres ne répondent pas du tout à cela et ne sont pas outillés pour accueillir les populations concernées dans de bonnes conditions permettant de les accompagner, dans le respect de leur dignité, jusqu’à leur insertion sociale. Il faut donc une réhabilitation de l’existant, mais j’ai été agréablement surprise, car le pôle social dispose d’infrastructures dans toutes les régions du pays. Nous avons 4 200 centres, notamment des Établissements de protection sociale pour les enfants ayant un handicap ou en situation d’abandon scolaire, des centres pour les femmes en situation précaire et victimes de violence, des centres d’accueil de jour et d’hébergement pour les personnes âgées, des centres pour les enfants en situation d’abandon. Ces centres relèvent directement de l’Entraîde nationale, et sont gérés par l’Entraîde nationale en partenariat avec des associations ou gérés par des associations avec des subventions accordées par l’Entraîde nationale.
Par ailleurs, et en plus de réhabiliter les centres, nous avons aussi formé les éducateurs et les formateurs pour accompagner la stratégie.

• Comment se fait la formation ?
On forme plus de 100 000 personnes dans les centres de l’Entraîde nationale dans plusieurs métiers tels que la cuisine, la couture ou la menuiserie. Il est important de signaler que ces centres assurent la formation sans condition d’âge ou de niveau scolaire. Donc il s’agit de personnes n’ayant aucune qualification, aucun prérequis, qui ont dépassé l’âge de la scolarisation et auxquelles il s’agit de donner une seconde chance. Nous avons aussi formé les associations.

• La réhabilitation des centres a permis aussi de répondre à des problèmes spécifiques…
En effet, nous avons développé une nouvelle ingénierie sociale, car parfois certains services ne répondent plus aux besoins de la population. C’est le cas des enfants qui se trouvent dans les Établissements de protection sociale et qui, après l’âge de 18 ans, doivent quitter ces centres. Mais pour aller où ? Nous avons alors apporté une réponse à travers la création, dans les centres prenant en charge des enfants en situation d’abandon, des incubateurs sociaux pour les accompagner dans le cadre d’un projet professionnel et les former pour leur insertion à la sortie du centre. Mais cela n’est pas suffisant, puisque nous avons aussi identifié la nécessité du lien familial car la place naturelle d’un enfant est dans une famille. Nous avons alors travaillé sur le concept de la famille d’accueil. En 2022, ce sont 250 centres qui ont été réhabilités et chaque année nous réhabiliterons 1 000 centres jusqu’en 2026.

• C’est une revendication des associations qui mènent un plaidoyer pour un cadre légal des familles d’accueil…
Oui, aujourd’hui il n’y a pas de cadre légal de la famille d’accueil. Mais nous allons travailler sur cet axe. Outre la famille d’accueil, nous avons aussi travaillé sur la famille de parrainage et d’attache pour que le jeune, lorsqu’il réalise son projet après avoir quitté l’établissement de protection sociale, puisse avoir une famille d’attache. Une sorte de référent qui le suive.
Par ailleurs, l’ingénierie sociale a permis de travailler sur la problématique des femmes victimes de violence. Nous avons alors mis en place des centres d’accueil d’urgence, d’accompagnement pour l’arsenal juridique prévu par la loi 103-13 mais cela n’est pas suffisant dans la mesure où il faut associer la prise en charge d’urgence de la femme à la création d’un incubateur social pour son autonomisation.

• Ce qui nous amène au deuxième grand axe de votre stratégie…
Exactement, c’est celui de l’autonomisation des femmes. Nous lui avons donné l’intitulé suivant : Égalité, Autonomisation et Leadership. Il y a dans notre pays la consécration de l’égalité dans l’article 19 de la Constitution mais il faut travailler sur l’effectivité de cette égalité à travers le plaidoyer et la mobilisation pour la déclinaison dans la réalité de ce qui est prévu dans la fondamentale.

• Vous avez créé une commission nationale pour l’égalité des genres. A quelle fin ?
Nous avons réalisé qu’il fallait un organe institutionnel qui promeut l’effectivité de l’égalité et qui implique tout le monde. Nous avons déposé un projet de décret pour la création de la commission nationale de l’égalité des sexes et l’autonomisation de la femme, nous avons tenu à ce qu’elle soit nationale et qu’il y ait aux côtés des ministères les représentants de la société civile, les représentants des élus pour intervenir au niveau des régions. Et il faut que le secteur privé prenne aussi ses responsabilités, à travers la CGEM, car lorsque l’on parle d’autonomisation on parle également d’employabilité. Et aussi nous avons tenu à ce que toutes les structures soient institutionnelles et constitutionnelles. Elle est présidée par le Chef de gouvernement.

• Où en est ce projet ?
Le projet de décret a été adopté en juin 2022. Il y a eu la création de la commission, et actuellement nous avons l’accord du Chef du gouvernement pour la création de la commission technique qui s’est réunie et qui a travaillé sur un projet de plan pour la promotion des droits des femmes. Lequel projet va être présenté lors de la première commission nationale qui devrait avoir lieu avant la fin de l’année.

• Enfin, quel est le troisième axe de la stratégie nationale ?
C’est celui de la famille comme un espace de promotion des droits, de l’égalité des genres, un espace de renforcement du lien social par la famille solidaire qui va accompagner les enfants, les personnes âgées, les personnes handicapées et qui va les initier au développement durable et au respect mutuel. Cela permettra d’élaborer une politique familiale qui accompagne la famille pour qu’elle puisse jouer un rôle de levier du développement social équitable et durable. C’est le socle important pour la promotion du social.

• Concrètement en quoi cela consiste ?
Capitaliser sur les centres qui existent. Nous allons inaugurer cette semaine le premier centre Gissr (Green, innovative, smart, social, régénération). Ce lancement pilote à Rabat de Gissr Al Ousra qui va développer des services pour la parentalité positive, la médiation familiale, la sensibilisation aux droits des femmes, au lien intergénérationnel, sur l’accompagnement prénuptial et développer des services sociaux pour les enfants. Et tout cela en nous appuyant sur la digitalisation pour faciliter l’accès à ces services de sensibilisation et de formation.
Après cette expérience pilote et si les familles adhèrent, l’idée est de développer un centre dans chaque province et par la suite dans chaque quartier, car nous voulons avoir une dynamique territoriale portée par les familles. Une sorte de réseau des familles qui soit une force de propositions de services sociaux nécessaires pour les familles. Ce sont là les trois piliers de la stratégie nationale. Et nous avons, par ailleurs, développé d’autres leviers transversaux de cette stratégie, notamment la digitalisation, la convergence, la qualité, l’innovation sociale, la territorialisation et le partenariat.

• La stratégie est-elle aujourd’hui finalisée ?
C’est en cours de finalisation. Mais nos avons déjà décliné certains programmes. Ainsi, pour la réhabilitation des infrastructures, nous avons signé ces partenariats avec l’INDH.
En ce qui concerne l’autonomisation des femmes et atteindre l’objectif du gouvernement d’avoir 30% d’autonomisation avant la fin du mandat, le programme Gissr est en cours. Il est financé par les divers partenaires, notamment le ministère, les régions, les wilayas, les provinces et les préfectures. Nous avons collecté 250 millions de dirhams pour former 36 000 femmes à travers des coopératives et le développement des activités génératrices de revenus. Nous avons déjà ouvert l’inscription des femmes dans les régions de Casablanca-Settat et Fès-Meknes. Et cette semaine, nous allons lancer l’inscription dans la région de Guelmime-Oued Noun.
Nous pouvons citer aussi la généralisation des Établissements multifonctionnels pour assurer l’hébergement des femmes en situation de violence. Cette année 80 centres ont été créés et ils sont opérationnels et appliquent les dispositions du Protocole de la Déclaration de Marrakech et de la loi 103-3 pour la prise en charge de ces femmes. Pour renforcer leurs actions, nous avons crée un label qui sera accordé par le ministère de la Solidarité, de l’Insertion sociale et de la Famille et la Coordination de la Déclaration de Marrakech. Aujourd’hui, 17 centres sont labellisés. Et ils disposent tous d’une assistante sociale et d’une voiture pour assurer l’accompagnement des femmes victimes de violence.
Nous avons aussi mis en place un programme pour les personnes âgées actives qui permet à ces personnes d’avoir une activité mettant ainsi leur expérience professionnelle et personnelle au profit d’autres personnes via des ateliers de lecture de contes, d’éducation au développement durable. Cette activité est volontaire et rémunérée. Par la suite, ces personnes pourront être accréditées dans le cadre de la loi 45-8 des travailleurs sociaux.
Autre programme en cours : la scolarisation des personnes souffrant de handicap. Une plateforme d’inscription des enfants par les associations a été créée. Actuellement, 23 000 enfants sont déjà inscrits à travers le Maroc. La scolarisation se fait dans les centres des associations ou dans les centres de l’Entraîde nationale. Une enveloppe de 320 MDH a été allouée à ce programme.

• Il s’agit d’une scolarisation dans le cursus normal ?
C’est une scolarisation inclusive pour une intégration dans l’école normale. Aujourd’hui, il y a un taux d’insertion de 70% dans certaines associations. Nous avons travaillé également sur les Classes ressources avec le MEN dans les écoles publiques. Cela est financé par notre ministère à travers des subventions accordées aux associations qui gèrent ces classes. Pour les autistes, nous avons lancé la plateforme Gissr Rafik. Nous avons 180 personnes accompagnatrices des autistes qui vont former les familles et des Assistants de Vie scolaire. On vise la formation de 18 000 personnes à travers le Maroc.

• Quel est coût de cette stratégie ?
Nous pensons qu’il faut augmenter le budget du ministère afin qu’il puisse avoir les moyens de sa stratégie. Cependant, il faut préciser que le ministère ne finance pas à lui seul les divers programmes, puisque nous travaillons en convergence avec les autres ministères, comme la Santé, la Justice, l’Éducation nationale, en plus de la DGSN et de la Gendarmerie. C’est tout un écosystème qui est impliqué dans le financement de ces programmes. Au-delà de l’augmentation du budget, nous misons sur la digitalisation qui va permettre une réduction des coûts.