Néo-démocrates : pas de vedettes mais de grandes ambitions…

D’entrée de jeu, le tout jeune Parti des néo-démocrates a choisi l’opposition, mais prône une synergie entre le pouvoir et la société. La construction du parti commence avec comme objectif une formation forte dans quatre à  huit ans. Pour le fondateur, un parti qui snobe les élections ferait mieux de se transformer en association.

Après l’euphorie des moments de création, place aux choses sérieuses. Oubliées les tracasseries administratives. Oubliée la peur de voir se défiler les fondateurs au dernier moment alors qu’il en fallait au moins trois-quarts, soit 300 membres, pour tenir le congrès (les 12 et 13 septembre à Bouznika). Oubliée enfin la crainte de ne pas pouvoir gérer les 2000 congressistes qui se sont pointés alors que l’on tablait sur 1 200 membres. Il faut se mettre au travail. D’abord, il faut mettre en place les différentes instances du parti. C’est une course contre la montre qui attend, donc, les militants du nouveau Parti des néo-démocrates (PND, à ne pas confondre avec le défunt Parti national démocratique devenu Parti démocratique national-PDN). C’est que ce parti, premier à être créé sous la nouvelle loi des partis et surtout sous la nouvelle Constitution, après avoir choisi son camp, celui de l’opposition, ne compte pas se laisser dépasser par les événements. Et maintenant que l’essentiel est fait, le parti doit s’empresser d’élaborer son règlement intérieur. Certes, la loi prévoit un délai de six mois, mais «nous faisons face à un nombre de demandes d’adhésions si important qu’il est urgent d’élaborer ce document qui, justement, fixe, entre autres, les modalités d’adhésion», confie son président Mohamed Darif. Le texte devrait être déjà prêt à l’heure actuelle. L’étape suivante étant la réunion, la première, du conseil national pour élire son président et mettre en place le bureau politique. Cette réunion devrait se tenir le 27 septembre et comme le stipulent les statuts du parti, sur les 30 membres désignés du bureau politique, le président en nomme 7. Ce faisant, il confirme le caractère présidentiel de son régime de gestion comme il assure une marge de manœuvre confortable au président pour mettre en œuvre, dans les meilleures conditions, son programme.

Après le parachèvement des instances nationales, ce sera au tour des organisations parallèles. «Nous ne devrions pas avoir de difficultés sur ce point puisque nous comptons un nombre important de femmes dans nos rangs, de même que les jeunes constituent la majorité de notre effectif», assure M. Darif. En effet, sur les 2 000 congressistes ayant participé au coup d’envoi du parti, seuls 10% sont âgés de 50 ans et plus. Bien sûr, il est également question de mettre en place les instances locales et régionales. Là encore, les choses sont déjà faites à moitié. En effet, 14 régions sur 16 et 50 provinces sur un peu plus de 70 ont été représentées au congrès constitutif. Cela étant, les fondateurs ne se font pas non plus d’illusions. «Si l’on arrive à construire un parti fort dans quatre ou même huit ans, ce serait l’idéal», affirme le président.   
«Nous ne sommes contre personne»

En même temps, le parti garde un œil sur les élections. Il ne compte surtout pas rater les prochaines échéances électorales de 2015. Une occasion pour sa jeune base de tâter le terrain, d’aller au contact des gens pour ceux qui n’en ont jamais eu l’occasion et de prouver leurs capacités de mobilisation pour ceux qui disposent déjà d’une expérience probante dans le domaine associatif. Car, pour reprendre les termes de son fondateur, la vocation d’un parti c’est de participer aux élections et prétendre à exercer le pouvoir. Autrement, ce n’est plus d’un parti qu’il s’agit, mais d’une association politique. Cela dit, le parti ne se fait pas non plus d’illusions sur ses capacités électorales. «Nous ne prétendons pas envahir les urnes, mais nous serons quand même présents», affirme le fondateur.  

Qu’importe, le PND aura réussi un exploit que bien des partis sont incapables d’égaler. Non seulement il a pu réunir autant de monde pour son congrès constitutif, il y en aurait eu certainement plus si les fondateurs n’avaient pas décidé de clôturer les listes des participants deux semaines avant le congrès, mais, en plus, c’est un «public» discipliné. L’assistance buvait, pour ainsi dire, les mots du fondateur durant ses deux longues interventions. Il n’est venu à l’esprit de personne d’interrompre le chef du parti, qui est aussi l’ancien professeur pour bien d’entre eux, à aucun moment de son speech. Parler de pratiques de plus en plus courantes en pareil moment chez certains autres partis, la violence verbale et même physique, les vociférations, les formations de clans, les tentatives de saper le congrès… serait une hérésie.
Pourquoi cette grande affluence et surtout cette discipline ? Certains y voient la marque du mouvement Al Adl Wal Ihsane, dont ils accusent le PND de faire office de porte d’entrée à la politique. D’autres cadres de partis «traditionnels» mettent ce rush sur le dos des élections. C’est un raisonnement simple, les élections approchent et beaucoup d’édiles locaux voient en ce nouveau parti un tremplin facile pour conquérir ou reconquérir leurs sièges. Les gens d’Al Adl étaient certes présents au congrès, mais pas en tant que congressistes, reconnaît le fondateur. «Des partis politiques ont aussi répondu à notre invitation. Nous en avons invité huit, bien sûr nous n’avons pas adressé des invitations à des partis qui n’existent que sur le papier. Bref, sur les huit invités, cinq se sont fait représenter dont le PJD. Ce qui est un score convenable et, en même temps, un signe que nous ne sommes venus combattre aucune formation politique», ajoute le chef du parti.

Un parti de trop ?

Pourtant, on ne peut dire que sa création a été accueillie favorablement. Les autres réactions de la scène politique, quoique non officielles, reprochent au parti de faire peu de cas de l’idéologie. Or, assure un dirigeant de gauche, «c’est certes à la mode en ces jours-ci de ne se prévaloir d’aucune idéologie, mais un parti sans aucune idéologie n’est pas viable». Du côté du PJD, et là encore ce n’est pas une position officielle, l’on estime qu’un parti de plus ne fera qu’accentuer la balkanisation et aggraver l’aversion des citoyens par rapport à la chose politique.
Pour les uns, le fondateur assure que «moins d’idéologie et plus d’efficience et d’efficacité» qui est le slogan du congrès ne veut pas du tout dire que les néo-démocrates n’ont pas d’idéologie. «Nous avons une idéologie, notre propre vision de la pratique partisane et politique. Cela dit, il faut aussi que les Marocains apprennent à connaître la vraie fonction d’un parti politique», explique le président. Un parti n’a pas vocation à promouvoir une identité ou des valeurs morales, c’est le travail des mouvements sociétaux et des organisations de prédication. Les islamistes comme les gauchistes radicaux n’arrivent toujours pas à concevoir ce clivage. «En tant que parti, nous n’avons pas vocation à changer la société. Nous ne sommes porteurs d’aucun projet sociétal. C’est la vocation de l’État dans son entendement global, c’est-à-dire le pouvoir et la société. Un parti politique doit disposer d’un programme politique qu’il mettra en œuvre une fois arrivé au pouvoir», ajoute M. Darif. En d’autres termes, un parti c’est un instrument pour gérer la chose publique. Et pour cela il doit disposer d’un programme et de bons gestionnaires pour transformer ce programme en politiques publiques.

Quant à cette question de balkanisation mise en avant par les partis à chaque fois qu’ils se sentent menacés dans leurs «parts de marché» électoral, il convient de rappeler qu’en France, notre référence en la matière, pas moins de 285 partis sont agréés pour 2013 (contre 241 l’an passé), dont 56 éligibles à l’aide publique (contre 54 en 2012). Aux États-Unis, il existe une centaine de partis dont cinq grands partis nationaux, 28 petits partis, 32 partis régionaux et 29 partis qui ne participent pas aux élections. Au Sénégal qui n’a connu le multipartisme qu’en 1976, on dénombre quelque 228 partis au titre de l’année 2014. En Tunisie, pas moins de 144 partis politiques non reconnus sous le régime du président Ben Ali ou nouvellement constitués sont légalisés à la suite de la révolution. «Nous ne considérons pas comme un «trente-tant-ième» parti, mais comme le premier parti politique sous la deuxième monarchie», affirme le fondateur.

Une réussite avec si peu de moyens

On reproche également au nouveau parti d’avoir pris une certaine liberté lorsqu’il a été question de démocratie interne. D’abord, le projet des statuts n’a pas été discuté et l’élection du président et des membres du conseil national n’a pas été démocratique. Mohamed Darif, académicien et analyste politique de longue date, ne pouvait pas prendre ces choses à la légère. «C’est vrai que les statuts ont été élaborés, en conformité avec la loi, par une commission et soumis au vote, sans débat, au congrès, mais on ne pouvait pas faire autrement. Tout écart par rapport à la loi organique des partis pourrait compromettre le projet de création du parti», explique-t-il. Pour ce qui est des élections, «il est normal que le fondateur soit désigné comme président. C’est une pratique courante. Après tout, nous ne sommes qu’au congrès constitutif et nous ne voulions surtout pas duper les gens en présentant un candidat-lièvre pour faire valoir l’élection du président», affirme-t-il. Pour les membres du conseil national, la commission des élections avait mis en place trois critères : le premier étant que  toutes les régions doivent être représentes et traitées sur un pied d’égalité. Le deuxième critère exige que la priorité soit donnée aux 400 membres fondateurs. La dernière condition veut que les candidats soient d’un haut niveau d’instruction. Ce qui n’a pas été pour plaire surtout aux transfuges des autres partis qui estimaient que le fait d’avoir quitté leur ancienne formation et rejoint le PND pour améliorer leur position politique leur donnait un certain avantage.

Pas de place pour les privilèges, donc. Les nouvelles recrues, séduites par le projet, n’auront pas été déçues sur ce point. Quant au secret de cette grande affluence, «il n’existe pas une recette pour réussir un grand congrès. Des partis bien plus outillés, avec des ressources financières plus importantes peuvent ne pas arriver à tenir un congrès dans ces conditions. Alors que d’autres peuvent dépenser plus de 10 millions de DH, notre budget n’a pas dépassé les 400 000 DH. Cela dit, nos congressistes ont pris en charge une partie des frais de leur déplacement à Bouznika». C’est pour dire que plusieurs facteurs ont contribué à cet exploit. Le plus important étant sans doute la crédibilité du fondateur et le peu d’attrait qu’exercent encore les partis traditionnels ont réussi à contribuer à redonner un peu de son lustre à l’image de la politique dans notre pays.

Des néophytes, mais pas tant que ça

Les néo-démocrates ont réussi surtout à faire battre en brèche cette idée qui veut que si l’on ne dispose pas de financement et donc d’appui de gens fortunés ou de celui de l’Administration, on ne peut pas réussir une telle entreprise. Cela d’autant que les projets qui ont pu attirer autant de monde se comptent sur les doigts d’une main. A la différence près que c’est un parti derrière lequel se trouve un seul nom connu, en la personne du professeur universitaire et l’analyste politique Mohamed Darif.

La plupart des membres fondateurs n’ont aucune expérience en politique, certains ont certes un passé associatif sans plus. Bien plus, alors que les fondateurs étaient en train d’accomplir les formalités administratives, ils se sont heurtés à un problème de taille, nombre d’entre eux n’était pas inscrit sur les listes électorales et ne pouvait donc pas prétendre à faire partie de la liste des fondateurs. Résultat, un leader qui n’est pas issu des centres de pouvoir et des militants néophytes pour la majorité. Nous sommes donc très loin des expériences vécues par le passé de partis promus par des personnalités publiques. Des expériences telles que celle du FDIC au début des années 60 mené par le chef du cabinet de feu Hassan II, Réda Guedira, le RNI de la fin des années 70 (1978) fondé par le premier ministre et gendre du défunt Roi, Ahmed Osmane, l’UC, cinq années plus tard, derrière lequel se trouvait un autre premier ministre Maâti Bouabid et enfin, plus récemment, le PAM, dans sa première version, derrière lequel se trouvait l’ancien ministre délégué à l’intérieur et actuel conseiller du Roi Fouad Ali El Himma. Dans toutes ces expériences, la personnalité du fondateur, sa proximité avec les centres du pouvoir pouvaient être avancées, entre autres motifs, comme élément d’attrait. Mais pas pour les néo-démocrates. Il ne compte aucun transfuge connu, aucune personnalité publique de premier rang, à part le président fondateur.

C’est un parti de cadres, de militants associatifs, de chefs d’entreprises (là encore pas de patrons connus, que des petites et moyennes entreprises) et des professions libérales. «C’est un parti de cadres certes, nuance le fondateur, mais pas un parti élitiste ou d’élites. Aucun notable ou personnalité d’un quelconque rang n’a été parachuté dans les instances de notre parti». Une formation qui réunit, pourtant, presque toutes les tendances politiques, du gauchiste au libéral et de l’islamiste modéré au salafiste orthodoxe. Même les chiites ont manifesté leur volonté de faire partie de cette expérience. Et pourtant, confie le fondateur, quel que soit leur référentiel, aucun membre ou groupe de membres n’a contesté cette diversité.