Mohamed Berdouzi, passionné des droits de l’homme, épris du Maroc des institutions

Décédé le 11 août 2011, il était professeur universitaire et membre de plusieurs instances dont l’IER, le CCDH et la commission de révision de la Constitution. Auteur de plusieurs ouvrages, il ne s’est pas cantonné dans un rôle académique et a apporté sa contribution à  plusieurs réformes cruciales pour le Maroc.

Le 19 février, alors que la 18e édition du Salon international du livre et de l’édition touchait à sa fin, Mohamed Berdouzi, décédé en août dernier, a eu droit à un vibrant hommage à la salle de conférence qui porta son nom lors de cette édition. Le mérite en revient au Conseil national des droits de l’homme (CNDH), qui a tenu à immortaliser cette figure militante qui a contribué par son action et ses écrits, aussi divers que complexes, à inculquer les valeurs d’un Etat de droit dans leur universalité la plus noble, loin des contingences politiques et des spécificités sociales, politiques et culturelles d’un Maroc qu’il souhaitait avant tout démocratique.
Lui-même, dans l’un de ses écrits qui ont marqué sa réflexion et qui vient d’être réédité à l’occasion de ce salon du livre, à savoir Destinées démocratiques, a formulé la problématique en ces termes : «Comment le Maroc peut-il enraciner la démocratie dans ses structures sociopolitiques profondes, dirigeantes et médianes, sous l’égide d’un leadership royal proactif, tout en se prémunissant contre les pesanteurs idéologiques et sociales régressives ?». La réponse à cette question débouche dans sa réflexion sur une conclusion prémonitoire : si la monarchie est historiquement légitime, s’étant elle-même déployée dans la continuité et le changement tout en s’adaptant graduellement aux progrès de la construction démocratique du pays, il reste à savoir dans quelles mesures les modes d’organisation des appareils d’Etat (gouvernement, Parlement, administrations, partis politiques) servent-ils cette construction démocratique ? Il reste aujourd’hui à savoir aussi dans quelles mesures les courants islamistes seront solubles dans cette même construction démocratique.

Son livre édité en 2000 prédisait l’arrivée des islamistes au pouvoir

La première édition du livre, rappelons-le, date de 2000, et le Maroc était en pleine alternance consensuelle, mais, étant prospective, la réflexion de Mohamed Berdouzi est prémonitoire. On est encore loin du 25 novembre 2011 qui a vu le PJD remporter les élections et gouverner, mais l’auteur ne posait pas moins, déjà, en ces termes, une question angoissante : «L’alternance dite de gauche aura-t-elle finalement servi à préparer l’arrivée d’un Parlement et d’un gouvernement à dominante islamiste, voire obscurantiste ?».
Le chercheur Mohamed Berdouzi a toujours lié sa réflexion politique et sociologique à la pratique. Déjà, au début des années 1970, ses convictions marxistes étaient liées à son militantisme d’extrême gauche au mouvement 23 Mars, ce qui lui a valu une décennie derrière les barreaux. Là, «il se replie sur lui-même, et se plonge dans la relecture du Capital de Karl Marx ainsi que les écrits d’autres théoriciens pour se former loin des influences de ses camarades de prison», raconte Abdeljalil Nadem, l’un de ses codétenus. Et c’est là encore, lors d’une hospitalisation, qu’il rencontre son âme sœur, Badiaa Mellouk, sans laquelle, comme il le disait lui-même, il n’aurait jamais fait des recherches et écrit de tels ouvrages. C’est «à Badiaa, pour son soutien inestimable», qu’il a dédicacé son premier travail, en 1981, en l’occurrence Structures du Maroc précolonial, critique de Robert Montagne, qui est en fait son mémoire pour l’obtention du diplôme des études supérieures en sciences politiques. Elle lui a été, ensuite, d’un grand soutien dans son travail de doctorat d’Etat en droit public soutenu en 1987, sur les structures sociales du Maroc précoloniale, une espèce d’évaluation de la sociologie politique et de l’anthropologie anglo-américaines appliquées au Maroc. Son encadrant n’était autre qu’Abdellatif Menouni, le futur président de la commission de la révision de la Constitution, à la rédaction de laquelle il a lui-même participé quelque temps avant son décès.
L’œuvre de Mohamed Berdouzi ne s’arrête pas là, et sa réflexion dépasse largement le souci académique pour embrasser la pratique, le concret, le travail du terrain. Et l’éducation et la formation ont été au centre de sa réflexion, d’où un autre livre sur cette problématique, et de son action puisqu’il était membre de la COSEF, qui a confectionné, sous la houlette de feu Mohamed Meziane Belfquih, la Charte d’éducation et de formation à la fin du siècle dernier. M. Berdouzi était aussi sur d’autres fronts pour avoir contribué à trois grands chantiers qui ont marqué les premières années du règne du Roi Mohammed VI : la rédaction des recommandations de l’IER, leur suivi au sein du CCDH et du CNDH, et la participation active à la commission consultative de la régionalisation. Et sa volonté de reconstruction ne s’est éteinte qu’avec sa mort. Dans son livre sur l’éducation il écrivit avec humilité : «Pendant que les adultes que nous sommes œuvrons à construire une école meilleure pour les enfants de ce pays, nous ferions mieux d’aller nous-mêmes souvent à la grande école de la science et de la culture, pour ne pas devenir compétemment déphasés et, proportionnellement arrogants et autosatisfaits».