Mohamed Lahbabi : «L’USFP risque d’être balayée lors des législatives de 2007»

«Entre deux congrès, l’USFP a beaucoup perdu : des militants de valeur et une centrale syndicale».
Mohamed El yazghi est accusé d’éliminer systématiquement la contestation interne et de mener l’USFP à la dérive.

Membre du bureau politique de l’USFP jusqu’au VIe congrès, plusieurs fois député, Mohamed Lahbabi, aujourd’hui membre de la commission du parti, porte un regard très critique sur l’USFP d’aujourd’hui, qu’il décrit comme coupée de la réalité du pays et vidée de ses intellectuels. Mohamed El yazghi, premier secrétaire du parti, est pris à partie comme responsable majeur de la crise actuelle.

La Vie éco : Quel regard portez-vous sur le septième congrès de l’USFP ?
Mohamed Lahbabi : Je pense que ce congrès se tient au bon moment, mais il se réalise dans des conditions qui ne sont pas en faveur du parti. Il y a eu des changements fondamentaux sur la scène politique marocaine depuis quelques années. Le premier est la mort de Hassan II. Jusqu’à présent, nous n’avons pas encore analysé les conséquences et la portée de cette disparition. Le deuxième changement vient des attentats du 16 mai 2003, à Casablanca. La société marocaine a été bouleversée. Jusqu’à présent, l’USFP n’a pas analysé ces deux événements, qui auront une portée considérable non seulement sur les élections de 2007 mais également sur la marche du Maroc dans les cinq à dix années qui viennent.
Le congrès se prépare dans des conditions inadéquates. Entre le sixième et le septième congrès, nous avons enregistré le départ de la partie la plus militante et la plus active de la Chabiba. Ceux qui sont partis étaient, à mon sens, ceux qui portaient l’idéal de l’USFP. Citons à cet égard Mohamed Sassi et Mohamed Hafid. Le premier n’a jamais voulu se présenter à la députation, et quand je suis allé le voir, mandaté par le bureau politique, pour le convaincre, il m’a répondu: « mais qui va s’occuper de la jeunesse ? » Il faisait passer l’intérêt du parti avant son intérêt personnel. Mohamed Hafid, lui, issu d’une famille modeste, a refusé le trucage électoral en sa faveur. Nous avons également perdu une partie de nos intellectuels les plus dynamiques et les plus engagés. Enfin, entre les deux congrès, l’USFP s’est délestée de sa centrale syndicale, donc de la classe ouvrière, et, malgré tous ces départs, nous continuons à proclamer haut et fort que nous sommes le parti des forces populaires !

On a du mal à croire que tout cela soit arrivé et que personne n’ait réagi…
Je suis à l’UNFP et à l’USFP depuis une quarantaine d’années, où j’ai souvent siégé dans les hautes instances. Au départ, le parti avait une direction collégiale. A sa tête, il y avait des hommes comme Moulay Abdallah Ibrahim, Mahjoub Benssedik, Abderrahim Bouabid, Fqih Basri et Abderrahmane Youssoufi. Ce n’est qu’à partir du congrès extraordinaire de 1975 et la nomination de Bouabid comme premier secrétaire du parti que la gestion collégiale s’est estompée parce que Abderrahim Bouabid avait justement la trempe d’un homme d’Etat. Cependant, il avait un point faible. Il n’aimait pas trop se déplacer dans les provinces. Un homme a su bénéficier de cette situation, Mohamed El yazghi. Celui-ci avait l’organisation dans la peau. C’est pourquoi Bouabid l’acceptait malgré ses défauts, qu’il connaissait fort bien.
Cependant, il s’occupe de l’organisation comme dans les partis totalitaires. Il a la même conception que Staline. Il fait tout pour avoir un groupe de fidèles tout en écartant ceux qui pourraient, un jour, lui faire de l’ombre. Par exemple, quand Fqih Basri allait rentrer au Maroc, El Yazghi s’y était opposé farouchement. Il a adopté la même attitude vis-à-vis de tous ceux qui ont quitté l’USFP. Que ce soit Mohamed Sassi, Mohamed Hafid, Noubir Amaoui ou encore Abderrahmane Youssoufi. Lorsque ce dernier est reparti à Cannes après les élections de 1993, El yazghi, qui gérait le parti, ne lui a jamais adressé un compte-rendu sur les activités du parti.
L’histoire s’est encore répétée après le retrait définitif de Youssoufi. El yazghi croyait qu’il allait automatiquement être premier secrétaire du parti. Quand le nom d’Abdelwahed Radi a circulé comme éventuel premier secrétaire, il a déboulé chez moi, fou furieux, en criant : «regarde ce qu’il me fait. Eh bien, moi j’en ai des choses contre lui». Cela explique pourquoi El yazghi a tout fait pour que Radi rempile à la tête de la chambre des représentants. Parce que c’est la seule garantie pour que Radi ne le concurrence pas lors du VIIe congrès.

Comment expliquer que les militants et les cadres du parti se taisent ?
L’USFP a beaucoup changée. Pour la première fois, nous entendons parler de personnes qui achètent des cartes du parti et qui les distribuent à leurs fidèles pour se faire élire en tant que congressistes… Pour la première fois, nous entendons parler de magouilles dans les sections, de parachutages. Si d’ici aux législatives de 2007 nous ne nous reprenons pas, nous allons être balayés lors des élections. Personne ne réagit au sein du parti parce qu’il est question d’intérêts personnels. Lorsque Driss Jettou a été nommé, Youssoufi voulait retirer le parti du gouvernement. Au sein du bureau politique, personne n’était favorable à cette option et en premier lieu El yazghi.
S’ajoute à tout cela le fait que ce soit El yazghi qui décide seul de la stratégie du parti. Radi m’a confié à ce sujet que le bureau politique laisse faire le premier secrétaire. S’il réussit, ce sera à son avantage, s’il échoue, il en portera, seul, la responsabilité.

Vous prêtez à Mohamed
El yazghi trop de pouvoirs…
Il sait jouer des contradictions des autres. Il est fort parce que le parti est en déliquescence. Autrement, il ne pourrait pas l’être. Il incarne le pouvoir personnel à l’échelle du parti. Il faudrait une direction collégiale à la tête du parti.

Et le parti dans tout cela ?
Ou bien le parti réfléchit à ses problèmes et tente de les résoudre ou bien il deviendra, dans les prochaines années, un parti comme l’Union constitutionnelle. Si l’USFP continue dans cette voie, ce ne sera bon ni pour le parti ni pour le pays. Feu Driss Slaoui m’avait révélé que Hassan II pensait qu’il n’y avait que deux forces politiques réelles au Maroc : la monarchie en premier lieu et puis l’USFP.

On dit que le VIIe congrès sera la consécration d’El yazghi…
Oui mais à la condition qu’il décroche un bon rang au sein de la commission administrative. S’il se classe trentième, peut-il prétendre à la place de premier secrétaire ? Si El yazghi est élu, il faudra qu’il soit encadré sinon le parti ira à la catastrophe .

Mohamed Lahbabi n membre du comité central de l’USFP
Il faudrait revenir au système de la direction collégiale à la tête du parti.