Mouvement de tous les démocrates, pour quoi faire ?

Les fondateurs parlent d’une plateforme de débat ouverte
sur toutes les éventualités,
y compris celle d’un parti politique.
Des forums d’écoute organisés en régions, des participants de tous horizons.
Les partis politiques prudents
et inquiets.

Cinq mois seulement après son entrée au Parlement, l’ancien ministre délégué à  l’intérieur Fouad Ali El Himma s’apprête-t-il à  créer son propre parti politique ? Si, au lendemain de l’annonce de sa démission du ministère de l’intérieur et de sa candidature aux élections législatives, beaucoup lui ont prêté cette intention, l’entrée de M. El Himma au Parlement et son implication dans le fonctionnement quotidien de l’hémicycle ont atténué la rumeur. Mais voilà  que le sujet refait surface avec l’annonce officielle, le 17 janvier, de la création du «Mouvement de tous les démocrates», dont Fouad Ali El Himma est l’un des fondateurs.
Fruit d’une série de réunions entre «des citoyennes et des citoyens de divers horizons professionnels, intellectuels et culturels, et de différentes sensibilités politiques et associatives», la nouvelle structure est présentée comme une «initiative nationale ouverte à  tous les démocrates, indépendamment de leurs appartenances partisanes».
Objectif ? Servir de plateforme de débat à  l’échelle nationale pour discuter de l’avenir du Maroc ; permettre à  ce dernier d’aller vers la modernité en mobilisant les élites et en consolidant les acquis et les réalisations du pays en matière de démocratisation et de développement, et enfin Å“uvrer pour l’émergence d’un élan démocratique rénové. «Redescendre sur terre, écouter le citoyen et comprendre ce qu’il veut, pousser les élites locales à  se prendre en charge» font partie des fondements de cette initiative, comme l’explique un membre fondateur du mouvement.

Et c’est apparemment sur le terrain que le mouvement entend agir. Ces objectifs devraient probablement se traduire, entre autres, par une série de forums, mais il faudra attendre la présentation officielle du mouvement dans les jours à  venir pour davantage de détails. En attendant, le Mouvement de tous les démocrates peut être fier de son casting, même si seule une dizaine de noms a été officiellement annoncée. Parmi ces derniers, l’on notera, bien entendu, Fouad Ali El Himma, ancien ministre délégué à  l’intérieur et plusieurs de ses collègues sortants comme Rachid Talbi Alami ou Mohamed Cheikh Biadillah, ou en exercice, à  l’instar de Aziz Akhannouch (agriculture et pêche maritime) ou Ahmed Akhchichine (éducation), mais aussi des militants des droits de l’homme comme Salah El Ouadie El Assafi ou Khadija Rouissi ou encore Mustapha Bakkouri, DG de la CDG. «Ces personnes se sont portées volontaires pour représenter l’ensemble de ceux qui participent à  cette initiative, mais le nombre de personnes intégrées dans cette dynamique est beaucoup plus important», explique Mohamed Bachir Znagui, porte-parole «officieux» du mouvement. Parmi les autres personnalités, plusieurs noms circulent, dont bon nombre sont des cadres de partis politiques allant du RNI au PSU, en passant par l’USFP, Forces citoyennes ou encore Alliance des libertés.

A terme, verra-t-on siéger des membres du PJD à  leurs côtés ? Pour le moment, les organisateurs préfèrent parler de personnalités de la mouvance qui pourraient être conservatrices, religieuses, mais un peu plus ouvertes et un peu plus acquises à  la cause démocratique que les autres. De son côté, interrogé sur l’éventualité d’une participation, Lahcen Daoudi, vice-secrétaire adjoint du PJD, n’y semble pas opposé, mais tient d’abord à  connaà®tre la forme juridique de la structure. En effet, si l’initiative, qui vise à  élever le niveau du débat sur une scène politique dominée par les ambitions personnelles et les luttes de clans, est fort louable, personne n’en connaà®t encore la forme finale.

Ambiguà¯té
Le Mouvement pour tous les démocrates sera-t-il une simple association à  vocation politique comme d’autres avant lui ? Ou s’agit-il d’un embryon de parti, que certains considèrent d’emblée comme proche de l’Administration ? Et même si ce n’était qu’une simple association, comment savoir s’il ne s’agit pas là  d’un ballon d’essai pour tester l’opinion publique en attendant la création du parti ?
Pour le moment, les acteurs politiques se cantonnent, à  quelques exceptions près, dans un rôle d’observateurs face à  cet objet politique non identifié, autour duquel le doute est savamment entretenu.

A en croire ses organisateurs, c’est la formule associative qui semble être favorisée. «Nous ne pensons pas que le Maroc a besoin d’un nouveau parti politique, ils sont déjà  31 !», explique-t-on à  La Vie éco. Et d’ajouter qu’il serait plus intéressant de voir les partis existants s’organiser sous forme de pôles tournant autour de certains projets d’action, et lancer le processus de démocratisation du pays. Toutefois, les mêmes sources indiquent que l’option d’en faire un parti politique est toujours à  l’ordre du jour, n’en déplaise à  ce membre du mouvement qui maintient que l’option n’a même pas été mentionnée dans les discussions.

Début de réponse auprès d’un des membres fondateurs. «Pour l’instant, explique-t-il, nous sommes ouverts sur toutes les éventualités, y compris celle d’une transformation en parti. Tout dépendra des résultats des concertations et des discussions que nous aurons, en régions, avec les citoyens, les élites, les acteurs de tous bords». Décryptez : s’il y a une adhésion forte à  ce projet, l’idée du parti pourra s’imposer d’elle-même. «Mais, pour l’instant, poursuit notre interlocuteur, le plus important est d’ouvrir le débat, d’enclencher la dynamique».

Pas étonnant, dans ce cas, de voir Lahcen Daoudi indiquer, à  propos de Fouad Ali El Himma, à  qui les médias ont attribué d’office la paternité du projet : «C’est son droit, tout citoyen marocain est libre d’entreprendre». Une idée approuvée par Mohamed Abied, secrétaire général de l’UC. Et le leader islamiste de poursuivre : «Ce qui nous intéresse, c’est le comportement de l’Administration vis-à -vis de ce mouvement. Il faut qu’elle reste à  l’écart et traite tout le monde sur un pied d’égalité», insiste-t-il. En effet, malgré les bonnes intentions affichées, l’initiative ne manque pas d’éveiller de mauvais souvenirs. «N’importe quel observateur politique a une mémoire, et s’il n’a pas une mémoire directe, personnelle, il a une mémoire historique», explique Ismaà¯l Alaoui, qui rappelle l’expérience du Front de défense des institutions constitutionnelles (FDIC), puis celle du RNI et de ses avatars. Et M. Alaoui de s’interroger : «L’Histoire est-elle en train de se répéter ? Ce serait malheureux. Mais les choses ont beaucoup changé depuis. Par conséquent, la donne est peut-être différente».
Et elle l’est. Car, contrairement à  l’initiative des années 60 qui était dictée par la crainte face à  des partis trop puissants, le Mouvement des démocrates, lui, se présente plutôt comme une réponse à  l’inquiétante indifférence des Marocains vis-à -vis de la chose politique et du vide béant laissé sur le terrain par les partis politiques.
Car, même après l’électrochoc du 7 septembre dernier, qui semble avoir donné aux principales formations marocaines la volonté de regagner leur crédibilité, ces dernières ont encore du mal à  opérer les changements nécessaires, souvent pour des raisons internes. Si le RNI est en pleine restructuration, le Mouvement populaire, en pleine crise de leadership, risque de rater la sienne. Quant à  l’USFP, plus organisé que le parti haraki, non seulement il est privé de dirigeant pour des mois, mais il doit aussi surmonter une autre crise, qui, elle, touche la gauche à  l’échelle mondiale. La situation actuelle est telle qu’il faudra probablement attendre encore longtemps la modernisation espérée au lendemain de la mise en place de la loi sur les partis politiques. Et ce n’est donc pas un hasard si les militants et dirigeants de certains partis nourrissent aujourd’hui des craintes de se voir rafler la mise par le Mouvement de tous les démocrates s’il venait à  se transformer en parti. «Cette initiative n’est dirigée contre personne (NDLR: entendez par là  les partis)», s’empresse de spécifier un des fondateurs.

Fouad Ali El Himma serait-il en train de faire l’objet d’un procès d’intentions ? Difficile dans ce contexte de faire la part des choses entre ses intentions réelles et la spéculation. «C’est facile», proteste ce membre du Mouvement de tous les démocrates, «du moment que Fouad Ali El Himma en fait partie, on mentionne le FDIC. Plaçons-nous dans l’hypothèse o๠il n’y serait pas, nous aurions alors eu droit à  un commentaire tout à  fait différent».
Ainsi, quelle que soit l’option choisie pour le mouvement, elle est critiquée. En tant qu’association, certains craignent de la voir tomber dans le même piège que la défunte 2007 Daba. «Si ces gens veulent créer une association pour faire bouger les partis politiques, ils vont commettre une erreur», explique Mohamed Darif. «Une association ne peut pas remplacer un parti politique, et il est aberrant de dire qu’on veut une association pour activer la vie politique car c’est le rôle des partis et non pas des associations», ajoute-t-il. Même en cas de succès, cette formule pourrait causer des dégâts collatéraux importants aux partis, qui peuvent perdre ce qu’il leur reste de crédibilité dans le processus. Pour les membres fondateurs du mouvement, la comparaison entre ce dernier et 2007 Daba ne tient pas car cette dernière avait «une mission limitée dans le temps, ce qui n’est pas notre cas».

L’option du parti politique, elle, fait l’objet de critiques encore plus sévères. Dans un contexte o๠les Marocains font davantage confiance au Souverain qu’aux politiques pour défendre leurs intérêts, ne risquerait-on pas de se retrouver face à  une formation dirigée par un proche de ce dernier et qui, à  tort ou à  raison, lui serait implicitement associée ? Difficile à  croire, prévient Mohamed Darif, car «la stratégie politique de la monarchie rend difficile l’émergence d’un parti, le Souverain restant, selon la Constitution, le représentant suprême de la nation, tandis que le parti ne représente qu’une partie de la population. Il est difficile de concevoir l’émergence d’un parti politique fort qui pourrait monopoliser l’action partisane au détriment des autres partis existants».

Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas perdre de vue les objectifs annoncés par le Mouvement de tous les démocrates : ce dernier entend, quelle que soit sa forme juridique, se poser en catalyseur de la modernisation de la scène politique marocaine. Toutefois, au vu de ce qui s’est passé au Parlement, o๠le groupe El Himma a attiré plusieurs parlementaires, parfois aux dépens de la formation au nom de laquelle ils avaient été élus, le mouvement ne risque-t-il pas de susciter un phénomène similaire au niveau des compétences partisanes, en quête d’une carrière politique ? Déjà , au sein du Mouvement, on reconnaà®t discrètement que de très nombreuses personnes, y compris parmi les militants des partis, ont exprimé le souhait de rejoindre le mouvement. «Nous allons assister à  un véritable chamboulement. Beaucoup vont les rejoindre, non pour le projet démocratique mais parce qu’ils estimeront pouvoir ainsi réaliser leurs objectifs ou faire une carrière politique», prévient quant à  lui ce politologue.
Pour d’autres, il n’y a pas forcément contradiction entre vie politique et ambitions de carrière. On pourrait même dire que l’un ne va pas sans l’autre.