Morchidate : guides religieux ou assistantes sociales ?

En 2005, la première promotion de 50 morchida voyait le jour, aujourd’hui elles sont 200 à  prêcher
la bonne parole.
Elles interviennent dans les mosquées mais également dans les lycées, les universités, les orphelinats, les hôpitaux et les prisons.
Leur mission est essentiellement religieuse, mais la frontière avec le rôle d’assistante sociale est très ténue.

Chaque Ramadan c’est le même scénario. Privé pendant de longues heures de nourriture, le monde musulman se tourne vers les voies de la spiritualité. C’est en quelque sorte la haute saison religieuse. Les prières se multiplient, les interrogations aussi. En quête de réponses, les hommes s’adressent aux imams, les femmes, elles, se tournent vers les morchidate. «Les Marocains ont besoin de nous, de nos conseils et de notre aide», se réjouit de constater l’une d’elles, le voile discret. En 2005, elles étaient une cinquantaine à recevoir, pour la première fois, leur diplôme (étatique).
Aujourd’hui, elles sont quelque 200 à assurer leur mission de conseil auprès des Marocains de différents âges, après une formation d’un an. Une fois le diplôme en poche, elles ne prêchent certes pas publiquement au sein des mosquées (rôle dévolu strictement aux imams), mais ces dernières autant que les universités, les orphelinats, les hôpitaux ou les prisons constituent leur champ d’intervention.
Mais qu’est-ce qu’une morchida au juste ? Quelle est sa mission, son rôle dans la société ? En formant des morchidate et en leur inculquant un savoir jusque-là réservé aux hommes, l’Etat avait pour objectif de révolutionner le paysage religieux, lui apporter un brin de modernité pour transmettre aux citoyens un islam plus tolérant. «La création de ce corps relève d’une politique visant à concurrencer les mouvements islamistes et salafistes (et plus récemment chiites aussi) afin d’éviter de leur laisser un quasi-monopole du sens religieux notamment auprès de la jeunesse urbaine. Les mouvements islamistes ont longtemps recruté dans les lycées, les universités voire les prisons. Il s’agit donc de proposer une offre religieuse institutionnelle à une jeunesse en perte de repères. Il s’agit également de cibler les jeunes femmes qui ont longtemps constitué une cible de choix des mouvements islamistes», explique Youssef Belal, islamologue.

Elles ne prêchent pas le vendredi, elles font mieux…
Les morchidates agissent-elles en ce sens ? Le rôle de morchida est clairement défini, elle n’a pas le statut d’imam et ne peut donc pas prêcher au sein de la mosquée. Comme l’indique son titre, la morchida joue le rôle de guide, elle donne donc des conseils, explique et transmet aux femmes et aux jeunes les préceptes de l’islam. «Le rôle de tout prédicateur consiste à instruire la «bonne» et la «vraie» religion plutôt que la «fausse» religion. Tout prédicateur des religions instituées a pour fonction d’enseigner et de propager «l’orthodoxie». Cela ne favorise pas vraiment la pluralité des opinions et l’esprit critique», critique toutefois M. Belal.
Les critères de sélection des morchidate sont nombreux : elles doivent être âgées de moins de 45 ans, être de nationalité marocaine, avoir une licence de l’université marocaine avec mention et doivent connaître au moins la moitié du Coran.
Ces critères de base font du corps des morchidate un milieu très diversifié. En effet, les 200 morchidate actives depuis le lancement du projet viennent de différentes disciplines universitaires, notamment les études islamiques, la littérature arabe, l’économie, les mathématiques ou encore le droit.  
La formation des morchidate se fait dans les locaux du Conseil des oulémas à Rabat.
Au cours des douze mois d’apprentissage, elles bénéficient de cours très variés, portant non seulement sur la religion, et notamment la jurisprudence, la sunna, le Coran et l’histoire de l’islam, mais également de sociologie, de psychologie, de code de la famille, de communication, de géographie, religions comparatives, histoire, langue arabe et langues étrangères. Une seule différence dans la formation entre les morchidate et les imams, en plus du cursus ci-dessus évoqué, elles  sont tenues de suivre un cours intitulé “Fiqh nissa’e” qui consiste à débattre de  questions liées à la femme dans l’islam.
A noter aussi que leur formation inclut des cours en santé mentale, enseignés par le docteur Jalal Toufiq, psychiatre. «Le principe du cours de santé mentale est simple : les intervenants religieux ont un rôle à jouer dans la communauté. Jadis, quand les citoyens posaient une question sur le mariage ou la santé, les imams et les mourchidate ne savaient pas comment répondre à ces questions», explique le Dr Toufiq.
Il ajoute que «très souvent, malheureusement, ces leaders répondent selon leur background religieux : par exemple si quelqu’un souffre d’une dépression, un ancien imam associera la maladie à une foi déficiente». Le cours de la santé mentale consiste donc à améliorer la connaissance des imams et des mourchidate et leur apprendre à répondre aux questions des citoyens correctement.

Des séances d’écoute à l’intention des jeunes et des détenues

Une fois sur le terrain, les morchidate travaillent sous la supervision de différentes commissions. Université, hôpitaux, établissements scolaires, prison, orphelinats et écoles coraniques, chacune de ces commissions est présidée par une coordinatrice qui est aussi une morchida.
 A 35 ans, la morchida Khadija Aktami, diplômée en sciences économiques, coordonne les travaux de la Commission des établissements scolaires. «Mon rôle en tant que coordinatrice consiste à coordonner les programmes entre la délégation et les différentes commissions»,  explique-elle.  
Karima Zouhair, 38 ans, raconte son parcours. «J’étais femme au foyer avant de devenir mourchida. J’ai obtenu ma licence en études islamiques et réussi le concours. Aujourd’hui, je travaille au sein de la commission des établissements scolaires et l’enfance.
J’ai choisi cette spécialisation parce que j’aime les jeunes, la période de la jeunesse et j’ai un don pour l’écoute de cette catégorie particulière de personnes». Son rôle en tant que morchida consiste à donner des leçons sur la religion aux lycéens mais aussi à les écouter. «Les jeunes ont besoin qu’on les écoute. Je leur donne des cours de Waa’d et Irchad et j’organise des séances d’écoute», explique-elle.  
Ce n’est pas chose facile de parler à un lycéen en difficulté et de le convaincre d’adopter un comportement «sain», explique-t-on, mais les morchidate savent comment s’y prendre. «Nous acceptons ces jeunes tels qu’ils sont», explique Samira Marzouk, 34 ans, diplômée en littérature arabe et poésie soufie. Une autre morchida lance que leur popularité augmente dans les lycées. «Les filles parlent de leurs expériences avec nous à leurs copines qui viennent nous voir à leur tour», explique Hanane Dahi.
Licenciée en études islamiques, cette dernière a commencé à travailler en tant qu’éducatrice dans le cadre du programme d’alphabétisation lancé dans les mosquées en 2000, avant de présenter sa candidature au concours des morchidate. Aujourd’hui, elle organise des séances à l’intention des jeunes. Hanane Dahi explique qu’elle œuvre à aider les femmes à éclaircir certaines idées ambiguës liées à la vie quotidienne et à la religion. «Nous exerçons un travail de terrain, dans la mosquée et à l’extérieur. Nous organisons des cours et des séances d’écoute individuelles pour faire «Islah Dat Lbayn». Les morchidate sont parfois étonnées devant les questions que leur posent les femmes et les jeunes. «Une fois, une femme m’a demandé comment faire les ablutions», explique une morchida.