Médias : des états généraux en perspective ?

Après plusieurs mois de tensions entre la presse et le gouvernement, les parlementaires se lancent sur l’avenir du secteur des médias.
Objectif : établir un livre blanc de recommandations pour le secteur d’ici avril.
Nouveau Code de la presse, Conseil national, adaptation aux évolutions technologiques, réforme des médias publics… , plusieurs chantiers ouverts.

Fût-elle une pure coïncidence, elle serait difficilement passée inaperçue : 24h heures seulement après que l’arrivée des huissiers dans les locaux du Journal hebdomadaire ait signifié la fin, pour non-paiement de dettes, d’un organe de presse qui avait joué un rôle important dans l’ouverture médiatique qui a suivi l’Alternance, les parlementaires lançaient un débat national sur les médias et la société. C’est en effet jeudi 28 janvier à la Chambre des représentants que plusieurs groupes parlementaires, dont ceux du PAM, de l’USFP et de l’Istiqlal, rencontraient, entre autres, des représentants du ministère de la communication, de la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) et du Syndicat national de la presse (SNPM). Un signe d’apaisement pour la presse écrite, victime de tensions devenues presque traditionnelles entre professionnels et gouvernement ? Les choses ne sont pas nécessairement à voir sous cet angle, d’autant plus que l’audiovisuel est également concerné. L’Agence MAP et la SNRT font ainsi partie des structures dont on souhaite désormais revoir le fonctionnement.

Quatre mois pour trier les choix de société disponibles

De fait, le but de l’exercice ne se limite pas à la mise en place d’un «Code de presse de sortie de crise» condamné à se périmer au bout de quelques années, explique-t-on. Il s’agit plutôt de construire une vision nationale quant à l’avenir des médias au Maroc via la publication d’un Livre blanc de recommandations, qui permettrait, entre autres choses, la mise en place d’un code à même d’anticiper les mutations importantes que connaît le milieu. Explication : «Nous allons déterminer l’objectif stratégique qui peut permettre au Maroc de se doter de médias modernes au service de la démocratie dans les 20 années à venir, les pistes à explorer dans les domaines de l’encadrement, la formation, l’économie de l’information, l’organisation de la profession, etc. Il s’agit aussi d’étudier comment faire en sorte que les Marocains se réconcilient avec les médias et les utilisent à la manière de ce qui se fait dans une démocratie normale, c’est-à-dire dans le cadre d’une interaction entre l’opinion publique et les médias pour aboutir à des actes politiques raisonnés», indique Jamal Eddine Naji, professeur à l’Institut supérieur de l’information et de la communication (ISIC) et désigné coordinateur du projet en qualité d’expert indépendant.
Pour y parvenir, différents partenaires seront appelés à participer au débat : le secteur concerné, bien entendu, mais aussi un grand nombre de structures dont les ministères de la communication, de la justice, la société civile -associations des droits de l’homme et Transparency Maroc comprises- sans oublier les universitaires, chercheurs, experts ou même le patronat. Entretiens, auditions, sondages, les organisateurs ont l’intention d’utiliser toute une palette d’outils pour débattre des thématiques liées à la question. Ils traiteront ainsi de dossiers aussi divers que sensibles, comme le respect de la déontologie, le coût du papier, le fonctionnement des entreprises de presse, les marchés publicitaires, ou encore les outils légaux à mettre en place pour encadrer les médias nés des nouvelles technologies. Selon M. Naji, le débat devrait se faire en deux grandes étapes : la première consistera en un débat entre les acteurs médiatiques et les parlementaires. «A partir de cette première séquence, nous allons repérer de grands thèmes comme, je pense, la diversité culturelle, la violence dans les médias, les relations qu’entretiennent les médias avec les politiques ou la justice, l’image du journaliste ou son intégrité. Lors de la deuxième séquence, tout cela sera présenté au grand public à travers la radio, Internet, etc. Nous récolterons également des points de vue à travers la société civile», indique-t-il. Au terme de ce processus, les organisateurs devraient déboucher «non pas sur une liste des lois à faire passer mais des choix de société», poursuit-il. Une démarche inédite au Maroc, qui devrait ne donner de résultats qu’au printemps, mais dont la Chambre des conseillers, par la voix de son président, Mohamed Cheikh Biadillah, se propose d’emblée de couvrir les dépenses.

Entre gouvernement et professionnels, la méfiance reste de mise

En attendant, les premiers concernés coopèrent, mais restent prudents. Interrogé sur la possibilité de la présentation par le ministère de la communication d’un projet de refonte de l’actuel Code de la presse avant le printemps, Khalid Naciri répond par la négative. «Je fais moi-même partie d’un débat politique majeur sur le devenir de la presse et de la scène médiatique. Nous nous sommes donné pour objectif que tout cela soit construit et élaboré sous forme de recommandations pour le mois d’avril. Il est donc évident que je devrai m’interdire de faire quoi que ce soit avant l’issue du débat, par respect pour l’ensemble des intervenants». Pour autant, la tension étant loin d’être tout à fait retombée, le ministre de la communication précise : «La doctrine du gouvernement en la matière est extrêmement simple : nous voulons donner au monde médiatique toutes les assurances que notre objectif est unique, à savoir la consolidation de l’option démocratique. Le gouvernement n’est en guerre contre personne. Nous espérons en contrepartie que personne ne se lancera dans une guerre contre le gouvernement et contre le ministre de la communication. En ce qui me concerne, je réitère la main tendue à tous ceux qui veulent tendre la main également», indique-t-il.
Pendant ce temps, si les professionnels accueillent favorablement l’initiative, et considèrent la récente signature d’un avenant du contrat programme pour la modernisation de l’entreprise de presse écrite, en attendant la signature d’un nouvel accord de cinq ans comme la marque d’un léger réchauffement de leurs relations avec le gouvernement, ils se refusent à mettre tous les œufs dans le même panier. «Nous n’avons jamais ouvert le dialogue avec eux sur cette thématique, c’est la première fois qu’un canal a été ouvert entre la presse et le Parlement», indique Nouredine Miftah, secrétaire général de la FMEJ et directeur de l’hebdomadaire arabophone Al Ayyam. Ce dernier ne néglige pas pour autant les deux autres voies susceptibles de permettre une sortie du blocage : la mise à niveau des entreprises de presse via le travail effectué dans le cadre de la commission paritaire de la presse écrite ou l’option d’une auto-régulation de la profession en coordination avec le SNPM. «Si quelqu’un vient nous proposer une quatrième voie, elle sera aussi la bienvenue», ajoute-t-il.

La Chambre des conseillers financera le débat et les études

Une sortie de crise peut-elle encore être espérée sous le mandat du gouvernement El Fassi ? Le débat en cours a en tout cas pour origine un parti de l’opposition, le PAM, avant d’être rejoint par deux partis de l’alliance gouvernementale : l’Istiqlal et l’USFP.
«La tension était arrivée à un tel niveau que nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire en tant que parti politique, d’où l’idée d’initier ce débat», indique la députée PAM et ex-journaliste, Fatiha El Ayadi. Et d’insister toutefois : «Nous ne sommes absolument pas là pour nous substituer au gouvernement. Notre idée c’est de sortir de cette ornière où nous sommes bloqués depuis des mois». Il faut dire que depuis 2007, date à laquelle le gouvernement actuel a été mis en place et le projet de réforme du Code de la presse co-rédigé par l’ex-ministre de la communication Nabil Benbadallah et les professionnels jeté aux oubliettes, la multiplication des écarts commis mais aussi la hausse des sanctions adoptées à l’égard de la presse a prouvé plus d’une fois l’urgence d’une réforme profonde.
Aujourd’hui, la mobilisation des parlementaires coïncide avec la décision de représentants de la FMEJ et du SNPM de les démarcher en vue de plaider la cause de la profession sur trois points : le soutien aux professionnels pour la mise en place d’un Conseil national de la presse à même de leur permettre de s’organiser entre eux ; la nécessité de réformer un code de la presse qui, dès 2002, s’était révélé inadapté. Enfin, il s’agit de produire une loi régulant l’accès à l’information comme réclamé par l’USFP, faute de quoi le risque de dérapage est toujours présent, indique Nouredine Miftah. De fil en aiguille, le débat a fini par toucher les deux Chambres du Parlement et suscite l’adhésion de l’ensemble de leurs locataires, à l’exception de l’extrême gauche.
Reste que face à l’évolution du contexte général dans lequel évolue la presse aujourd’hui, même le projet de 2007, qui comptait de nombreuses avancées et qui avait fait l’objet d’un consensus quasi général au niveau de la profession, n’est plus tout à fait à la page, notamment en ce qui concerne les nouvelles technologies. Ainsi, si certains estiment aujourd’hui que les journaux online devraient se voir appliquer les mêmes règles que les journaux sur support papier, qu’en est-il des blogs et de leurs auteurs, dont plusieurs ont été emprisonnés alors que leur statut n’est pas défini par la loi ? Le débat reste de mise, rendez-vous au printemps pour en connaître les résultats.