Mohamed Elyazghi : «La fin des zaïms», un slogan pour illustrer le changement

A quelques semaines du congrès de l’USFP, son ex-premier secrétaire veut rester simple militant. Il confirme qu’il ne soutient aucun candidat… pour le moment. Il ne sera sur aucune liste électorale du parti.
Le soutien critique de l’USFP au gouvernement est jugé salutaire.

La Vie éco : Dans deux semaines, le congrès de l’USFP se tiendra avec la participation de congressistes sélectionnés selon de nouvelles règles. Il est également question d’élire votre successeur et son bureau politique sur la base d’un scrutin de liste. Ces changements sont-ils aujourd’hui acquis ?

Mohamed Elyazghi : Oui, d’ailleurs cela ne plaît pas à tout le monde, mais le parti est décidé. A présent, il faut que les militants présentent leur candidature. Il reste seulement au comité préparatoire du congrès à leur indiquer à quelle date ils doivent le faire et quelle est la date limite pour se présenter.

Aucune nouvelle décision n’est à prévoir, car il s’agit d’un congrès qualitatif, caractérisé par une procédure exceptionnelle.

On devrait donc s’attendre à un changement du rapport de force entre le prochain premier secrétaire et le bureau politique…

Peut-être. Ce qui est sûr, c’est que la future direction du parti sera élue par le congrès, autrement dit, seul ce dernier pourra la défaire. Evidemment, entre-temps, le conseil national va certainement jouer un rôle très important, d’autant plus qu’il sera mieux structuré. Il deviendra un véritable Parlement du parti face à l’exécutif, composé du premier secrétaire et du bureau politique.

Que répondez-vous à l’affirmation : «L’époque des zaïms est révolue pour l’USFP» ?
C’est simplement un slogan qui permet de montrer que nous passons d’une phase à une autre.

Concrètement, peut-on s’attendre à un changement au niveau des attributions du premier secrétaire ?
Pas au niveau de ses attributions, mais son élection par le congrès implique un changement qualitatif au niveau des responsabilités du congrès et du bureau politique.

Le premier secrétaire pourra choisir sa propre équipe ; bien que le comité préparatoire finalise les choses d’une manière qui pourrait permettre à la liste arrivée en première place de ne disposer que des deux tiers des sièges du bureau politique. L’autre tiers sera puisé dans les autres listes, proportionnellement aux voix récoltées par ces dernières.

Selon vous, quelles devraient être les caractéristiques de votre successeur ?
Je considère que l’important réside dans le choix de cette méthodologie démocratique. Quel qu’il soit, ce qui va le caractériser le plus, c’est son élection par le congrès.

Des voix au sein du parti suggèrent que ce dernier doit assumer une responsabilité bien définie et s’engager sur des résultats…
Cela dépend seulement de chaque tête de liste.

C’est à elle qu’il reviendra de convaincre les congressistes de ce qu’elle va apporter dans la gestion, les combats du parti et les enjeux à venir. Ne l’oublions pas, la prochaine direction aura à affronter deux échéances importantes : les élections communales de 2009 et les législatives de 2012. Le futur premier secrétaire devra indiquer aux militants de l’USFP son plan, sa feuille de route, sachant que les grands choix sont connus et font l’objet d’un consensus.

Un seul congrès sera-t-il suffisant pour clore le dossier des réformes à l’USFP ?
Non, mais l’USFP ne peut pas sortir du congrès avec quelque chose de provisoire.

Il faut que la direction élue lors du congrès soit investie d’une mission qui peut même aller au-delà du prochain congrès. On ne peut pas aller aux élections de 2009 et aux élections de 2012 avec une direction provisoire. L’USFP doit sortir du congrès avec une direction consolidée, renforcée.

Certains se prononcent même pour l’organisation d’un congrès tous les deux ans…
Je ne pense pas que cela soit réalisable. Au contraire, peut-être faut-il penser à aller un peu plus loin que trois ans, et, cela, le congrès va en discuter.

Dans un entretien précédent, vous aviez indiqué qu’il était préférable de sauter au moins une génération au moment de désigner le prochain premier secrétaire, vous le pensez toujours ?
C’est toujours mon opinion. Evidemment, tout dépendra du profil du candidat.

Que pensez-vous des militants qui se sont,?plus?ou moins officiellement, portés candidats à votre succession ?
Je me refuse à me prononcer. Ce qui est important, c’est que le parti a choisi la bonne voie pour se réorganiser et consolider sa direction, puisqu’elle sera choisie par l’ensemble des congressistes. Le parti a tourné la page de la crise et il va au combat renforcé, uni. C’est le message à faire passer au peuple marocain et aux élites du pays.

Autrement dit, vous ne soutiendrez personne !
Pour le moment. A chacun de constituer son équipe, de présenter officiellement sa candidature dans les délais prescrits. A ce moment-là, bien sûr, je pourrai me prononcer, à l’instar de tous les congressistes.

Et si on vous proposait d’intégrer une liste ?
Je m’y refuse. Je ne souhaite ni conduire une liste, ni figurer dans l’une d’entre elles.

Ainsi, vous êtes redevenu un simple militant.
Un militant du parti, et c’est largement suffisant.

Depuis quelques semaines, une dynamique s’est enclenchée au sein de la gauche. Sans aller jusqu’à la mise en place de listes communes, peut-on au moins s’attendre à ce que ces partis scellent des alliances au lendemain des communales de 2009 ?
C’est indispensable, à la fois pour la Koutla et pour la famille progressiste.

Il faut que nous parvenions à un accord après 2009, car, avec le scrutin de liste proportionnel au plus fort reste, il est difficile de mettre en place des listes communes. L’intérêt des forces progressistes, c’est d’avoir leur propre liste et d’obtenir un maximum de sièges. Passé les élections, il faut que les partis de la Koutla et de la gauche puissent constituer des majorités.

Evidemment, dans les communes de moins de 25 000 habitants où le scrutin uninominal est de mise, rien n’empêche de se mettre d’accord sur un candidat unique.

Avec une USFP affaiblie dans les grands centres urbains…
Il est vrai qu’à l’USFP nous avons un problème dans les grandes villes. C’est pour cela que le combat de 2009 doit nous consolider là où nous nous trouvons : aujourd’hui, l’USFP est le parti qui dirige le plus de communes dans le pays, avec plus de 250 présidences, dont deux seulement correspondent à de grandes villes, Agadir et Tanger, alors que les autres se situent essentiellement dans de petites villes et des communes rurales.

Ce qu’il faut faire désormais, c’est se rattraper dans les grandes villes, et c’est là que l’alliance des forces de progrès, des forces démocratiques interviendra : à Rabat, aux élections municipales de 2003, notre groupe était le plus important, mais tous les autres se sont alliés contre nous ; même chose à Mohammédia. A Casablanca, c’était l’Istiqlal qui était arrivé en tête, mais nous avions voulu prendre la présidence.

Evidemment, le fait que nous ne soyons pas alliés nous l’a fait perdre. Si les partis démocratiques et les partis de gauche décident d’une alliance après le scrutin, nous allons pouvoir retrouver notre place dans les grandes villes.

Quelles seraient les conditions d’une telle collaboration ?
Il est certain que le point focal serait une alliance électorale sur le programme qu’appliqueront les partis progressistes et les formations de la Koutla dans plusieurs communes.

Avec le passif parfois douloureux qui existe entre ces formations !
Il faut que les partis parviennent à dépasser ces choses-là. Le 7 septembre 2007 a constitué une date très importante dans la vie de tous ces partis de la famille socialiste.

Et si l’USFP a régressé, les partis de gauche ont été davantage sanctionnés, car, non seulement aucun de leurs dirigeants n’a été élu mais, de plus, le nombre de sièges qu’ils ont obtenus ne leur permet même pas de constituer un groupe parlementaire.

Qu’en est-il alors de la Koutla ? N’est-il pas temps de la recadrer, voire la remplacer par une nouvelle alliance ?
Il ne faut pas oublier que la Koutla, sous le gouvernement d’Alternance puis, par la suite, les gouvernements Jettou et El Fassi, s’est alliée avec d’autres formations. On a appelé cela la majorité, qui, depuis, a connu le retrait du Mouvement populaire.

Lorsque la Koutla a proposé une déclaration des partis majoritaires contre le terrorisme, un autre cercle d’alliances est apparu. Pour nous, le plus, c’est à gauche. Comment faire en sorte que la famille socialiste mette fin à cette division irrationnelle entre gauche gouvernementale et gauche d’opposition ?

Vous voudriez donc intégrer les autres partis de gauche dans la Koutla…
C’est toujours possible, mais, pour cela, il faut qu’euxmêmes le souhaitent.

L’Istiqlal serait-il d’accord ?
Je pense qu’il accepterait. Où se situe donc le problème ? L’OADP de M. Bensaïd Aït Idder avait fait partie de la Koutla. Lorsqu’elle s’est transformée en Gauche socialiste unifiée puis en Parti socialiste unifié, les partis de la Koutla ont demandé à la nouvelle formation si elle souhaitait
adhérer à l’alliance.

Là, il y avait eu un conflit d’interprétation. Les membres actuels de la Koutla pensent qu’ils sont prêts à accepter le PSU, à condition qu’il le demande. Ce dernier estime être un parti fondateur de la Koutla, et qu’il n’a pas besoin de le demander. Les choses en sont restées là. Evidemment, à l’USFP, à cause de cette difficulté, nous avons estimé que nous pouvions également faire du chemin avec la gauche, c’est pour cela que nous avons lancé un slogan : constituer un seul parti ou mener un seul combat. Le PSD a répondu à la première proposition : il s’est dissous et a intégré l’USFP, ce qui est très important. Il est vrai que, malheureusement, les autres partis de la gauche n’ont pas pris la peine de saluer cette démarche, les médias non plus ne lui ont pas donné toute l’importance qu’elle revêtait.

Quant à la deuxième proposition, beaucoup de membres de la famille socialiste ont estimé que notre combat n’était pas le leur : vous êtes la gauche gouvernementale et nous sommes la gauche de l’opposition. Evidemment, nous avons tous perdu à cause de cette absence de stratégie commune…

Le PPS, par la voix de son secrétaire général, Ismaïl Alaoui, a récemment émis le souhait d’intégrer le PSU dans la Koutla, mais aussi le RNI. Ce dernier est-il également soluble dans la Koutla ?
Il faudrait qu’il le demande. On ne peut pas imposer au RNI d’intégrer la Koutla, mais je ne pense pas qu’il le souhaite actuellement, il préfère l’alliance gouvernementale avec les partis de la Koutla.

En l’intégrant dans vos rangs, vous auriez été obligés de faire un choix entre lui et vos alliés de gauche …
Non, je ne vois pas de contradiction entre les deux au sein de la Koutla.

Et si des partis de gauche autres que le PSU émettaient le souhait d’intégrer la Koutla ?
La Koutla dispose d’un conseil supérieur, toute candidature y serait débattue.

Quel est aujourd’hui votre bilan du soutien critique de l’USFP au gouvernement El Fassi ? L’Istiqlal vous a précédés en la matière sous le gouvernement El Youssoufi…
Ce n’est pas comparable : jamais l’Istiqlal n’a annoncé une participation critique, tandis que nous, à l’USFP, avons explicité notre choix, car nous estimons qu’il s’agit de la formule quasi générale dans les pays démocratiques, sauf là où un ou deux partis détiennent une majorité absolue.

Nous, nous l’avons explicité. Ce n’est pas, comme l’a défini la presse, avoir un pied dans la majorité et un pied dans l’opposition : nous sommes au gouvernement, solidaires du gouvernement, pour la cohésion du gouvernement, mais nous avons une participation critique. Au niveau du Conseil du gouvernement, il arrive souvent que j’aborde des questions sur lesquelles nous ne sommes pas tous d’accord.

Quant au bilan, il a été positif, car il a amené le Parlement à jouer véritablement son rôle. Il est apparu nettement qu’il n’est pas une chambre d’enregistrement, et, en même temps, que la majorité participe activement au débat, propose des amendements, organise des journées d’études, etc., ce qui signifie que la majorité n’est pas une majorité inconditionnelle.

L’USFP nouveau, un parti doté de courants politiques ?
Vous savez, à l’USFP, personne n’est hostile à des courants d’opinion. D’ailleurs, sans être organisés en courants, souvent, lorsqu’il y a débat sur un problème, différentes opinions se côtoient. Ce qui est mauvais, c’est de décider de créer des courants d’en haut.

Ce n’est pas logique et c’est artificiel. Si des courants apparaissent, qu’ils s’expriment, et que le parti leur permette de le faire. C’est d’ailleurs dans ce sens que vont les travaux actuels du congrès. Dans ce domaine, les gens se réfèrent souvent à l’expérience française, qui a pour origine le fait que le Parti socialiste français a regroupé initialement quatre partis, et un cinquième par la suite.

Alors ils ont été obligés de bâtir des courants, mais, les choses ayant évolué, on parle aujourd’hui de «sensibilités». Avant, ces courants présentaient des motions et, suivant le nombre de votes recueillis au niveau des fédérations, chacun avait sa place dans la direction nationale. Cela s’est quelque peu atténué, et regardez maintenant, on est passé des courants à des tendances.