Ne dites pas opposition mais… PJD

L’opposition parlementaire est tripolaire : un pôle islamiste, un
pôle de gauche radical et un pôle de droite.
Le PJD surpasse les autres pôles : 7 propositions de loi, 298 questions
orales et 1525 questions écrites depuis octobre 2002.
Ministres et députés témoignent : seul le PJD fait de l’opposition.

Qui fait l’opposition au sein du Parlement ? Intuitivement et peut-être au regard d’une médiatisation poussée, le nom du PJD revient systématiquement sur les lèvres de toutes les personnes interrogées. On ne croit pas si bien dire. En fait, la manière dont les projets de loi sont débattus, amendés et votés par les groupes des partis de l’opposition, depuis le début de la législature actuelle (octobre 2002), interpelle. Comment l’opposition s’acquitte-t-elle de sa mission de contrôle du gouvernement ? Comment est-elle perçue par la majorité ?
Commençons par le plus simple. A l’image de la majorité, l’opposition parlementaire est plurielle ou plutôt tripolaire : un pôle islamiste, un pôle de gauche radical et un pôle de droite. Nos interlocuteurs sont unanimes à parler d’opposition au pluriel. Et ils ne font que rappeler une évidence. Mais ils le sont également quant à la manière dont sont perçus ces trois pôles et à l’appréciation de la qualité de leur travail.
Concernant le groupe commun constitué des 28 députés des deux partis de droite, l’UC et le PND, le bilan des trois premières sessions parlementaires n’est pas tellement différent de celui de la dernière législature : un absentéisme élevé, une opposition pâle, des interventions dénuées de pertinence et de mordant sinon sombrant dans des batailles de procédure et les polémiques stériles.
Driss Lachgar, président du groupe parlementaire de l’USFP, met le doigt sur la source du problème : «Faut-il rappeler que toute opposition puise sa force dans son enracinement au sein de la société. Or, ce groupe [UC-PND] défend parfois des positions aux antipodes de ce qui est censé être son référentiel idéologique, le libéralisme».
Mohamed Saâd Alami, ministre des Relations avec le Parlement, abonde, dans le même sens, d’une manière crue : «L’opposition menée par le groupe commun UC-PND semble sans force. Elle représente des partis qui ne possèdent pas de culture d’opposition. Ils sont plutôt habitués à soutenir le gouvernement et non à s’opposer à lui. La présence de ce groupe parlementaire, sa participation et son apport sont faibles». A titre de comparaison, les trois députés de la GSU ont déposé à eux seuls, depuis octobre 2002, 283 questions écrites au gouvernement, contre 60 seulement pour le les 28 députés du groupe UC-PND.
Une opposition de droite faible et inconsistante
Le deuxième pôle, constitué des trois députés de la GSU (Gauche socialiste unifiée), a fait des étincelles du temps où le parti s’appelait OADP. Rappelons pour mémoire les positions à très forte charge symbolique du leader du parti, Mohamed Bensaïd Aït Idder, qui a été le premier député à avoir publiquement évoqué sous l’hémicycle le calvaire des bagnards de Tazmamart. Dans le même registre, c’est la GSU qui a fait élire au Parlement le premier député diplômé-chômeur, Mokhtar Rachdi à Jérada.
Mais il semble aujourd’hui que les difficultés internes de ce parti aient déteint sur son rendement et son image parlementaires. Sa voix est devenue presque inaudible et son sens de l’initiative symbolique quasiment tari. Pour M. Lachgar, «la présence parlementaire symbolique de la GSU et ses modestes moyens l’empêchent d’assumer son rôle institutionnel».
Une justification que s’approprie justement le groupe de la GSU qui affirme avoir opté pour une approche extrêmement sélective. Il ne propose des amendements que pour les textes qu’il juge importants. Ainsi, depuis le début de la législature, alors que 130 projets de loi ont été adoptés par le Parlement, le groupe de la GSU n’a présenté des amendements que pour 5 textes (lois électorales, loi antiterroriste, loi sur l’entrée et le séjour des étrangers au Maroc et Code de la famille).
L’approche du groupe UC-PND est différente. Il intervient sur tous les projets de loi. Mais de l’avis même de parlementaires et de membres du gouvernement, l’étude des textes est moins précise, le suivi laisse beaucoup à désirer et l’irrégularité est la règle.

Une opposition de gauche handicapée par ses faibles moyens
Par élimination et par défaut, ne reste que le PJD. Et là on est unanime à affirmer que le troisième pôle, formé des 42 députés du PJD, constitue la principale force d’opposition parlementaire. Au lendemain du vote de la déclaration gouvernementale du Cabinet Jettou, on s’était d’ailleurs demandé quel type d’opposition serait mené par le PJD. Une question légitime car, durant la précédente législature, ce parti avait adopté une opposition à très forte coloration religieuse (combat contre la consommation de l’alcool ou contre le projet sur le micro-crédit) et sombrait souvent dans des dérives inquisitoriales.
La réponse à cette question serait partielle si elle faisait l’économie de l’impact des événements tragiques du 16 mai 2003 sur ce parti. Il est indéniable qu’il y a un avant et un après 16 mai. L’électrochoc a été salutaire pour le PJD.
Certes, l’expérience parlementaire du PJD est récente, mais M. Lachgar, qu’on ne peut suspecter de complaisance vis-à-vis du PJD, affirme que «s’il y avait une certaine confusion des genres dans ses positions avant les événements du 16 mai, depuis lors, son référentiel passéiste n’a plus une emprise totale sur toutes ses positions. Aujourd’hui, il manifeste une certaine ouverture sur la société dans son rapport aux textes législatifs».
Le ministre chargé des Relations avec le Parlement est sur la même longueur d’onde : «Le PJD assure une présence assidue au sein des commissions et lors des séances plénières. Il suit de près les débats. Il prend des initiatives et s’exprime sur toutes les questions soumises au Parlement».

PJD : une opposition rigoureuse et bien organisée

Deux autres ministres expriment des avis bien contrastés. Ainsi, pour Tawfiq Hjira, ministre délégué auprès du Premier ministre chargé du Logement et de l’Urbanisme, «il serait difficile de faire la distinction entre les élus de la majorité et ceux de l’opposition» en matière de questions orales, «tant les questions les plus virulentes viennent souvent plus des députés de la majorité que de ceux de l’opposition».
Un autre ministre, parlant sous le sceau de l’anonymat, et qui a eu à défendre de nombreux projets de loi devant le Parlement est d’un avis tout à fait contraire. Il fait bien la distinction «entre une opposition professionnelle, bien organisée, assidue au travail en commissions et une autre, artistique, et où aucun suivi correct du travail n’est fait».
Dans les déclarations des personnes interrogées par La Vie éco un constat revient régulièrement : dans tous les compartiments de l’activité législative et du contrôle de l’action du gouvernement, la rigueur du travail et la régularité sont de mise. Chef d’orchestre de ces parlementaires assidus, Abdellah Baha, l’un des leaders les plus expérimentés du PJD.
Ce rôle de députés d’opposition, les militants du PJD le prennent semble-t-il très au sérieux. Par exemple, pour l’examen de la Loi de finances 2004 et des textes l’accompagnant, le PJD a mis sur pied un groupe de travail formé des députés du parti compétents en la matière et dirigé par Mohamed Najib Boulif, chef du département des sciences économiques de la Faculté de droit de Tanger et député de la même ville. Pour ne rien laisser au hasard, le groupe de travail est supervisé par le «monsieur économie» du parti : Lahcen Daoudi.
Par ailleurs, et malgré le rejet trop fréquent de ses amendements, le PJD met du cœur à l’ouvrage. Sur les 6 projets de loi les plus importants adoptés depuis octobre 2002, le groupe parlementaire du PJD a présenté 110 amendements, dont 23 seulement ont été acceptés. Le taux le plus élevé d’acceptation concerne le Code de la famille (16 sur 52).
Mieux encore, même pour des projets récurrents, le PJD persiste et signe. Ainsi, nullement échaudé par le fait qu’un seul des 16 amendements proposés à la Loi de finances 2002-2003 avait été accepté, pour celle de 2003-2004, il a récidivé en doublant pratiquement la mise et en présentant 28 amendements. Un seul d’entre eux a été, encore une fois, accepté.
De manière générale, les deux autres pôles de l’opposition font pâle figure devant la masse de travail abattue par le parti islamique : 7 propositions de loi présentées, 298 questions orales posées, 1525 questions écrites déposées, 20 demandes de réunion des commissions parlementaires et 51 votes positifs sur 55 projets de loi adoptés, durant les deux dernières sessions.

Manifestement, chiffres et témoignages à l’appui, les députés PJD font leur travail et le font bien.
Pour conclure, on peut se poser la question de savoir à quoi servira cet apprentissage de l’activité législative et de contrôle du gouvernement, aussi réussi soit-il ? Contribuera-t-il à faire du PJD un parti démocratique musulman à l’image du PJD turc ou demeurera-t-il un parti religieux utilisant l’islam à des fins politiques. Sa campagne actuelle en faveur du hijab… en France suscite des interrogations sur ses priorités politiques.