Médecin, homme d’Etat et père du PJD : les différentes vies de Abdelkrim El Khatib

Premier chirurgien du Maroc indépendant, il a eu une carrière mouvementée du fait de son engagement politique.
En 1965, son désaccord avec Hassan II à  propos de la dissolution du Parlement le poussera, 2 ans plus tard, à  claquer la porte du Mouvement populaire et à  créer le MPDC.
En 1996, il ouvre les portes du MPDC au mouvement «Unicité et réforme», qui débouchera, en 1998, sur la création du PJD.

Avant d’être un politicien acharné, Abdelkrim El Khatib était d’abord un homme d’une grande piété. Ses proches voient donc un signe dans sa disparition «en cette nuit du Destin», 26e jour du mois de Ramadan. «Il priait Dieu pour avoir la chance de mourir ce soir-là. Sa prière a été exaucée», raconte Aziz Rebbah, membre du secrétariat général du PJD et patron de sa section jeunesse.

Abdelkrim El Khatib est né le 2 mars 1921 à El Jadida dans une famille pieuse et respectée. Son grand-père, Omar El Gabbas, était un ancien grand vizir doublé d’un fqih. Son père fut un des premiers traducteurs administratifs du pays. Abdelkrim, l’enfant aux yeux bleus, était surnommé Guillaume, en référence au dernier empereur allemand. Selon Ismaïl Alaoui, secrétaire général du PPS et neveu d’El Khatib, Abdelkrim a été un enfant particulièrement choyé.

A 19 ans, à peine, El Khatib signe son premier acte d’envergure avec la création du Mouvement du scout marocain (Al Kachfiya Al Hassania), mouvement auquel ont adhéré Driss Mhamedi – futur ministre des affaires étrangères du Maroc indépendant -, Mehdi Ben Abboud et Larbi Hassar. Le mouvement était dynamique et a tôt fait de créer des branches dans tout le pays, ce qui n’a pas manqué d’inquiéter les autorités du protectorat. Bientôt, elles interdirent le port même de l’uniforme scout.

Comme beaucoup d’étudiants marocains qui ne pouvaient aller en France en temps de guerre poursuivre leurs études, El Khatib entreprend ses études à Alger. Et c’est dans cette ville qu’il tissera des liens solides avec des étudiants de tous bords, surtout avec les futurs résistants. Il a été le premier président de l’Association des étudiants musulmans du Maghreb. La guerre finie, il s’installe à Paris où il poursuit ses études de médecine.

Il fait ensuite son internat et sa spécialité à l’hôpital de Bobigny, l’actuel hôpital Avicenne. Son séjour à Paris était dans la continuité de ses activités sociales : il était en effet un des éléments les plus actifs de l’association marocaine Dar Sultan, ce qui lui a valu d’être décoré de l’ordre de chevalier par Mohammed V, lors de son voyage en France, en 1950.

Le médecin se transforme en résistant
En 1951, El Khatib rentre au Maroc. Il est le premier chirurgien du Maroc contemporain et installe sa clinique route de Médiouna, à Casablanca, clinique qui sera inaugurée par le Prince héritier Moulay Hassan, rappelle Ismaïl Alaoui. Mais, au lieu d’entamer une paisible carrière de médecin, El Khatib se voit rattrapé par les événements. En 1952, les habitants des Carrières Centrales se déchaînent contre l’occupant. Et c’est dans une mosquée qu’il vient au secours des blessés. Dès lors, il ne se contentera pas de soigner.

Il passe à la vitesse supérieure, ramassant régulièrement de l’argent qu’il remet aux membres de la Résistance. C’est ainsi qu’il fait connaissance avec les grands résistants de l’époque, avec, à leur tête, Mohamed Zerktouni. «Il semble que c’était lui qui se chargeait de fournir les résistants en poison pour se donner la mort en cas d’arrestation et ce afin d’éviter que des informations sur la Résistance ne tombent entre les mains de l’occupant», explique Ismaïl Alaoui.

Organisant la Résistance dans le Nord du pays, El Khatib crée avec ses camarades le Comité de Tétouan, un commandement de l’Armée de libération. Il a également présidé le Conseil national de la révolution, qui comprenait 27 membres, dont Allal El Fassi et Abderrahman El Youssoufi. El Khatib était fortement attaché à la monarchie, qu’il considérait comme «seule capable de cimenter cette mosaïque de tribus qui composent le vrai Maroc». Ismaïl Alaoui rappelle même que c’était El Khatib qui avait insisté pour que le titre de «Amir Al Mouminine» (Commandeur des croyants) soit mentionné dans la Constitution de 1963.

Co-fondateur du MP puis fondateur du MPCD

Abdelkrim El Khatib était cependant opposé au parti unique. En 1959, avec son compagnon de la résistance Mahjoubi Aherdane, il fonde officiellement le Mouvement populaire, qui avait joué, un an auparavant, un rôle essentiel dans la rédaction du Dahir sur les libertés publiques.

En 1960, El Khatib est nommé ministre de l’emploi et des affaires sociales. Un an plus tard, il devient ministre d’Etat chargé des affaires africaines. Puis, lors d’un remaniement, il hérite également du portefeuille de la santé. «Ce qui est sûr, c’est qu’il aimait sa mission de ministre des affaires africaines. Il était en contact avec tous les chefs de mouvements de libération, comme Mandela, les soutenait, les fournissait en armes», raconte le secrétaire général du PPS.

L’instauration de l’Etat d’exception, en 1965, a toutefois signé un désaccord profond entre Hassan II et El Khatib, foncièrement opposé à la dissolution du Parlement, dont il était le premier président.
C’était également un point de discorde avec son compagnon Aherdane. El Khatib finira par claquer la porte du MP pour créer son propre parti, en 1967 : le Mouvement Populaire Démocratique Constitutionnel (MPDC). Mais il décidera de boycotter les élections, face à ce qu’il considérait comme un trafic programmé des résultats.

Après les fastueuses années 60, El Khatib et son nouveau-né, le MPDC, sont tombés dans un oubli relatif, jusqu’en 1996, moment où il décide d’ouvrir les portes de son parti au Mouvement Unité et Réforme (MUR) et à l’Alliance de l’avenir islamique, qui n’ont pas obtenu l’autorisation de se muer en partis. En 1998, le MPCD devient le PJD – Parti de la Justice et du Développement. Il en sera le secrétaire général jusqu’en 2004, lorsque lui succédera Saâd Eddine El Otmani.

Défenseur de la cause palestinienne, du jihad afghan, des musulmans de Bosnie-Herzégovine, il a été de toutes les causes. Féru de littérature et de peinture, il était un connaisseur de la musique andalouse et collectionnait les glaives et les coquillages.

Père de six enfants – dont cinq filles -, il faisait preuve d’une relative ouverture d’esprit. «Mes filles ne portent pas le voile, ma femme non plus. Et ce n’est pas pour cela qu’elles ne font pas leurs prières, ainsi que le Ramadan. Ma femme joue au golf et mes filles montent à cheval, mais dans une tenue décente», déclarait-il, en 2002, à notre confrère Maroc Hebdo.

Selon Aziz Rebbah, une fondation au nom de Abdelkrim El Khatib est en gestation. Elle aura pour ambition d’étudier ses écrits en matière de pensée politique. Il ajoute : «C’était un homme de principes, une mémoire du pays, un vrai zaïm, mais surtout un père que l’on regrette déjà».