Nabil Benabdallah : «Sans la monarchie, rien ne peut réussir dans ce pays»

Nous sommes entrés dans une économie concurrentielle plus ouverte avec des élites plus jeunes, plus professionnelles et plus branchées. Nous sommes réalistes, on ne peut pas tout faire en même temps et avec des moyens limités. Je regrette personnellement que l’Istiqlal ait quitté ce gouvernement.

Non, le PPS ne va pas quitter le gouvernement. La question ne sera même pas posée pour débat au prochain congrès du parti qui se tient fin mai. Les amis de Nabil Benabdallah, largement favori pour succéder à lui-même, ne veulent pas renoncer à une expérience dans laquelle ils ont leur mot à dire. Et il semble qu’ils sont très écoutés, surtout par un PJD impulsif et inexpérimenté. Pour M. Benabdallah, la touche PPS est très perceptible dans les actions du gouvernement. Un Exécutif qui part d’un bon pied, malgré les “perturbations”. Mais un Exécutif qui a aussi intérêt à être à l’écoute de l’opposition, des syndicats et des citoyens en général. Entretien.

Six mois après la nomination du gouvernement Benkirane II, estimez-vous avoir fait un bon départ ?

Oui, c’est beaucoup plus calme et studieux. Nous travaillons dans une meilleure ambiance. Cela dit, je regrette personnellement que l’Istiqlal ait quitté ce gouvernement. Le PPS a tout essayé pour que cela n’arrive pas. Cette crise a créé malheureusement des dissensions qui ont viré parfois à l’invective et à l’insulte. Bref, nous avons décidé de fermer ce registre parce que nous risquions de glisser sur ce sentier. En même temps parce que nous avons la conviction qu’il ne faut jamais insulter l’avenir, surtout lorsqu’il s’agit de nos alliés historiques. Si eux le font, qu’ils en assument la responsabilité. Maintenant, nous sommes dans un gouvernement et nous essayons de travailler pour rattraper le temps perdu. Ça se passe bien pour l’instant et nous essayons au PPS de jouer un rôle pour que cela se passe mieux.

Travailler, oui. Mais quelles sont donc les priorités de la nouvelle coalition ?

Pour commencer, cette réunion du jeudi 10 avril, de tous les députés et conseillers de la majorité avec les directions exécutives de ces partis. Une charte de la majorité légèrement amendée est signée et certaines des grandes orientations déclinées, mais nous allons garder les priorités pour la déclaration du chef du gouvernement devant le Parlement. Entre nous, il ne faut pas s’attendre à des choses qui sortent de ce qui a déjà été dit. Nous n’allons pas créer de nouveaux dossiers. Les chantiers sont connus.

Vous allez commencer par quoi au juste ?  

Je ne peux pas vous le dire et personne n’est, d’ailleurs, capable de le dire pour l’instant, parce qu’il y a des choses qui vont se faire en concertation avec SM le Roi, notamment sur les lois organiques importantes. Il faut comprendre que le système institutionnel national nécessite, contrairement à certaines surenchères que l’on entend ici et là, de faire les choses dans la pondération et avec SM le Roi qui est le garant de la Constitution. Nous ne pouvons pas agir à la va-vite sur ces questions, sur la régionalisation, sur la place de l’amazigh dans la vie publique et autres. Ce sont des dossiers sensibles qu’il faut aborder avec pertinence. Nous n’allons rien inventer, c’est juste une question de «repriorisation». Et sur le champ économique et social, il s’agit de la compensation, la retraite, les réformes fiscales, la situation sociale et l’amélioration du niveau de vie des citoyens. Bien sûr, avec un certain nombre de relances sur le champ économique à l’image des deux chantiers que vient de lancer le Souverain à Casablanca. C’est pour vous dire que nous n’allons pas réinventer la roue. Sauf qu’il reste deux ans, avec des élections au milieu de ces deux années. Ce que nous allons essayer de faire c’est qu’au lieu de croire que l’on peut tout régler en deux ans, on se focalise sur certaines priorités sur lesquelles les quatre partis se sont mis d’accord.

Le PPS est un parti de gauche dans un gouvernement de droite, comment se passe ce ménage ?

J’aimerai tout d’abord préciser que les partis qui sont au gouvernement, s’ils s’inscrivent dans une démarche économique libérale, sont en même temps fortement imprégnés d’une dimension sociale, non pas par conviction, mais parce que la réalité du pays l’exige. Ils s’inscrivent dans une dimension de réformes, y compris sur le champ social, en améliorant les conditions des plus larges couches. Au PPS, nous avons été amenés à travailler sur un programme économique et social lorsqu’il y avait encore l’Istiqlal avec nous, sans aucun problème. L’Istiqlal est parti, le RNI est là, nous avons travaillé sur un programme de priorités par rapport à ce même programme, nous l’avons adopté sans aucun problème. Et, contrairement à ce qui a été écrit ici et là, il n’y a jamais eu de problème ni entre le PPS et le RNI, ni entre le RNI et le PJD. Ce programme a été validé dans ses grandes orientations. Il y a des questions qui posent des problèmes de temps en temps, elles sont discutées et nous arrivons toujours à un consensus.
Donc, de ce point de vue, honnêtement, au jour d’aujourd’hui, nous ne sommes pas en contradiction avec nous-mêmes. Je ne pense pas que quiconque soit en mesure de nous dire que nous avons fait valider des décisions qui sont anti-populaires. Sauf à parler de ce qui s’est passé sur la Caisse de compensation et la hausse des prix sur lesquels nous avons eu un rôle extrêmement important parce que nous avons beaucoup pesé pour que cela se passe avec le moins de dégâts sociaux. En outre, nous pensons que ce qui est récupéré sur la compensation doit être reversé dans le champ social. En tout cas partiellement. Cela ne veut pas dire que nous sommes à 100% satisfaits, mais quand on participe à un gouvernement de coalition, c’est normal.
 Il reste le champ identitaire, celui des valeurs et des libertés. Sur ce volet, nous avons été très clairs avec nos partenaires du PJD. C’est cela qui a expliqué la rédaction d’une charte de la majorité et c’est nous qui l’avons exigée au début. Et pour être tranquilles, en accord avec les autres courants politiques (le RNI est également pour cette idée) nous avons réécrit comme introduction à cette charte le préambule de la Constitution. C’est très clair, sur le projet de société, sur la place de la religion, sur les libertés collectives et individuelles, sur l’égalité homme-femme, sur un certain nombre de questions importantes pour la société marocaine, sur la justice sociale, sur la répartition des richesses, sur l’équilibre entre les régions… Tout le monde a voté pour, c’est notre domaine commun. Autrement, que l’on me dise s’il y a eu un seul recul sur les libertés et sur les valeurs. Il y a une question qui est posée actuellement au Parlement qui concerne l’âge du mariage. Tout le monde connaît notre position et celle du PJD, mais nous n’allons pas faire éclater le gouvernement à cause de cette divergence. Cependant, nos positions sont claires et nous n’allons pas faire de concessions à ce niveau. Globalement, il nous est souvent arrivé au PPS d’adopter des positions que certains n’ont pas comprises au départ, mais ils ont fini par nous rejoindre par la suite. Cela dépend de la durée, parfois cela a pris un an, parfois deux, parfois même dix années.  

Etes-vous satisfaits de votre alliance avec le PJD ?

Globalement, oui. Et il y a des niveaux de satisfaction liés au fait que nous avons une situation plus calme et plus maîtrisée de ce que nous avions en 2010-2011. Nous avons un espace politique qui vit moins, en tout cas de manière apparente, d’intervention et d’interventionnisme dans les affaires des partis.
Un certain nombre de réformes ont été initiées, pas encore finies, mais initiées. Plusieurs lois organiques découlant de la Constitution ont été adoptées, d’autres sont dans le pipe, plus de la moitié a été adoptée en deux ans et demi, nous en avons encore pour deux ans et demi pour adopter le reste. Il y a un temps pour tout. Nous avons également sur le champ économique la réduction du déficit public, ce n’est pas rien. Et ce, sans qu’il y ait un débordement social. Parallèlement, nous jouons au PPS un rôle de garde-fou. Car il ne faut surtout pas trop tirer sur la corde par rapport aux capacités de nos masses populaires et les plus déshérités, il faut également leur offrir un meilleur confort et des acquis pour qu’ils puissent continuer d’adhérer à la politique que nous menons. Il y a un retour à moins d’anarchie dans le champ institutionnel, dans le champ de la relation de l’Etat avec les citoyens. Je vous rappelle qu’en 2010-2011 nous étions arrivés à un stade où chacun faisait pratiquement ce qu’il voulait. On pouvait entrer et occuper un édifice public, fermer une avenue ou une autoroute…, bref, nous étions en train de passer à un stade où il était de plus en plus difficile de discuter avec les citoyens et citoyennes. Donc, il y a eu une reprise en main, elle est importante.
Maintenant, sur le champ des insatisfactions, il y a nécessité de faire des efforts sur la question de la régionalisation qui n’est pas encore réglée, sur le problème de la culture amazighe qui doit avancer un peu plus vite, sur la question de la préparation dans les meilleures conditions, selon les meilleurs modèles possibles des prochaines élections, qu’elles soient locales, régionales ou législatives. Il y a la nécessité d’avoir une approche plus globale, plus sociale dans la réforme de la Caisse de compensation, des retraites et de la fiscalité.
Mais en même temps, nous sommes réalistes, on ne peut pas tout faire en même temps et avec des moyens limités. Globalement, c’est un gouvernement qui ne démérite pas malgré l’ambiance politique qui a perturbé son action en particulier pendant la dernière année du gouvernement Benkirane I.

Et quelle a été la touche PPS au gouvernement Benkirane I ?

Le PPS a toujours son mot à dire. Nous faisons les choses avec doigté dans le cadre de la discussion et de la volonté de convaincre. Contrairement à d’autres, nous ne cherchons pas l’affrontement, la surenchère. Nous agissons en sachant que nous sommes membres de ce gouvernement et concernés par ses actions. On ne peut pas être à l’intérieur du gouvernement et en même temps à l’extérieur développer un discours d’opposition. On peut exprimer parfois publiquement certaines remarques, signifier certaines doléances et faire des propositions. Nous l’avons fait systématiquement depuis le début, mais tout cela dans le respect de nos engagements.
Je voudrais vous rappeler qu’il y avait une sorte d’engouement par rapport à ce discours sur la corruption, la prévarication, la mauvaise gouvernance, ce fameux “fassad”, nous avons prévenu nos amis du PJD qu’il ne fallait pas croire qu’il suffisait d’arriver à un ministère et appuyer sur un bouton pour y mettre un terme. Cela prend du temps et ce n’est pas facile. Nous leur avons fait comprendre qu’il fallait se calmer parce qu’ils allaient créer des attentes et pousser les gens à demander des résultats. Ils se sont donc calmés, ils ont compris qu’il s’agissait de se mettre au travail, parler moins et travailler plus. C’est une touche PPS.
Il y avait aussi des questions liées aux libertés et ils ne savaient pas comment les aborder. C’est le cas des cahiers des charges de l’audiovisuel, nous avons joué un rôle et usé de notre positionnement et de notre savoir-faire pour faire en sorte qu’ils passent mieux. Pour la confirmation de l’orientation démocratique du projet de société nous sommes là, nous veillons au grain. De même, concernant le respect des institutions, nous avons veillé à ce que les rapports soient les plus sains possibles et les meilleurs possibles avec SM le Roi. Parce que sans la monarchie, personne ne peut réussir dans ce pays. Donc la complémentarité est nécessaire à ce niveau.
Nous avons également, depuis toujours, développé un discours d’ouverture sur l’opposition, malgré les excès qu’il pourrait y avoir de l’autre côté. Nous avons constamment conseillé à Benkirane de demeurer ouvert, de recevoir les partis de l’opposition et de les écouter. Aujourd’hui, sur le champ social, nous avons fortement défendu l’idée que malgré tout ce que l’on peut penser, il s’agissait de laisser la porte ouverte au dialogue social, même s’il n’y a pas moyen de satisfaire toutes les revendications, notamment financières.

Si à l’issue des prochaines législatives vous vous trouvez dans la même configuration, choisirez-vous une alliance avec le PJD ?

Le choix que nous avons fait fin 2011 est lié pour beaucoup à une conjoncture. Ce n’est pas un tournant majeur dans l’identité du PPS, ce n’est pas que le PPS s’est réveillé en 2011 et a subitement décidé de changer d’alliance et de positionnement. Non, c’est en fonction d’une situation. Avant 2011, il y a eu des écarts et des dérives sur le champ politique, puis il y a eu le printemps démocratique. C’est cela qui a donné que nous avons fait ce choix en 2011. En 2016, lorsque les élections seront là, ça dépendra de beaucoup de choses, de la conjoncture globale et de notre score électoral notamment. Si vous me posez la question, où serez-vous en 2016, je vous dirais nous serons encore des hommes et des femmes de gauche, des progressistes, bref un parti qui continue de croire en les idées socialistes.
n Justement, vous vous voyez plutôt à côté du tandem USFP-Istiqlal ou avec la fédération de la gauche démocratique ?
Nous sommes pour que ce que nous avons toujours appelé «les forces nationales démocratiques et progressistes» soient le plus unies possible. Bien sûr, nous ne prônons pas l’union pour l’union. Même dans une union entre un homme et une femme, il faut vraiment qu’il y ait une base d’entente entre les deux. C’est la même chose pour les forces politiques, il ne s’agit pas de dire que nous sommes pour l’union de la gauche alors qu’une partie de cette gauche continue d’avoir des positions qui sont déconnectées par rapport à la réalité de notre pays.
Il ne s’agit pas non plus de suivre, coûte que coûte, une sorte de surenchère politique, de dérive que peuvent connaître d’autres forces nationales. Ça, non plus, on va pas le faire. Nous faisons en sorte de prendre des décisions avec toujours un déterminant principal : est-ce que c’est dans l’intérêt du pays ?

Le Maroc a connu de profonds changements politiques et institutionnels ces dernières années. L’élite politique, le discours politique ont-ils suivi cette évolution ?

Non. Je pense, il est important de dire, que sous le règne de SM le Roi, nous avons connu et connaissons encore une formidable restructuration du champ économique. Je parle des élites économiques. Pour expliquer, nous avions des anciennes élites, une économie patrimoniale, familiale et basée sur les relations un peu archaïque, puis nous sommes entrés dans une économie concurrentielle plus ouverte avec des élites plus jeunes, plus professionnelles et plus branchées. Bien sûr, nous avons encore l’informel, nous avons encore un certain nombre de dysfonctionnements. Mais la partie visible de l’iceberg est en train de se mettre au niveau de ce qui se passe à l’échelle internationale.
Dans le champ social, on retrouve une société civile en effervescence sur des thématiques importantes comme l’écologie, le développement durable, les questions de droits de l’homme ou autres. Sur le volet culturel, on note également une certaine effervescence. L’administration, elle aussi, malgré les lourdeurs qui persistent, connaît une nouvelle génération d’administrateurs, plus branchés, plus à l’écoute de leur temps…
Le champ politique n’a pas connu la même effervescence. C’est lié au passé, c’est lié aux blocages qui existaient au temps où la démocratie était contrôlée. C’est lié d’abord à la perception d’une sorte de peur qui existait dans les années 60-70 par rapport au champ politique. Ensuite, à une dévalorisation du champ politique à travers ce qu’on a vécu dans les conseils élus, avec la falsification des élections, les mal-élus et les notables au sens négatif du terme qui ont peuplé un certain nombre de partis politiques, le Parlement et les conseils élus. Tout cela a laissé des séquelles chez l’opinion publique.
Or, cette effervescence que nous avons connue sous l’ère de SM le Roi aurait dû être accompagnée de l’émergence d’une nouvelle élite partout.  Que nos partis politiques fassent émerger en leur sein ce qu’il y a de mieux dans la société comme ce que nous avons réussi dans d’autres champs.